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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Le texte du prochain DINER AVEC PROUST, le mardi 30 janvier à 19 h

Publié le 20 Janvier 2024 par proust pour tous

On dirait notre Petit Flore, 6 Croix des Petits-Champs

 

Une vingtaine de fidèles ont déclaré qu'ils assisteraient à "Dînez avec Proust" nouvelle formule. Je vais leur envoyer le texte (qu'ils imprimeront, mais il y aura des copies de secours) avec leurs rôles respectifs. Une très belle distribution m'a poussée à répartir les intervenants sur plusieurs tables. S'il y a des trous je les comblerai en désignant de nouveaux acteurs. Car ma formule n'a pas changé: "On vient si on peut ou si on veut"

1ère table:

environ 20 mn

  (DINER POUR 12 PERSONNES)                                                                                           

SWANN DÎNE CHEZ LES VERDURIN AVEC FORCHEVILLE

Les personnages :

Swann : un gentleman qu’Odette vient de rencontrer                                                                                                    

Dr Cottard, timide, fait de nombreux calembours d’un goût douteux. Membre du Petit Clan depuis toujours.                                                                                                                                        

Mme Cottard (Léontine), sa femme, très discrète.                                                                                   

Saniette : membre du Petit Clan depuis le début. Très timide, bon, mais riche, il est le souffre-douleur des Verdurin, qui cependant le cajolent pour ne pas perdre une cible si pratique.                               

Brichot, grosses lunettes bleues, professeur à la Sorbonne, excellent linguiste. Il vient de rejoindre le Petit Clan.                                                                                                                                                         

 M. Verdurin, l’hôte                                                                                                                                                                                                                         

Mme Verdurin, l’hôtesse, la Patronne                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

 La tante du pianiste : toujours en robe noire, a “tiré le cordon”, est venue avec son neveu, pianiste, Dechambre, récemment découvert par Mme Verdurin                                                        

Odette de Crécy : demi-mondaine, une protégée des Verdurin qui l’apprécient beaucoup, malgré son manque d’intelligence.                                                                                                               

Le peintre, “Monsieur Biche” : aime faire des blagues                                                                                      

 Comte de Forcheville : amené par Odette, cousin de Saniette, rend Swann jaloux                                                     

Le présentateur : lit les didascalies                                                                                                                                                                                                                            .                                                                                                                                                                         

Il y a ce soir-là un nouveau, et une recrue récente, professeur à la Sorbonne, Brichot, qui avait rencontré M. et Mme Verdurin aux eaux.  Le nouveau, amené par Odette, M. de Forcheville, est placé à la droite de Mme Verdurin.

FORCHEVILLE (à Mme Verdurin  qui avait fait pour le "nouveau" de grands frais de toilette) : C'est original, cette robe blanche.                                                                                         

Dr. COTTARD  (sans lever le nez de son assiette, et en lançant furtivement des regards souriants) : Blanche ? Blanche de Castille ?                                                                                     

(Swann, par l'effort douloureux et vain qu'il fait pour sourire, témoigne qu'il juge ce calembour stupide, tandis que Forcheville rit, mais avec mesure.

MME VERDURIN (à Forcheville) : Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela ? Il n'y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital ? (en se tournant vers le docteur), ça ne doit pas être ennuyeux tous les jours, alors. Je vois qu'il va falloir que je demande à m'y faire admettre.

BRICHOT : Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de Blanche de Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai, madame ? (à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipite sa figure dans ses mains d'où s'échappent des cris étouffés)

BRICHOT : Mon Dieu, madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses s'il y en a autour de cette table, sub rosa... Je reconnais d'ailleurs que notre ineffable république athénienne – ô combien ! – pourrait honorer en cette capétienne obscurantiste le premier des préfets de police à poigne.

M. VERDURIN : Vraiment ?

BRICHOT : Si fait, mon cher hôte, si fait. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester la sûreté d'information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne pourrait être mieux choisie comme patronne par un prolétariat laïcisateur que cette mère d'un saint à qui elle en fit d'ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard ; car avec elle chacun en prenait pour son grade.

FORCHEVILLE (à Mme Verdurin) : Quel est ce monsieur ? il a l'air d'être de première force.

MME VERDURIN : Comment, vous ne connaissez pas le fameux Brichot ? il est célèbre dans toute l'Europe.

FORCHEVILLE : Ah ! c'est Bréchot, vous m'en direz tant. C'est toujours intéressant de dîner avec un homme en vue. Mais, dites-moi, vous nous invitez-là avec des convives de choix. On ne s'ennuie pas chez vous.

MME VERDURIN (modestement): Oh ! vous savez ce qu'il y a surtout, c'est qu'ils se sentent en confiance. Ils parlent de ce qu'ils veulent, et la conversation rejaillit en fusées. Ainsi Brichot, ce soir, ce n'est rien : je l'ai vu, vous savez, chez moi, éblouissant, à se mettre à genoux devant;  eh bien ! chez les autres, ce n'est plus le même homme, il n'a plus d'esprit, il faut lui arracher les mots, il est même ennuyeux.

FORCHEVILLE (étonné): C'est curieux !

MME VERDURIN  (à Swann, au sujet de Forcheville qu’il connaissait): Comment trouvez-vous mon invité ?

SWANN : Immonde !

BRICHOT : Vous savez l'histoire de la mère de Blanche de Castille qui avait été avec Henri Plantagenet des années avant de l'épouser, n'est-ce pas monsieur Swann ?

SWANN : Qu’on m’excuse de m'intéresser si peu à Blanche de Castille, mais j’ai quelque chose à demander au peintre. X, cet artiste mort récemment a-t-il démontré dans ses dernières œuvres plus que la virtuosité qui stupéfiait déjà dans les précédentes. À ce point de vue-là, c'était extraordinaire, mais cela ne semblait pas d'un art, comme on dit, très "élevé", (en souriant).

COTTARD (en levant les bras avec une gravité simulée) : Élevé... à la hauteur d'une institution.

Toute la table éclate de rire.

MME VERDURIN (à Forcheville) : Quand je vous disais qu'on ne peut pas garder son sérieux avec lui. Au moment où on s'y attend le moins, il vous sort une calembredaine.

Swann ne se déride pas.

LE PEINTRE : Je me suis approché, pour voir comment c'était fait, j'ai mis le nez dessus. Ah! bien ouiche ! on ne pourrait pas dire si c'est fait avec de la colle, avec du rubis, avec du savon, avec du bronze, avec du soleil, avec du caca !

COTTARD : Et un font douze. (personne ne comprend)

LE PEINTRE : Ça a l'air fait avec rien, pas plus moyen de découvrir le truc que dans la Ronde ou les Régentes et c'est encore plus fort comme patte que Rembrandt et que Hals. Tout y est, mais non, je vous jure (murmurant) : ça sent bon, ça vous prend à la tête, ça vous coupe la respiration, ça vous fait des chatouilles, et pas mèche de savoir avec quoi c'est fait, c'en est sorcier, c'est de la rouerie, c'est du miracle (éclatant tout à fait de rire) : c'en est malhonnête ! (en s'arrêtant, redressant gravement la tête) : et c'est si loyal !

MME VERDURIN : Ce qu'il m'amuse quand il s'emballe comme ça. (à son mari) Et toi, qu'est-ce que tu as à rester comme cela, bouche bée comme une grande bête ? Tu sais pourtant qu'il parle bien ; (au peintre) on dirait que c'est la première fois qu'il vous entend. Si vous l'aviez vu pendant que vous parliez, il vous buvait. Et demain il nous récitera tout ce que vous avez dit sans manger un mot.

LE PEINTRE : Mais non, c'est pas de la blague, vous avez l'air de croire que je fais le boniment, que c'est du chiqué ; je vous y mènerai voir, vous direz si j'ai exagéré, je vous fiche mon billet que vous revenez plus emballée que moi !

MME VERDURIN : Mais nous ne croyons pas que vous exagérez, nous voulons seulement que vous mangiez et que mon mari mange aussi ; redonnez de la sole normande à Monsieur, vous voyez bien que la sienne est froide. Nous ne sommes pas si pressés, vous servez comme s'il y avait le feu, attendez donc un peu pour donner la salade.

MME COTTARD (à mi-voix en se tournant vers Odette): Ce n'est pas de la salade japonaise? (allusion à « Francillon » la nouvelle et retentissante pièce de Dumas, Mme Cottard éclate d'un rire charmant d'ingénue, peu bruyant, mais si irrésistible qu'elle reste quelques instants sans pouvoir le maîtriser).

FORCHEVILLE : Qui est cette dame ? elle a de l'esprit.

MME VERDURIN : Non, mais nous vous en ferons si vous venez tous dîner vendredi.

MME COTTARD (à Swann): Je vais vous paraître bien provinciale, monsieur, mais je n'ai pas encore vu cette fameuse Francillon dont tout le monde parle. Le docteur y est allé (je me rappelle même qu'il m'a dit avoir eu le très grand plaisir de passer la soirée avec vous) et j'avoue que je n'ai pas trouvé raisonnable qu'il louât des places pour y retourner avec moi. Évidemment, au Théâtre-Français, on ne regrette jamais sa soirée, c'est toujours si bien joué, mais comme nous avons des amis très aimables (sur un ton factice, et avec l'air d'importance d'une personne qui ne nomme que qui elle veut) qui ont souvent des loges et ont la bonne idée de nous emmener à toutes les nouveautés qui en valent la peine, je suis toujours sûre de voir Francillon un peu plus tôt ou un peu plus tard, et de pouvoir me former une opinion. Je dois pourtant confesser que je me trouve assez sotte, car, dans tous les salons où je vais en visite, on ne parle naturellement que de cette malheureuse salade japonaise. On commence même à en être un peu fatigué. Il faut avouer pourtant que cela donne quelquefois prétexte à des idées assez amusantes. Ainsi j'ai une de mes amies qui est très originale, quoique très jolie femme, très entourée, très lancée, et qui prétend qu'elle a fait faire chez elle cette salade japonaise, mais en faisant mettre tout ce qu'Alexandre Dumas fils dit dans la pièce. Elle avait invité quelques amies à venir en manger. Malheureusement je n'étais pas des élues. Mais elle nous l'a raconté tantôt, à son jour ; il paraît que c'était détestable, elle nous a fait rire aux larmes. Mais vous savez, tout est dans la manière de raconter (voyant que Swann garde un air grave. Et supposant que c'était peut-être parce qu'il n'aimait pas Francillon)  Du reste, je crois que j'aurai une déception. Je ne crois pas que cela vaille Serge Panine, l'idole de Mme de Crécy. Voilà au moins des sujets qui ont du fond, qui font réfléchir ; mais donner une recette de salade sur la scène du Théâtre-Français ! Tandis que Serge Panine ! Du reste, comme tout ce qui vient de la plume de Georges Ohnet, c'est toujours si bien écrit. Je ne sais pas si vous connaissez le Maître de Forges que je préférerais encore à Serge Panine.

SWANN (d’un air ironique) : Pardonnez-moi, mais j'avoue que mon manque d'admiration est à peu près égal pour ces deux chefs-d'œuvre.

MME COTTARD : Vraiment, qu'est-ce que vous leur reprochez ? Est-ce un parti pris ? Trouvez-vous peut-être que c'est un peu triste ? D'ailleurs, comme je dis toujours, il ne faut jamais discuter sur les romans ni sur les pièces de théâtre. Chacun a sa manière de voir et vous pouvez trouver détestable ce que j'aime le mieux.

FORCHEVILLE (parlant à Mme Verdurin du peintre) : Monsieur a une facilité de parole, une mémoire ! comme j'en ai rarement rencontrées. Bigre ! je voudrais bien en avoir autant. Il ferait un excellent prédicateur. On peut dire qu'avec M. Bréchot, vous avez là deux numéros qui se valent, je ne sais même pas si comme platine, celui-ci ne damerait pas encore le pion au professeur. Ça vient plus naturellement, c'est moins recherché. Quoi qu'il ait dit chemin faisant quelques mots un peu réalistes, mais c'est le goût du jour, je n'ai pas souvent vu tenir le crachoir avec une pareille dextérité, comme nous disions au régiment, où pourtant j'avais un camarade que justement monsieur me rappelait un peu. À propos de n'importe quoi, je ne sais que vous dire, sur ce verre, par exemple, il pouvait dégoiser pendant des heures ; non, pas à propos de ce verre, ce que je dis est stupide ; mais à propos de la bataille de Waterloo, de tout ce que vous voudrez et il nous envoyait chemin faisant des choses auxquelles vous n'auriez jamais pensé. Du reste Swann était dans le même régiment ; il a dû le connaître.

MME VERDURIN : Vous voyez souvent M. Swann ?

FORCHEVILLE : Mais non, n'est-ce pas, Swann ? je ne vous vois jamais. D'ailleurs, comment faire pour le voir ? Cet animal-là est tout le temps fourré chez les La Trémoïlle, chez les Laumes, chez tout ça !...

M. Verdurin, craignant la pénible impression que ces noms d' "ennuyeux", surtout lancés ainsi sans tact à la face de tous les fidèles, avaient dû produire sur sa femme, jette sur elle à la dérobée un regard plein d'inquiète sollicitude.

MME VERDURIN (figure de marbre qui finit par s’animer) : Il faut ne pas être dégoûté pour aller chez ces gens-là, car la femme est toujours ivre et le mari si ignorant qu'il dit collidor pour corridor.

MME VERDURIN (en regardant Swann d'un air impérieux) :

On me paierait bien cher que je ne laisserais pas entrer ça chez moi.

LA TANTE DU PIANISTE (s’écriant) : Voyez-vous ça ? Ce qui m'étonne, c'est qu'ils trouvent encore des personnes qui consentent à leur causer ! il me semble que j'aurais peur : un mauvais coup est si vite reçu ! Comment y a-t-il encore du peuple assez brute pour leur courir après ?

FORCHEVILLE : Dame, c'est une duchesse ; il y a des gens que ça impressionne encore.

MME VERDURIN : Grand bien leur fasse !

Swann rit d'un air qui signifie qu'il ne peut même pas prendre au sérieux une pareille extravagance.

M. VERDURIN (à Swann) : Dites donc franchement votre pensée, nous n'irons pas le leur répéter.

SWANN : Mais ce n'est pas du tout par peur de la duchesse (si c'est des La Trémoïlle que vous parlez). Je vous assure que tout le monde aime aller chez elle. Je ne vous dis pas qu'elle soit "profonde" mais, très sincèrement, elle est intelligente et son mari est un véritable lettré. Ce sont des gens charmants.

MME VERDURIN : Trouvez-le si vous voulez, mais du moins ne nous le dites pas.

FORCHEVILLE : Tout dépend de ce que vous appelez intelligence. Voyons, Swann, qu'entendez-vous par intelligence ?

ODETTE : Voilà ! voilà les grandes choses dont je lui demande de me parler, mais il ne veut jamais.

SWANN : Mais si...

ODETTE : Cette blague !

DR COTTARD : Blague à tabac ?

FORCHEVILLE : Pour vous, l'intelligence, est-ce le bagout du monde, les personnes qui savent s'insinuer ?

MME VERDURIN (d’un ton aigre à Saniette) : Finissez votre entremets qu'on puisse enlever votre assiette. (Et peut-être un peu honteuse du ton qu'elle avait pris) : Cela ne fait rien, vous avez votre temps, mais, si je vous le dis, c'est pour les autres, parce que cela empêche de servir.

BRICHOT (martelant les syllabes): Il y a une définition bien curieuse de l'intelligence dans ce doux anarchiste de Fénelon...

MME VERDURIN (à Forcheville et Cottard) : Écoutez ! il va nous dire la définition de l'intelligence par Fénelon, c'est intéressant, on n'a pas toujours l'occasion d'apprendre cela.

BRICHOT : Alors M. Swann, quelle est votre définition de l’intelligence ?

Swann ne répond pas.

ODETTE (d’un ton boudeur) : Naturellement, c'est comme avec moi, je ne suis pas fâchée de voir que je ne suis pas la seule qu'il ne trouve pas à la hauteur.

BRICHOT :  Ces de La Trémouaille que Mme Verdurin nous a montrés comme si peu recommandables, descendent-ils de ceux que cette bonne snob de Mme de Sévigné avouait être heureuse de connaître parce que cela faisait bien pour ses paysans ? Il est vrai que la marquise avait une autre raison, et qui pour elle devait primer celle-là, car gendelettre dans l'âme, elle faisait passer la copie avant tout. Or dans le journal qu'elle envoyait régulièrement à sa fille, c'est Mme de la Trémouaille, bien documentée par ses grandes alliances, qui faisait la politique étrangère.

MME VERDURIN : Mais non, je ne crois pas que ce soit la même famille.

SANIETTE : (en riant) J’ai assisté à un dîner où était présent le duc de La Trémoïlle, qui ne savait pas que George Sand était le pseudonyme d'une femme !

SWANN : Mais cette ignorance est matériellement impossible, venant de la part du duc.

Il s’arrête de parler, comprenant que Saniette venait d’inventer l’histoire pour se faire mousser aux yeux des Verdurin.

SANIETTE (l’air malheureux d’avoir manqué son effet) : C'est bon, c'est bon ; en tous cas, même si je me trompe, ce n'est pas un crime, je pense.

Après le dîner, Forcheville va vers le docteur.

FORCHEVILLE : Elle n'a pas dû être mal, Mme Verdurin, et puis c'est une femme avec qui on peut causer, pour moi tout est là. Évidemment elle commence à avoir un peu de bouteille. Mais Mme de Crécy, voilà une petite femme qui a l'air intelligente, ah ! saperlipopette, on voit tout de suite qu'elle a l'œil américain, celle-là ! Nous parlons de Mme de Crécy, (à M. Verdurin qui s'approche, la pipe à la bouche) Je me figure que comme corps de femme...

COTTARD : J'aimerais mieux l'avoir dans mon lit que le tonnerre (partant pour les toilettes) : Il faut que j'aille entretenir un instant le duc d'Aumale.

M. Verdurin qui rit fort, est pris d’une quinte de toux.

MME VERDURIN (offrant des liqueurs): Voyons, enlève donc ta pipe de ta bouche, tu vois bien que tu vas t'étouffer à te retenir de rire comme ça.

FORCHEVILLE (à Mme Cottard) : Quel homme charmant que votre mari, il a de l'esprit comme quatre. (à Mme Verdurin) Merci madame. Un vieux troupier comme moi ça ne refuse jamais la goutte.

M. VERDURIN (à sa femme): M. de Forcheville trouve Odette charmante.

MME VERDURIN (à Forcheville) : Mais justement elle voudrait déjeuner une fois avec vous. Nous allons combiner ça, mais il ne faut pas que Swann le sache. Vous savez, il met un peu de froid. Ça ne vous empêchera pas de venir dîner, naturellement, nous espérons vous avoir très souvent. Avec la belle saison qui vient, nous allons souvent dîner en plein air. Cela ne vous ennuie pas, les petits dîners au Bois ? bien, bien, ce sera très gentil. (au pianiste):   Est-ce que vous n'allez pas travailler de votre métier, vous !

MME COTTARD (à son mari qui vient d’entrer au salon): M. de Forcheville était en train de me dire du mal de toi.

DR COTTARD (à Forcheville) : Je soigne en ce moment une baronne, la baronne Putbus, les Putbus étaient aux Croisades, n'est-ce pas ? Ils ont, en Poméranie, un lac qui est grand comme dix fois la place de la Concorde. Je la soigne pour de l'arthrite sèche, c'est une femme charmante. Elle connaît du reste Mme Verdurin, je crois.

FORCHEVILLE (à Mme Cottard) : Et puis il est intéressant, votre mari, on voit qu'il connaît du monde. Dame, ça sait tant de choses, les médecins.

LA TANTE DU PIANISTE : Mon neveu va jouer la phrase de la Sonate pour M. Swann ?

FORCHEVILLE : Ah ! bigre ! ce n'est pas au moins le « Serpent à Sonates » ?

COTTARD (triomphalement) : Mais non, ce n'est pas serpent à sonates qu'on dit, c'est serpent à sonnettes.

FORCHEVILLE : Ce n’était qu’un calembour. Avouez qu'il est drôle, docteur ?

COTTARD : Oh ! je le connais depuis si longtemps.

Mais ils se turent ; sous l'agitation des trémolos de violon qui la protégeaient de leur tenue frémissante à deux octaves de là – et comme dans un pays de montagne, derrière l'immobilité apparente et vertigineuse d'une cascade, on aperçoit, deux cents pieds plus bas, la forme minuscule d'une promeneuse – la petite phrase venait d'apparaître, lointaine, gracieuse, protégée par le long déferlement du rideau transparent, incessant et sonore. Et Swann, en son cœur, s'adressa à elle comme à une confidente de son amour, comme à une amie d'Odette qui devrait bien lui dire de ne pas faire attention à ce Forcheville.

Brichot part.

MME VERDURIN : Ah ! nous avons eu "un" Brichot incomparable, d'une éloquence ! Mais il est parti. N'est-ce pas, monsieur Swann ? Je crois que c'est la première fois que vous vous rencontriez avec lui. N'est-ce pas, il a été délicieux, notre Brichot ?

Swann s'incline poliment.

MME VERDURIN (sèchement) : Non ? il ne vous a pas intéressé ?

SWANN : Mais si, madame, beaucoup, j'ai été ravi. Il est peut-être un peu péremptoire et un peu jovial pour mon goût. Je lui voudrais parfois un peu d'hésitations et de douceur, mais on sent qu'il sait tant de choses et il a l'air d'un bien brave homme.

Tout le monde se retire fort tard.

COTTARD (à sa femme) : J'ai rarement vu Mme Verdurin aussi en verve que ce soir.

FORCHEVILLE (au peintre) : Qu'est-ce que c'est exactement que cette Mme Verdurin ? un demi-castor ?

SWANN (à Odette) : Je peux entrer chez toi ?

ODETTE (en haussant les épaules avec impatience) : Bien entendu.

Les Verdurin, restés seuls.

MME VERDURIN : As-tu remarqué comme Swann a ri d'un rire niais quand nous avons parlé de Mme La Trémoïlle ? La Duchesse, comme dit Swann. (ironiquement) Je te dirai que j’ai trouvé Swann extrêmement bête.

M. VERDURIN : Il n'est pas franc, c'est un monsieur cauteleux, toujours entre le zist et le zest. Il veut toujours ménager la chèvre et le chou. Quelle différence avec Forcheville ! Voilà au moins un homme qui vous dit carrément sa façon de penser. Ça vous plaît ou ça ne vous plaît pas. Ce n'est pas comme l'autre qui n'est jamais ni figue ni raisin. Du reste Odette a l'air de préférer joliment le Forcheville, et je lui donne raison. Et puis enfin, puisque Swann veut nous la faire à l'homme du monde, au champion des duchesses, au moins l'autre a son titre ; il est toujours comte de Forcheville

MME VERDURIN : Je te dirai qu'il a cru devoir lancer contre Brichot quelques insinuations venimeuses et assez ridicules. Naturellement, comme il a vu que Brichot était aimé dans la maison, c'était une manière de nous atteindre, de bêcher notre dîner. On sent le bon petit camarade qui vous débinera en sortant.

M. VERDURIN : Mais je te l'ai dit, c'est le raté, le petit individu envieux de tout ce qui est un peu grand.

 

 

2ème table: Odette/Swann

 

SWANN, Odette

(Dîner pour 3 personnes)

 

SWANN-ODETTE

Les personnages :

Swann : un gentleman, amant d’Odette, très jaloux                                                                                                    

Odette de Crécy : éprise de Swann au début de leur liaison, puis le fait souffrir                                                                                                               

Le présentateur : lit les didascalies                                                                                                                                                                                                                            

Dans la voiture de Swann,  Odette tient à la main un bouquet de catleyas et dans son corsage sont enfoncées d'autres fleurs de catleyas. Le cheval fait un écart et ils sont bousculés. Odette pousse un cri et reste palpitante, sans respiration.

SWANN (et en la tenant par l’épaule) : Ce n'est rien, n'ayez pas peur.  Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J'ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.                                        

ODETTE : Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.                                                                      

SWANN : Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu... je pense que c'est du pollen qui s'est répandu sur vous ; vous permettez que je l'essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? mais c'est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable ? Et en les respirant pour voir s'ils n'ont vraiment pas d'odeur non plus ? Je n'en ai jamais senti, je peux ? dites la vérité ?                                                                                

Odette hausse légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».

Puis c’est l’amour heureux, au son de la petite phrase de Vinteuil, "hymne national de l’amour de Swann et Odette"

Mais Odette se lasse petit à petit de la jalousie de Swann, qui commence à trop envahir sa vie.

Et il ne fut plus question de Swann chez les Verdurin.

Quelques temps plus tard :

SWANN : Odette, mon chéri, je sais bien que je suis odieux, mais il faut que je te demande des choses. Tu te souviens de l'idée que j'avais eue à propos de toi et de Mme Verdurin ? Dis-moi si c'était vrai, avec elle ou avec une autre.

ODETTE (d'un air irrité et malheureux) : Je te l'ai dit, tu le sais bien.

SWANN : Oui, je sais, mais en es-tu sûre ? Ne me dis pas : « Tu le sais bien », dis-moi : « Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme. »

ODETTE  (ironique, répétant comme une leçon) : Je n'ai jamais fait ce genre de choses avec aucune femme.

SWANN : Peux-tu me le jurer sur ta médaille de Notre-Dame de Laghet ?

ODETTE : Oh ! que tu me rends malheureuse. Mais as-tu bientôt fini ? Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ? Tu as donc décidé qu'il fallait que je te déteste, que je t'exècre ? Voilà, je voulais reprendre avec toi le bon temps comme autrefois et voilà ton remerciement !

SWANN (avec une douceur persuasive et menteuse) : Tu as bien tort de te figurer que je t'en voudrais le moins du monde, Odette. Je ne te parle jamais que de ce que je sais, et j'en sais toujours bien plus long que je ne dis. Mais toi seule peux adoucir par ton aveu ce qui me fait te haïr tant que cela ne m'a été dénoncé que par d'autres. Ma colère contre toi ne vient pas de tes actions, je te pardonne tout puisque je t'aime, mais de ta fausseté, de ta fausseté absurde qui te fait persévérer à nier des choses que je sais. Mais comment veux-tu que je puisse continuer à t'aimer, quand je te vois me soutenir, me jurer une chose que je sais fausse. Odette, ne prolonge pas cet instant qui est une torture pour nous deux. Si tu le veux, ce sera fini dans une seconde, tu seras pour toujours délivrée. Dis-moi sur ta médaille, si oui ou non, tu as jamais fait ces choses.

ODETTE (avec colère): Mais je n'en sais rien, moi, peut-être il y a très longtemps, sans me rendre compte de ce que je faisais, peut-être deux ou trois fois.

SWANN : Ma chérie, c'est fini, était-ce avec une personne que je connais ?

ODETTE : Mais non je te jure, d'ailleurs je crois que j'ai exagéré, que je n'ai pas été jusque-là.

SWANN : Que veux-tu ? cela ne fait rien, mais c'est malheureux que tu ne puisses pas me dire le nom. De pouvoir me représenter la personne, cela m'empêcherait de plus jamais y penser. Je le dis pour toi parce que je ne t'ennuierais plus. C'est si calmant de se représenter les choses ! Ce qui est affreux, c'est ce qu'on ne peut pas imaginer. Mais tu as déjà été si gentille, je ne veux pas te fatiguer. Je te remercie de tout mon cœur de tout le bien que tu m'as fait. C'est fini. Seulement ce mot : « Il y a combien de temps ? »

ODETTE : Oh ! Charles, mais tu ne vois pas que tu me tues ! c'est tout ce qu'il y a de plus ancien. Je n'y avais jamais repensé, on dirait que tu veux absolument me redonner ces idées-là. Tu seras bien avancé.

SWANN : Oh ! je voulais seulement savoir si c'est depuis que je te connais. Mais ce serait si naturel, est-ce que ça se passait ici ; tu ne peux pas me dire un certain soir, que je me représente ce que je faisais ce soir-là ; tu comprends bien qu'il n'est pas possible que tu ne te rappelles pas avec qui, Odette, mon amour.

ODETTE : Mais je ne sais pas, moi, je crois que c'était au Bois un soir où tu es venu nous retrouver dans l'île. Tu avais dîné chez la princesse des Laumes. À une table voisine il y avait une femme que je n'avais pas vue depuis très longtemps. Elle m'a dit : « Venez donc derrière le petit rocher voir l'effet du clair de lune sur l'eau. » D'abord j'ai bâillé et j'ai répondu : « Non, je suis fatiguée et je suis bien ici. » Elle a assuré qu'il n'y avait jamais eu un clair de lune pareil. Je lui ai dit « cette blague ! » je savais bien où elle voulait en venir.

Elle rit presque. En voyant le visage de Swann, elle change de ton.

ODETTE : Tu es un misérable, tu te plais à me torturer, à me faire faire des mensonges que je dis afin que tu me laisses tranquille.

SWANN : Mon pauvre chéri, pardonne-moi, je sens que je te fais de la peine, c'est fini, je n'y pense plus.

SWANN (en aparté) : La vie est vraiment étonnante et réserve de belles surprises ; en somme le vice est quelque chose de plus répandu qu'on ne croit. Voilà une femme en qui j'avais confiance, qui a l'air si simple, si honnête, en tous cas, si même elle était légère, qui semblait bien normale et saine dans ses goûts : sur une dénonciation invraisemblable, je l'interroge et le peu qu'elle m'avoue révèle bien plus que ce qu'on eût pu soupçonner. « Je voyais bien où elle voulait en venir », « Deux ou trois fois », « Cette blague ! », « Je suis bien ici », « Cette blague ! »

ODETTE (avec un sourire de satisfaction de vanité): Oh ! non ! Ce n'est pas que je ne sois pas persécutée pour cela. Il y en a une qui est encore restée plus de deux heures hier à m'attendre, elle me proposait n'importe quel prix. Il paraît qu'il y a un ambassadeur qui lui a dit : « Je me tue si vous ne me l'amenez pas. » On lui a dit que j'étais sortie, j'ai fini par aller moi-même lui parler pour qu'elle s'en aille. J'aurais voulu que tu voies comme je l'ai reçue, ma femme de chambre qui m'entendait de la pièce voisine m'a dit que je criais à tue-tête : « Mais puisque je vous dis que je ne veux pas ! C'est une idée comme ça, ça ne me plaît pas. Je pense que je suis libre de faire ce que je veux, tout de même ! Si j'avais besoin d'argent, je comprends... » Le concierge a ordre de ne plus la laisser entrer, il dira que je suis à la campagne. Ah ! j'aurais voulu que tu sois caché quelque part. Je crois que tu aurais été content, mon chéri. Elle a du bon, tout de même, tu vois, ta petite Odette, quoiqu'on la trouve si détestable. »

Plus tard :

Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez Swann dès qu'il n'était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même :

SWANN : Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre !

 

3ème table: Cambremer

 

LE LIFT (essoufflé) : C'est la marquise de Camembert qui vient n'ici pour voir Monsieur. Je suis monté à la chambre, j'ai cherché au salon de lecture, je ne pouvais pas trouver Monsieur. Heureusement que j'ai eu l'idée de regarder sur la plage.                                                                 

ALBERTINE : Est-ce que je peux rester, si je ne vous dérange pas, j'aurais quelque chose à vous dire.                                                                                                                                                              

Un chapeau à plumes, surmonté lui-même d'une épingle de saphir, était posé n'importe comment sur la perruque de Mme de Cambremer.                                                                         

MME DE CAMBREMER : J’ai promis à Robert de Saint-Loup, de venir vous voir. Vous savez qu'il doit bientôt venir passer quelques jours dans le pays. Son oncle Charlus y est en villégiature chez sa belle-sœur, la duchesse de Luxembourg, et M. de Saint-Loup profitera de l'occasion pour aller à la fois dire bonjour à sa tante et revoir son ancien régiment, où il est très aimé, très estimé. Nous recevons souvent des officiers qui nous parlent tous de lui avec des éloges infinis. Comme ce serait gentil si vous nous faisiez le plaisir de venir tous les deux à Féterne.                                                                                                                                      

MARCEL : Albertine, une amie.                                                                                                             

MME DE CAMBREMER : Ma belle-fille, Elodie.                                                                            

MARCEL (en voyant des mouettes sur la plage) : Elles ont une immobilité et une blancheur de nymphéas.                                                                                                                             

MME DE CAMBREMER : Vous avez ici à Balbec, la chance d’une vue de mer.                                             MARCEL :  J’ai toujours entendu célébrer le coup d'œil unique de votre propriété de la Raspelière, située au faîte de la colline et où, dans un grand salon à deux cheminées, toute une rangée de fenêtres regarde, au bout des jardins, entre les feuillages, la mer jusqu'au-delà de Balbec, et l'autre rangée, la vallée.                                                                                                                       

MME DE CAMBREMER : Comme vous êtes aimable et comme c'est bien dit : la mer entre les feuillages. C'est ravissant, on dirait... un éventail.                                                                                     

MARCEL : Et comme le nom est joli. On aimerait savoir l'origine de tous ces noms-là.                       

MME DE CAMBREMER (avec douceur) : Pour celui-là je peux vous le dire. C'est une demeure de famille, de ma grand'mère Arrachepel, ce n'est pas une famille illustre, mais c'est une bonne et très ancienne famille de province.                                                                                            

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN (sèchement) : Comment, pas illustre ? Tout un vitrail de la cathédrale de Bayeux est rempli par ses armes, et la principale église d'Avranches contient leurs monuments funéraires. Si ces vieux noms vous amusent, vous venez un an trop tard. Nous avions fait nommer à la cure de Criquetot, malgré toutes les difficultés qu'il y a à changer de diocèse, le doyen d'un pays où j'ai personnellement des terres, fort loin d'ici, à Combray, où le bon prêtre se sentait devenir neurasthénique. Malheureusement l'air de la mer n'a pas réussi à son grand âge ; sa neurasthénie s'est augmentée et il est retourné à Combray. Mais il s'est amusé, pendant qu'il était notre voisin, à aller consulter toutes les vieilles chartes, et il a fait une petite brochure assez curieuse sur les noms de la région. Cela l'a d'ailleurs mis en goût, car il paraît qu'il occupe ses dernières années à écrire un grand ouvrage sur Combray et ses environs. Je vais vous envoyer sa brochure sur les environs de Féterne. C'est un vrai travail de Bénédictin. Vous y lirez des choses très intéressantes sur notre vieille Raspelière dont ma belle-mère parle beaucoup trop modestement.                                                                                  

MME DE CAMBREMER : En tout cas, cette année la Raspelière n'est plus nôtre et ne m'appartient pas. Mais on sent que vous avez une nature de peintre ; vous devriez dessiner, et j'aimerais tant vous montrer Féterne qui est bien mieux que la Raspelière, louée à M. et Mme Verdurin, qui présente l'inconvénient qu'il faut toujours monter et descendre pour y arriver et en sortir. Et je suis ravie de pouvoir enfin posséder tout le temps la mer de si près, à Féterne, Je la découvre à mon âge, et comme j'en jouis ! Ça me fait un bien ! Je louerais la Raspelière pour rien afin d'être contrainte d'habiter Féterne.                                                                                  

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN ; Pour revenir à des sujets plus intéressants, ma mère, vous parliez de nymphéas : je pense que vous connaissez ceux que Claude Monet a peints. Quel génie ! Cela m'intéresse d'autant plus qu'auprès de Combray, cet endroit où je vous ai dit que j'avais des terres...                                                                                               

ALBERTINE : Ah ! c'est sûrement la série dont nous a parlé Elstir, le plus grand des peintres contemporains.                                                                                                                                      

MME DE CAMBREMER ;  Ah ! on voit que Mademoiselle aime les arts (en poussant une respiration profonde, résorbe un jet de salive)                                                                                               

 L’AMI AVOCAT: Vous me permettrez de lui préférer Le Sidaner, Elstir était doué, il a même fait presque partie de l'avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cessé de suivre, il a gâché sa vie.                                                                                                                                                 

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Vous avez raison pour Elstir mais je pense que Monet est l’égal de Le Sidaner. Voyez maintenant les mouettes sont jaunes, comme les nymphéas dans une autre toile de cette même série de Monet.                                                      

MARCEL : Je la connais, c’est malheureux que vous n’ayez pas eu plutôt l'idée de venir hier, car à la même heure, c'est une lumière de Poussin que vous auriez pu admirer.                                   

 MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN (avec un claquement de la langue contre les lèvres qui sert à signifier à un enfant qui est en train de faire une bêtise, à la fois un blâme d'avoir commencé et l'interdiction de poursuivre.) : Au nom du ciel, après un peintre comme Monet, qui est tout bonnement un génie, n'allez pas nommer un vieux poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu'est-ce que vous voulez, je ne peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui, voilà des peintres ! C'est très curieux, c'est très curieux, autrefois je préférais Manet. Maintenant, j'admire toujours Manet, c'est entendu, mais je crois que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah ! les cathédrales !                                                                                                       

L’AVOCAT : Il faudra que je demande à Le Sidaner ce qu'il pense de Poussin. C'est un renfermé, un silencieux, mais je saurai bien lui tirer les vers du nez.                                                           

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Du reste, j'ai horreur des couchers de soleil, c'est romantique, c'est opéra. C'est pour cela que je déteste la maison de ma belle-mère, avec ses plantes du Midi. Vous verrez, ça a l'air d'un parc de Monte-Carlo. C'est pour cela que j'aime mieux votre rive. C'est plus triste, plus sincère ; il y a un petit chemin d'où on ne voit pas la mer. Les jours de pluie, il n'y a que de la boue, c'est tout un monde. C'est comme à Venise, je déteste le Grand Canal et je ne connais rien de touchant comme les petites ruelles. Du reste c'est une question d'ambiance.                                                                                                                 

MARCEL : Mais, M. Degas assure qu'il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly.                                                                                                                                                    

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Ouais ? Je ne connais pas ceux de Chantilly, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des horreurs.                                                                      

 MARCEL : Il les admire aussi énormément.                                                                                                                      

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Il faudra que je les revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tête.                                                                                                                                  

MARCEL (à Mme de Cambremer) : On m’a parlé des fleurs admirables de Féterne.                    

MME DE CAMBREMER : C’est vrai que j’y ai un petit jardin de curé derrière où le matin, en poussant une porte, je vais en robe de chambre donner à manger à mes paons, chercher les œufs pondus, et cueillir des zinnias ou des roses qui, sur le chemin de table, faisant aux oeufs la crème ou aux fritures une bordure de fleurs, me rappellent mes allées. C'est vrai que nous avons beaucoup de roses, notre roseraie est presque un peu trop près de la maison d'habitation, il y a des jours où cela me fait mal à la tête. C'est plus agréable de la terrasse de la Raspelière où le vent apporte l'odeur des roses, mais déjà moins entêtante.                                        

 MARCEL (se tournant vers la belle-fille) : C'est tout à fait Pelléas, cette odeur de roses montant jusqu'aux terrasses. Elle est si forte, dans la partition, que, comme j'ai le hay-fever et la rose-fever, elle me faisait éternuer chaque fois que j'entendais cette scène.                                    

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Quel chef-d'œuvre que Pelléas ! j'en suis férue  ; (elle se met à fredonner quelque chose que Marcel suppose être pour elle les adieux de Pelléas). Je crois que c'est encore plus beau que Parsifal, parce que dans Parsifal il s'ajoute aux plus grandes beautés un certain halo de phrases mélodiques, donc caduques puisque mélodiques.                                                                                                                                          

MARCEL (à la douairière): Je sais que vous êtes une grande musicienne, Madame. J'aimerais beaucoup vous entendre.                                                                                                     

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN regarde la mer pour ne pas prendre part à la conversation.                                                                                                                                      

ALBERTINE (montrant les mouettes) :  Oh ! elles s'envolent.                                                                 

MME DE CAMBREMER : Leurs ailes de géants les empêchent de marcher.       

ALBERTINE : Je les aime beaucoup, j'en voyais à Amsterdam. Elles sentent la mer, elles viennent la humer même à travers les pierres des rues.                                                                      

MME DE CAMBREMER_LEGRANDIN : Ah ! vous avez été en Hollande, vous connaissez les Ver Meer ?                                                                                                                                                          

ALBERTINE : Non.                                                                                                                                 

 MME DE CAMBREMER : Je serais très heureuse de vous faire de la musique. Mais, vous savez, je ne joue que des choses qui n'intéressent plus votre génération. J'ai été élevée dans le culte de Chopin (à voix basse, car elle redoutait sa belle-fille) Elle reconnaissait que sa belle-mère avait du mécanisme, perlait les traits. « Jamais on ne me fera dire qu'elle est musicienne », concluait Mme de Cambremer-Legrandin. Parce qu'elle se croyait « avancée » et (en art seulement) « jamais assez à gauche », disait-elle, elle se représentait non seulement que la musique progresse, mais sur une seule ligne, et que Debussy était en quelque sorte un sur-Wagner, encore un peu plus avancé que Wagner.                                                                    

MARCEL : Chopin, bien loin d'être démodé, est le musicien préféré de Debussy.                                          

 MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN (en souriant finement): Tiens, c'est amusant.                    

MME DE CAMBREMER : Comment, vous aimez Chopin ? Il aime Chopin, il aime Chopin  Élodie ! Élodie ! il aime Chopin. (en battant l’air de ses bras) Ah ! j'avais bien senti que vous étiez musicien. Je comprends, artiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C'est si beau  MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Mon Dieu, je crois que ma belle-mère s'attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle de Ch'nouville. Et puis Cancan n'aime pas attendre.                                                                                                                                              

MME DE CAMBREMER : Nos parents ne sont pas la principale cause de l'écourtement de notre visite. Mais, pour ne pas vous fatiguer de trop de monde, Monsieur, (en montrant l'avocat), n'a pas osé faire venir jusqu'ici sa femme et son fils. Ils se promènent sur la plage en nous attendant et doivent commencer à s'ennuyer.                                                                                                         

L’AVOCAT : Vous devez vous trouver un peu dépaysé, car il y a ici, en majeure partie, des étrangers. Venez donc chez moi, à Paris, voir ma collection de Le Sidaner, avec les Cambremer. Je vous inviterai avec Le Sidaner. Vous verrez quel homme exquis. Et ses tableaux vous enchanteront. Bien entendu, je ne puis pas rivaliser avec les grands collectionneurs, mais je crois que c'est moi qui ai le plus grand nombre de ses toiles préférées. Cela vous intéressera d'autant plus, venant de Balbec, que ce sont des marines, du moins en majeure partie.                                                                                                                                      

MME DE CAMBREMER : Puisque vous ne voulez pas vous installer à Féterne, ne voulez-vous pas au moins venir déjeuner, un jour de la semaine, demain par exemple ?  Vous retrouverez le comte de Crisenoy.                                                                                              

MARCEL : Vous entendez l’angelus ?  Ceci est encore assez Pelléas, Vous savez la scène que je veux dire.                                                                                                                                            

MME DE CAMBREMER-LEGRANDIN : Je crois bien que je sais ( mais « je ne sais pas du tout » était proclamé par sa voix et son visage).                                                                                   

MME DE CAMBREMER : Je n’en reviens pas de ce que les cloches portent jusqu’ici. (elle se lève pour partir).                                                                                                                                        

MARCEL : Mais en effet, d'habitude, de Balbec, on ne voit pas cette côte, et on ne l'entend pas non plus. Il faut que le temps ait changé et ait doublement élargi l'horizon. À moins qu'elles ne viennent vous chercher puisque je vois qu'elles vous font partir ; elles sont pour vous la cloche du dîner.                                                                                                                         

MME DE CAMBREMER (en levant les bras d'un air extasié et en prononçant les mots d'une voix rauque qui avait l'air de déplacer des galets): Vous êtes un vrai poète. On vous sent si vibrant, si artiste ; venez, je vous jouerai du Chopin                                                                                        

MME CAMBREMER-LEGRANDIN (voyant le livre que Marcel porte, la marquise de Sévigné) La trouvez-vous vraiment talentueuse ?                                                                                    

MME DE CAMBREMER : Je vous écrirai pour ce que nous devons convenir. J'ai vu que vous causiez littérature avec ma belle-fille, elle est adorable, elle est si hartthhisstte !                                  

 

 

4ème table:  Marcel au Grand-Hôtel

AIMÉ : Vite, dressez-moi la table 25.                                                                                            

MARCEL : L’addition, s’il vous plaît.                                                                                                

AIMÉ (au garçon qui avait servi) : N'allez pas trop fort (pour l'addition), allez doucement, très doucement. Attendez, je vais chiffrer moi-même.                                                                    

MARCEL : Cela ne fait rien.                                                                                                          

AIMÉ : J'ai pour principe que, comme on dit vulgairement, on ne doit pas estamper le client. Vous savez que la petite femme de chambre qui fait des robes pour une dame belge est orpheline et qu’elle a été élevée par des étrangers.  

FRANÇOISE : Elle me fait rire. Elle dit : j'espère d'aller chez moi pour le 15 août. Chez moi, qu'elle dit ! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui l'ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c'était vraiment chez elle. Pauvre petite ! quelle misère qu'elle peut bien avoir pour qu'elle ne connaisse pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.                                                                  

MARCEL : Vous aviez caché mon veston, je ne l’ai pas trouvé ?                                     

FRANÇOISE : Je l’ai renfermé plutôt que non pas le laisser à la poussière. Je ne comprends pas comment qu’on peut laisser ses affaires comme ça et allez-y voir si une autre saurait se retrouver dans ce pêle et mêle. Le diable lui-même y perdrait son latin.                                             

MARCEL : Avez-vous préparé les sandwiches au chester et à la salade et acheté des tartes que je mangerais à l'heure du goûter, sur la falaise, avec ces jeunes filles ?                                                                                              

FRANÇOISE : Elles auraient bien à tour de rôle si elles n’étaient pas  aussi intéressées.      

 LE DIRECTEUR : Je vous ai logé tout en haut de l’hôtel. J'espère que vous ne verrez pas là un manque d'impolitesse, j'étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l'ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous n'aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan.                                                                                                     

MARCEL : Merci.                                                                                                                                      

LE DIRECTEUR : Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu'elles ne battent pas. Là-dessus je suis intolérable. Si vous voulez faire du feu, vous le pouvez, mais je crains qu’il n’y ait des « fixures » dans le plafond. Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que la précédente soit consommée. Car l'important c'est d'éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d'autant plus que, pour égayer un peu, j'ai fait placer dessus une grande postiche en vieux Chine, que cela pourrait abîmer. Une nouvelle : le premier président de Caen vient de recevoir la « cravache » de commandeur de la Légion d'honneur. Sûr et certain qu'il a des capacités, mais paraît qu'on la lui a donnée surtout à cause de sa grande « impuissance ».

                                                                                                                                                                     

 LE DIRECTEUR (à Marcel) : A tout hasard j’ai veillé à votre « placement » dans la salle à manger. Comme je ne vous avais pas vu, j’ai craint que vous ne soyez repris par vos étouffements. Mais j'espère que vous n’avez qu’un tout petit « maux de gorge ». J’ai entendu dire qu’on peut les calmer avec le « calyptus ».                                                                             

J’ai appris que vous ne m'avez pas vu découper moi-même les dindonneaux                                                                                                                          

MARCEL : N'ayant pu voir jusqu'ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j'ajouterais son découpage des dindonneaux à ma liste.                                                                                                                       

LE DIRECTEUR : C'est égal, je suis désolé pour vous. Quand est-ce que je découperai de nouveau ? Il faudrait un événement, il faudrait une guerre.                                                                        

Depuis ce jour-là, au Grand-Hôtel, le calendrier fut changé, on compta ainsi : C'est le lendemain du jour où j'ai découpé moi-même les dindonneaux. C'est juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les dindonneaux.                                                                                   

LE LIFT : Il n'y a plus autant de monde comme il y a un mois. On va commencer à s'en aller, les jours baissent. Je vais « rentrer » dans une nouvelle place. Dans ma nouvelle « situation », j’aurai une plus jolie tunique et un meilleur traitement.                                                                                               

MARCEL : Vous voulez dire une livrée et des gages ? Bien, bien, mais ma grand-mère est-elle à l’hôtel ?                                                                                                                                                

LE LIFT : Cette dame vient de sortir de chez vous.                                                                                 

MARCEL : Ma grand-mère ?                                                                                                                                                                                                                                                   

LE LIFT : Non, cette dame que je crois employée chez vous.                                                                      

MARCEL (en aparté) : Ah ! Il voulait dire Françoise.                                                                                                                      

 FRANÇOISE : Oui, la première fois qu'on le voit on lui donnerait le bon Dieu sans confession, mais il y a des jours où il est poli comme une porte de prison. Tout ça c'est des tire-sous.                                                                                                                                   

LE DIRECTEUR : Ce qui manque ici, ce sont le moyens de commotion.  Cette année, je n'étais pas suffisamment secondé quoique à la salle à manger j'avais une bonne équipe; mais les chasseurs laissaient un peu à désirer ; vous verrez l'année prochaine quelle phalange je saurai réunir.                                                                                                                                  

AIMÉ : Dreyfus était mille fois coupable. On saura tout, pas cette année, mais l'année prochaine : c'est un monsieur très lié dans l'état-major qui me l'a dit. Je lui demandais si on ne se déciderait pas à tout découvrir tout de suite avant la fin de l'année. Il a posé sa cigarette (en mimant la scène et en secouant la tête) « Pas cette année, Aimé, qu'il m'a dit en me touchant à l'épaule, ce n'est pas possible. Mais à Pâques, oui ! » Aimé frappe légèrement sur l'épaule de Marcel en disant : « Vous voyez, je vous montre exactement comme il a fait. »                        

 

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B
Quel texte !
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