Hier soir, notre rencontre mensuelle autour d'une page blanche, avec Philippe nous faisant prendre nos stylos. Un cadeau aurait dû récompenser le gagnant (un livre de photos de l'exposition au musée Galliera de 2015, des robes de la comtesse Greffuhle, que m'avait offert à cet effet Marie-Pierre). Pas de gagnant digne de ce nom (on aurait dit la dictée de Mérimée proposée à Napoléon III et ses invités, avec autant de fautes), c'est donc Leyla qui a reçu le prix convoité afin d'étoffer sa maigre bibliothèque de plus de 300 ouvrages liés à Proust ! Elle nous a fait pitié.
Et voici la dictée:
Dictée proustienne VI.
Texte de base :
Je me rendormais, et parfois je n'avais plus que de courts réveils d'un instant, le temps d'entendre les craquements organiques des boiseries, d'ouvrir les yeux pour fixer le kaléidoscope de l'obscurité, de goûter grâce à une lueur momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre, le tout dont je n'étais qu'une petite partie et à l'insensibilité duquel je retournais vite m'unir.
Ou bien en dormant j'avais rejoint sans effort un âge à jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et qu'avait dissipée le jour – date pour moi d'une ère nouvelle – où on les avait coupées. J'avais oublié cet événement pendant mon sommeil, j'en retrouvais le souvenir aussitôt que j'avais réussi à m'éveiller pour échapper aux mains de mon
grand-oncle, mais par mesure de précaution j'entourais complètement ma tête de mon oreiller avant de retourner dans le monde des rêves.
Du côté de chez Swann
Dictée :
J’en réécrasais, et par moments je n’éprouvais plus que de succinctes
reviviscences, laps pour ouïr les boulevaris naturels de l’huisserie, pour
écarquiller les châsses pour zyeuter le kaléidoscope de la ténébrescence
noir de jais, de mangeot(t)er, au moyen d’un brasillement intermittent de
jugeote, le roupillon où s’absorbaient les meubles meublants, la t(h)urne,
l’entièreté dont je n’étais qu’un pouième (pouillème) et à l’hypoalgésie de
laquelle je me reconglomérais rapidos.
Ou bedon en dormaillant j’avais régressé fastoche vers le laps antédiluvien
de mon existence archaïque, connu l’anamnèse de mes puériles venettes
dues aux tontonesques tiraillements trichocéphales, malepeur annihilée dès que - pour moi point du jour holocène - l’on eut éméché mes accroche-
coeurs. J’avais passé au bleu cette péripétie dans mon assoupissement ; m’en
revenait la remembrance dès mon éveillement pour me soustraire aux
patoches avunculaires, mais par intranquillité je m’enceignais le ciboulard
dans le polochon devant que je refluasse dans les royaumes oniroïdes.
Explications :
En réécraser (ou récraser) : dormir à nouveau (registre populaire)
Succinctes : avec 3 c, dont le troisième reste muet (\syk.sɛ̃t\)
Reviviscence (F) : souvenir ; noter les deux écritures du son S
Laps (M) : période ; « laps de temps » est une sorte de pléonasme Ouïr : ne pas oublier le tréma
Boulevaris : bruit, vacarme ; terme peut-être exagéré pour de simples craquements...
Huisserie : assemblage de pièces de bois
Châsses : yeux (argot)
Zyeuter : ou zieuter, z’yeuter
Ténébrescence (F) : absorption de la lumière
Noir de jais : locution adjectivale de couleur, invariable
Brasillement : scintillement
Jugeote : nom en -ote ne prenant qu’un t ; comme le coeur, elle peut être intermittente...
Meubles meublants : meublant est ici adjectif, donc accord
T(h)urne : chambre (argot) ; l’argot scolaire, par esprit potache, ajoute le h pour faire
faussement savant
Pouième (pouillème) : quantité infime, de la taille d’un pou (familier)
Hypoalgésie : diminution de la sensibilité (notamment à la douleur)
Conglomérer : réunir, agréger
Rapidos : rapidement (familier)
Ou bedon : québécoiserie ; locution conjonctive familière, signifiant "ou" exclusif, souvent
par plaisanterie. Elle est dérivée de « ou bien donc ».
Dormailler : dormir de manière légère et, là aussi, intermittente
Fastoche : employé ici comme adverbe (familier)
Antédiluvien : hyperbole pour « primitif »
Anamnèse : souvenir, réminiscence, du grec ἀνά, aná (« de nouveau ») et de μιμνῄσκω,
mimnêskô (« souvenir »)
Venette (F) : inquiétude, alarme (populaire, mais présent chez Stendhal et Balzac)
Tontonesque : variante, rare et familière, d’avunculaire
Trichocéphale : qui a des cheveux sur la tête (du grec τριχὸς, trikhos (« cheveu »), et
κεφαλὴ, képhalê (« tête ») ; désigne à l’origine un parasite, l’emploi ici comme adjectif est certes un peu tiré par les cheveux...
Malepeur (F) : peur extrême
Annihilée : deux n, un h
Dès que : suivi de l’indicatif, donc « dès que l’on eut », sans ^
Point du jour : pour « aube »
Holocène : ère géologique la plus récente ; du grec ancien ὅλος holos (« entier »), et
καινός kainos (« récent »)
Émécher : raccourcir les mèches
Accroche-coeurs : coeur(s) s’accorde au pluriel
Passer au bleu : oublier, effacer
Patoche : patte, main (familier)
Avunculaire : du latin avunculus, relatif à un oncle ou à une tante (prononcer \a.vɔ̃.ky.lɛʁ\)
Enceindre : entourer ; « j’enceignais » à la 1ère personne du singulier à l’imparfait, ne pas
confondre bien sûr avec « j’enseignais »
Ciboulard : tête, crâne (argot)
Que je refluasse : imparfait du subjoncif
Oniroïde : relatif au rêve (du grec ancien ὄνειρος, óneiros (« rêve ») et εἶδος eîdos
(« forme, aspect »)
MARDI 4 MARS, 47 rue Bobillot (Kiosk immobilier) Paris 13 ème (Butte aux Cailles):
"Brodez un roman": Accueillis par David nous continuerons la Tapisserie de Combray en écoutant du Proust. COMPLET
MARDI 11 MARS, VENDREDI 14 MARS
PAR CŒUR au PALAIS-ROYAL:
Prochains RV le mardi 11 et le vendredi 14 mars à 18 h, comme d'habitude péristyle Montpensier:
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