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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

une leçon de bonnes manières; a lesson in good manners

Publié le 7 Avril 2013 par proust pour tous

Comme je voyais un homme d'une soixantaine d'annés cracher par terre (rien ne me dégoûte plus) près du magasin Simply à Sceaux, je me suis à attendre avec impatience le prochain Guide de bonnes manières qu'est en train d'écrire Dominique Paoluzzo: "Ne te mouche pas dans les rideaux"!

 

Aussitôt l'ordre de servir donné, dans un vaste déclic giratoire, multiple et simultané, les portes de la salle à manger s'ouvrirent à deux battants ; un maître d'hôtel qui avait l'air d'un maître des cérémonies s'inclina devant la princesse de Parme et annonça la nouvelle : « Madame est servie », d'un ton pareil à celui dont il aurait dit : « Madame se meurt », mais qui ne jeta aucune tristesse dans l'assemblée, car ce fut d'un air folâtre, et comme l'été à Robinson, que les couples s'avancèrent l'un derrière l'autre vers la salle à manger, se séparant quand ils avaient gagné leur place où des valets de pied poussaient derrière eux leur chaise ; la dernière, Mme de Guermantes s'avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et sans que j'éprouvasse l'ombre de la timidité que j'aurais pu craindre, car, en chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la grâce facile, voyant sans doute que je m'étais mis du côté qu'il ne fallait pas, elle pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de mouvements précis et nobles. Je leur obéis avec d'autant plus d'aisance que les Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai savant, chez qui on est moins intimidé que chez un ignorant ; d'autres portes s'ouvrirent par où entra la soupe fumante, comme si le dîner avait lieu dans un théâtre de pupazzi habilement machiné et où l'arrivée tardive du jeune invité mettait, sur un signe du maître, tous les rouages en action.

C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait été ce signe du duc, auquel avait répondu le déclanchement de cette vaste, ingénieuse, obéissante et fastueuse horlogerie mécanique et humaine. L'indécision du geste ne nuisit pas pour moi à l'effet du spectacle qui lui était subordonné. Car je sentais que ce qui l'avait rendu hésitant et embarrassé était la crainte de me laisser voir qu'on n'attendait que moi pour dîner et qu'on m'avait attendu longtemps, de même que Mme de Guermantes avait peur qu'ayant regardé tant de tableaux, on ne me fatiguât et ne m'empêchât de prendre mes aises en me présentant à jet continu. De sorte que c'était le manque de grandeur dans le geste qui dégageait la grandeur véritable. De même que cette indifférence du duc à son propre luxe, ses égards au contraire pour un hôte, insignifiant en lui-même mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de Guermantes ne fût par certains côtés fort ordinaire, et n'eût même des ridicules d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'était pas.

Mais de même qu'un fonctionnaire ou qu'un prêtre voient leur médiocre talent multiplié à l'infini (comme une vague par toute la mer qui se presse derrière elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient, l'administration française et l'église catholique, de même M. de Guermantes était porté par cette autre force, la politesse aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. Mme de Guermantes n'eût pas reçu Mme de Cambremer ou M. de Forcheville. Mais du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait susceptible d'être agrégé au milieu Guermantes, cette politesse découvrait des trésors de simplicité hospitalière plus magnifiques encore s'il est possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés là.

Le côté de Guermantes

 

 

As I saw a man, in his sixties, spitting on the ground in Sceaux, a bourgeois town...

 

No sooner was the order to serve dinner given than with a vast gyratory whirr, multiple and simultaneous, the double doors of the dining-room swung apart; a chamberlain with the air of a Lord Chamberlain bowed before the Princesse de Parme and announced the tidings “Madame is served,” in a tone such as he would have employed to say “Madame is dead,” which, however, cast no gloom over the assembly for it was with an air of unrestrained gaiety and as, in summer, at ‘Robinson’ that the couples moved forward one behind another to the dining-room, separating when they had reached their places where footmen thrust their chairs in behind them; last of all, Mme. de Guermantes advanced upon me, that I might lead her to the table, and without my feeling the least shadow of the timidity that I might have feared, for, like a huntress to whom her great muscular prowess has made graceful motion an easy thing, observing no doubt that I had placed myself on the wrong side of her, she pivoted with such accuracy round me that I found her arm resting on mine and attuned in the most natural way to a rhythm of precise and noble movements. I yielded to these with all the more readiness in that the Guermantes attached no more importance to them than does to learning a truly learned man in whose company one is less alarmed than in that of a dunce; other doors opened through which there entered the steaming soup, as though the dinner were being held in a puppet-theatre of skilful mechanism where the belated arrival of the young guest set, on a signal from the puppet-master, all the machinery in motion.

Timid and not majestically sovereign had been this signal from the Duke, to which had responded the unlocking of that vast, ingenious, subservient and sumptuous clockwork, mechanical and human. The indecision of his gesture did not spoil for me the effect of the spectacle that was attendant upon it. For I could feel that what had made it hesitating and embarrassed was the fear of letting me see that they were waiting only for myself to begin dinner and that they had been waiting for some time, just as Mme. de Guermantes was afraid that after looking at so many pictures I would find it tiring and would be hindered from taking my ease among them if her husband engaged me in a continuous flow of introductions. So that it was the absence of grandeur in this gesture that disclosed its true grandeur. As, also, did that indifference shewn by the Duke to the splendour of his surroundings, in contrast to his deference towards a guest, however insignificant, whom he desired to honour.

Not that M. de Guermantes was not in certain respects thoroughly commonplace, shewing indeed some of the absurd weaknesses of a man with too much money, the arrogance of an upstart, which he certainly was not. But just as a public official or a priest sees his own humble talents multiplied to infinity (as a wave is by the whole mass of the sea which presses behind it) by those forces on which they can rely, the Government of France and the Catholic Church, so M. de Guermantes was borne on by that other force, aristocratic courtesy in its truest form. This courtesy drew the line at any number of people. Mme. de Guermantes would not have asked to her house Mme. de Cambremer, or M. de Forcheville. But the moment that anyone (as was the case with me) appeared eligible for admission into the Guermantes world, this courtesy revealed treasures of hospitable simplicity more splendid still, were that possible, than those historic rooms, or the marvellous furniture that had remained in them.

The Guermantes Way

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