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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Proust pour tous: un extrait de cette version abrégée de La recherche; an excerpt of the abridged version of the Search

Publié le 18 Mars 2017 par proust pour tous

 

Suite au coup de coeur de la journaliste Christine Siméone, sur France Inter pour mon Proust pour tous, je poste ici un extrait pour montrer de quoi il retourne: abréviatrice d'accord, mais aussi "citatrice"? 

 

J'ajoute qu'après avoir passé presque 4 ans (2000) à faire ce travail, j'ai reçu l'aval et l'aide du célèbre proustien américain (je vivais alors aux USA), Roger Shattuck, le plus grand spécialiste de Proust (précédant William Carter).

 

Extrait d' A l'ombre des jeunes filles en fleurs, en caractères gras, du Proust, le reste est ma version abrégée: 

Il faisait chaud et il habitait loin. La maison qu’il louait était laide mais assez grande pour son atelier, le jardin quelconque; pourtant, toute cette laideur disparut quand je fus entouré de ses œuvres. Je me sentis très heureux, car je ressentais qu’il était possible d’atteindre une connaissance poétique de toutes ces formes que je n’avais pu extraire de la réalité. C’est ainsi que cet atelier m’apparut comme le laboratoire où un nouveau monde était créé.

Et l’atelier d’Elstir m’apparut comme le laboratoire d’une sorte de nouvelle création du monde, où, du chaos que sont toutes choses que nous voyons, il avait tiré, en les peignant sur divers rectangles de toile qui étaient posés dans tous les sens, ici une vague de la mer écrasant avec colère sur le sable son écume lilas, là un jeune homme en coutil blanc accoudé sur le pont d’un bateau. Le veston du jeune homme et la vague éclaboussante avaient pris une dignité nouvelle du fait qu’ils continuaient à être, encore que dépourvus de ce en quoi ils passaient pour consister, la vague ne pouvant plus mouiller, ni le veston habiller personne.

L’atelier était couvert de marines de Balbec récentes, et non  de sa première manière (mythologique), ou sa deuxième manière (influencée par le Japon) qui, d’après une revue d’art qui traînait, étaient largement présentes dans la collection de Mme de Guermantes.

Les tableaux étaient l’équivalent, en poésie, de métaphores, une métamorphose de ce qu’ils représentaient: comme parfois une bande de mer a l’air d’être une partie du ciel, ou de côte, supprimant les démarcations entre elles. Un exemple frappant de son style se situait dans la peinture du port de Carquethuit, où mer et ville s’interpénétraient.

Pour arriver à cette vision, Elstir se débarrassait des notions produites par son intelligence. Or, c’était un homme très cultivé. Je m’en rendis compte lorsque, comme je lui avais confié ma déception devant l’église de Balbec, il se décria et me décrivit quelles beautés on trouvait dans la Bible sculptée, quelle vision céleste en donnaient les détails des épisodes représentés; il considérait cette église d’un modèle supérieur à tout ce que je pourrais voir en Italie ! J’ajoutai que j’avais pensé trouver en cette église un monument presque persan. « Ce n’était  pas faux, me fit-il remarquer, certains chapiteaux représentent un sujet persan, et d’autres parties sont très orientales. » La conversation m’amena à dire qu’on m’avait déconseillé la Bretagne, mon esprit étant trop enclin au rêve. Pourtant, Elstir me donna le conseil inverse, car il pensait que ce qui guérit un peu du rêve, ce n’est pas moins, mais plus de ce rêve.  Regardant par la fenêtre, à ma stupéfaction je vis passer la cycliste de la petite bande, qui salua Elstir aimablement, lui tendit la main sans s’arrêter. Je lui demandai le nom de la jeune fille : Albertine Simonet! Il me donna aussi les noms de ses amies. J’appris que je m’étais trompé sur le milieu social de ces filles : loin d’être de l’interlope, elles appartenaient toutes au monde des affaires, de petite bourgeoisie fortunée. Elstir me dit que l’une ou l’autre des jeunes filles passait chaque jour devant son atelier, et cette idée me tourmenta : si j’avais écouté ma grand-mère, j’aurais rencontré Albertine depuis belle lurette. Comme Albertine s’éloignait, je trouvai cent prétextes pour faire faire un tour de plage à Elstir, espérant retrouver la jeune fille sur la digue. Il accepta, mais seulement après avoir fini ce qu’il était en train de peindre: des fleurs. Je ne l’écoutais plus parler de botanique; il n’était plus pour moi que le maillon qui me mènerait à la petite bande.

Tournant en rond dans l’atelier, je regardai des études dont certaines étaient empilées, retournées. Je tombai ainsi sur une aquarelle de toute évidence ancienne qui m’enchanta : c’était le portrait d’une jeune femme, sans beauté mais curieuse, un genre de garçonne, comme une actrice travestie. Au bas du portrait on lisait « Miss Sacripant, octobre 1872 ». J’aimais beaucoup ce portrait, et voulait le regarder un peu plus longuement, quand Elstir, entendant sa femme arriver, le cacha, tout en minimisant son geste, m’assurant que cette femme n’avait rien été pour lui. Je trouvai la femme d’Elstir ennuyeuse et sa beauté sculpturale bien peu séduisante, et c’était surprenant de l’entendre parler d’elle comme « ma belle Gabrielle ». Plus tard, quand je découvris les peintures de sa période mythologique, je compris ce qu’Elstir avait trouvé de beauté à sa femme, dans des lignes, des arabesques qui revenaient dans son œuvre. Quand je compris cela, je vis en Mme Elstir, non pas son corps épaissi, mais l’idée immatérielle d’un portrait d’Elstir.

 

I add that having spent almost 4 years (around 2000) to do that work, I received the approval and help of the famous American writer (I was then living in the US) , Roger Shattuck, the most famous American Proustian (before William Carter), with whom I spoke often on the telephone, and exchanged letters..

 

Excerpt of Proust pour tous: Within the Budding Grove, Proust (translated by Scott Moncrieff) in big letters, my abridged writing in small letters

And Elstir’s studio appeared to me as the laboratory of a sort of new creation of the world in which, from the chaos that is all the things we see, he had extracted, by painting them on various rectangles of canvas that were hung everywhere about the room, here a wave of the sea crushing angrily on the sand its lilac foam, there a young man in a suit of white linen, leaning upon the rail of a vessel. His jacket and the spattering wave had acquired fresh dignity from the fact that they continued to exist, even although they were deprived of those qualities in which they might be supposed to consist, the wave being no longer able to splash nor the jacket to clothe anyone. The studio was covered in marines from Balbec, not of its first kind (mythological), or its second (influenced by Japan) which, according to an art review which was laying around, were largely presented in Mrs. de Guermantes’ collection.  The paintings were the equivalent, in poetry, of metaphors, a metaphor for what they represented: like sometimes when a strip of ocean seems to be part of the sky, or of the shore, blurring the borders between them. A striking example of his style could be seen in his painting of the harbor of Carquethuit, where sea and city interpenetrate.  In order to arrive at this vision, Elstir would rid himself of all concepts produced by his intelligence. Yet, he was a very cultured man.  I realized this when, since I had admitted my disappointment to him in front of Balbec’s church, he described to me with enthusiasm what beauties one found sculpted in the Bible, what celestial vision the details of the represented episodes gave; he considered this church to be of a type superior to what I would see in Italy!  I added that I felt that I’d found within this church a monument which was almost Persian.  “It isn’t false,” he told me, “certain capitals depict a Persian subject matter, and other parts are very oriental.”  The conversation led to me saying that I’d been told not to visit Brittany, my spirit being to inclined to dreaming.  Yet, Elstir gave me the opposite advice, for he thought that that which curs a little dreaming it is not less, but more dreaming.

Looking out the window, and to my stupefaction, I saw the bicyclist from the little group ride by, who greeted Elstir politely, proffered her hand without stopping.  I asked him the young girl’s name : Albertine Simone t!  He also gave me all of her friends’ names.  I thus learned that I had been wrong about the girls’ social circle : they all belonged to the world of business, the wealthy petite bourgeoisie.  Elstir told me that one girl or another from the group would come visit his studio each day, and this idea tormented me : if I had listened to my grandmother, I would have met Albertine a long time before.

Since Albertine was distancing herself, I was coming up with a hundred pretenses for going for strolls at Elstir’s place, hoping to cross paths once again with the young girl on the levee.  He accepted, but only once he’d finish with what it was he was painting: flowers.  I was no longer listening to him talk about botany, he was now for me nothing more than a chain link that would lead me to the little group.  While walking in circles in the studio, I was looking at studies some of which were piled on top of each other, turned over.  It was as such that I came across a watercolor (which was obviously old) that enchanted me: it was the portrait of a woman lacking in beauty but which was curious-looking, a sort of boyish girl, like a transvestite actress.   At the bottom of the portrait was written “Miss Sacripant, October 1872”.  I liked this portrait very much, and wanted to look at it for a little longer, when Elstir, hearing his wife come in, hid it, all while making this action seem insignificant, assuring me that this woman had been nothing to him.  I found Elstir’s wife to be boring and her sculpted beauty hardly attractive, and it was surprising to hear him refer to her as “my pretty Gabrielle”.  Later on, when I discovered his paintings from his mythological period, I understood what it was that Elstir had found in his wife that attracted him, in his lines, his arabesques which recurred throughout his work.  Once I understood this, I saw in Mrs. Elstir, not her body which had gained weight, but the immaterial idea of a portrait painted by Elstir.

 

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