Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Proust pour tous: Sigmund et Marcel

Publié le 10 Octobre 2011 par laurence grenier

Un article dans le NYTimes d'aujourd'hui, de Gordon Marino:

Socrates’s ukase was  “know thyself.” Though it may come as a surprise to some philosophers, self-knowledge requires more than intellectual self-examination. It demands knowing something about your feelings."

... "In short, if there were one wisp of wisdom that we could pluck from the mind of Freud it might be this: those who are unaware of their feelings risk becoming puppets of those feelings."

Marcel, pour sa part, pense non pas à l'inconscient mais aux croyances sous-jacentes à nos actes ou sentiments, quand il écrit:

 

J’ai dit qu’Albertine ne m’était pas apparue, ce jour-là, la même que les précédents, et que chaque fois elle devait me sembler différente. Mais je sentis à ce moment que certaines modifications dans l’aspect, l’importance, la grandeur d’un être peuvent tenir aussi à la variabilité de certains états interposés entre cet être et nous. L’un de ceux qui jouent à cet égard le rôle le plus considérable est la croyance (ce soir-là la croyance puis l’évanouissement de la croyance, que j’allais connaître Albertine, l’avait, à quelques secondes d’intervalle, rendue presque insignifiante puis infiniment précieuse à mes yeux; quelques années plus tard, la croyance, puis la disparition de la croyance qu’Albertine m’était fidèle, amena des changements analogues).

Certes, à Combray déjà j’avais vu diminuer ou grandir selon les heures, selon que j’entrais dans l’un ou l’autre des deux grands modes qui se partageaient ma sensibilé, le chagrin de n’être pas près de ma mère, aussi imperceptible tout l’après-midi que la lumière de la lune tant que brille le soleil et, la nuit venue, régnant seul dans mon âme anxieuse à la place de souvenirs effacés et récents. Mais ce jour-là, en voyant qu’Elstir quittait les jeunes filles sans m’avoir appelé, j’appris que les variations de l’importance qu’ont à nos yeux un plaisir ou un chagrin peuvent ne pas tenir seulement à cette alternance de deux états, mais au déplacement de croyances invisibles, lesquelles par exemple nous font paraître indifférente la mort parce qu’elles répandent sur celle-ci une lumière d’irréalité, et nous permettent ainsi d’attacher de l’importance à nous rendre à une soirée musicale qui perdrait de son charme si, à l’annonce que nous allons être guillotinés, la croyance qui baigne cette soirée se dissipait tout à coup; ce rôle des croyances, il est vrai que quelque chose en moi le savait c’était la volonté, mais elle le sait en vain si l’intelligence, la sensibilité continuent à l’ignorer; celles-ci sont de bonne foi quand elles croient que nous avons envie de quitter une maîtresse à laquelle seule notre volonté sait que nous tenons. C’est qu’elles sont obscurcies par la croyance que nous la retrouverons dans un instant. Mais que cette croyance se dissipe, qu’elles apprennent tout d’un coup que cette maîtresse est partie pour toujours, alors l’intelligence et la sensibilité ayant perdu leur mise au point sont comme folles, le plaisir infime s’agrandit à l’infini.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs

 

I have said that Albertine had not seemed to me that day to be the same as on previous days and that afterwards, each time I saw her, she was to appear different. But I felt at that moment that certain modifications in the appearance, the importance, the stature of a person may also be due to the variability of certain states of consciousness interposed between that person and us. One of those that play an important part in such transformations is belief; that evening my belief, then the vanishing of my belief, that I was about to know Albertine had, with a few seconds’ interval only, rendered her almost insignificant, then infinitely precious in my sight; some years later, the belief, then the disappearance of the belief, that Albertine was faithful to me brought about similar changes.

Of course, long ago, at Combray, I had seen shrink or stretch, according to the time of day, according as I was entering one or the other of the two dominant moods that governed my sensibility in turn, my grief at not having my mother with me, as imperceptible all afternoon as is the moon’s light when the sun is shining, and then, when night had come, reigning alone in my anxious heart in the place of recent memories now obliterated. But on that day at Balbec, when I saw that Elstir was leaving the girls and had not called me, I learned for the first time that the variations in the importance which a pleasure or a pain has in our eyes may depend not merely on this alternation of two moods, but on the displacement of invisible beliefs, such, for example, as make death seem to us of no account because they bathe it in a glow of unreality, and thus enable us to attach importance to our attending an evening party, which would lose much of its charm for if, on the announcement that we were sentenced to die by the guillotine, the belief that had bathed the party in its warm glow was instantly shattered; and this part that belief plays, it is true that something in me was aware of it; this was my will; but its knowledge is vain if the mind, the heart continue in ignorance; these last act in good faith when they believe that we are anxious to forsake a mistress to whom our will alone knows that we are still attached. This is because they are clouded by the belief that we shall see her again at any moment. But let this belief be shattered, let them suddenly become aware that this mistress is gone from us for ever, then the mind and heart, having lost their focus, are driven like mad things, the meanest pleasure becomes infinitely great.

Within a budding grove (trad C.K. Scott Moncrief)

 

Commenter cet article