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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Proust pour tous: qu'est-ce que la littérature? what is litterature?

Publié le 6 Novembre 2011 par laurence grenier

Je lis dans une excellente biographie de Céline, par Henri Godard (nrf 2011): "Cinquante ans après cette mort, Céline est actuellement, parmi les écrivains français du XXème siècle, l'un des plus lus et surtout l'un de ceux en qui s'incarne la littérature."

C'est quoi, la littérature? je demande à mon fils Alex, autodidacte qui est en train de finir son premier roman, féru d'auteurs russes classiques (lus en anglais) puis d'auteurs classiques français (lus en anglais pour Proust, en français pour Balzac...), de me faire un petit paragraphe sur ce qu'il en pense.

 

La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l'avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.

La vraie vie, le vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent  pleinement vécue, c'est  la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas "développés". Notre vie; et aussi la vie des autres; car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages ne seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui  roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelait Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.   

Ce travail de l'artiste, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l'expérience, sous des mots quelque chose de différent, c'est exactement le travail inverse de celui que, à chaque minute, quand nous vivons détourné de nous-même, l'amour-propre, la passion, l'intelligence, et l'habitude aussi accomplissent en nous, quand elles amassent au-dessus de nos impressions vraies, pour nous les cacher entièrement, les nomenclatures, les buts pratiques que nous appelons faussement la vie. En somme, cet art si compliqué est justement le seul art vivant. Seul il exprime pour les autres et nous fait voir à nous-même  notre propre vie, cette vie qui ne peut pas s' "observer", dont les apparences qu'on observe ont besoin d'être traduites et souvent lues à rebours et péniblement déchiffrées. Ce travail  qu'avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d'imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c'est ce travail que l'art défera, c'est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu'il nous fera suivre. 

Le Temps retrouvé          

 

I am reading in an excellent biography of Céline by Henri Godard (nrf 2011) that Céline is one of the most read XXth century author and embodies litterature.

What is litterature? I asked my son Alex, autodidact writing his first book, Russian litterature lover, to write something about his definition.

 

The grandeur of veritable art, to the contrary of what M. de Norpois called “a dilettante’s amusement”, is to recapture, to lay hold of, to make one with ourselves that reality far removed from the one we live in, from which we separate ourselves more and more as the knowledge which we substitute for it acquires a greater solidity and impermeability, a reality we run the risk of never knowing before we die but which is our real, our true life at last revealed and illumined, the only life which is really lived and which in one sense lives at every moment in all men as well as in the artist, literature. But they do not see it because they do not seek to illuminate it. And thus their past is encumbered with innumerable “negatives” which remain useless because the intelligence has not “developed” them. To lay hold of our life; and also the life of others; for a writer’s style and also a painter’s are matters not of technique but of vision. It is the revelation, impossible by direct and conscious means, of the qualitative difference there is in the way in which we look at the world, a difference which, without art, would remain for ever each man’s personal secret. By art alone we are able to get outside ourselves, to know what another sees of this universe which for him is not ours, the landscapes of which would remain as unknown to us as those of the moon. Thanks to art, instead of seeing one world, our own, we see it multiplied and as many original artists as there are, so many worlds are at our disposal, differing more widely from each other than those which roll round the infinite and which, whether their name be Rembrandt or Ver Meer, send us their unique rays many centuries after the hearth from which they emanate is extinguished. This labour of the artist to discover a means of apprehending beneath matter and experience, beneath words, something different from their appearance, is of an exactly contrary nature to the operation in which pride, passion, intelligence and habit are constantly engaged within us when we spend our lives without self-communion, accumulating as though to hide our true impressions, the terminology for practical ends which we falsely call life. In short, this complex art is precisely the only living art. It alone expresses for others and makes us see, our own life, that life which cannot observe itself, the outer forms of which, when observed, need to be interpreted and often read upside down, in order to be laboriously deciphered. The work of our pride, our passion, our spirit of imitation, our abstract intelligence, our habits must be undone by art which takes the opposite course and returning to the depths where the real has its unknown being, makes us pursue it.

Time Regained

 

 

 

 

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