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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Proust pour tous: dire sans parler; say it without a word

Publié le 13 Février 2012 par laurence grenier

A bout d'argument dans une vive discussion avec Jules (pourquoi ne m'avait-t-il pas invitée à dîner avec sa soeur?), je pensai à Françoise, la bonne du narrateur, qui avait l'art de dire sans parler. Mais je ne trouvai pas d'aide en cette pensée, n'ayant à ma disposition que de faire la "tête de poisson" appelée dans ma famille "gueule de raie", pour montrer mon déplaisir.

 

Mais surtout, comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de concentration dont les eût dispensés le régime de la liberté politique ou de l’anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d’un monarque ou d’une poétique, par les sévérités des règles prosodiques ou d’une religion d’État, ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d’une façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite. Elle savait faire tenir tout ce qu’elle ne pouvait exprimer directement, dans une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins qu’une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait un objet.

 

Le côté de Guermantes, chapître II

 

 

For lack of talking points during a dispute I had with Jules (why wasn't I invited for a dinner with his sister?), I thought of Françoise, the narrator's maid, who had mastered the art of saying things without a word. But this thought remained useless, as the only tool I could find to help me making my argument, was to frown.

 

But above all, just as great writers often attain to a power of concentration from which they would have been dispensed under a system of political liberty or literary anarchy, when they are bound by the tyranny of a monarch or of a school of poetry, by the severity of prosodie laws or of a state religion, so Françoise, not being able to reply to us in an explicit fashion, spoke like Tiresias and would have written like Tacitus. She managed to embody everything that she could not express directly in a sentence for which we could not find fault with her without accusing ourselves, indeed in less than a sentence, in a silence, in the way in which she placed a thing in a room.

 

The Guermantes way

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