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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Proust pour tous: au théâtre pour la première fois; first time to the theater

Publié le 11 Mars 2012 par laurence grenier

Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe

 

Mon frère était à Saint-Malo, lorsque M. de La Morandais m'y déposa. Il me dit un soir : " Je te mène au spectacle : prends ton chapeau. " Je perds la tête ; je descends droit à la cave pour chercher mon chapeau qui était au grenier. Une troupe de comédiens ambulants venait de débarquer. J'avais rencontré des marionnettes ; je supposais qu'on voyait au théâtre des polichinelles beaucoup plus beaux que ceux de la rue.

J'arrive, le coeur palpitant, à une salle bâtie en bois dans une rue déserte de la ville. J'entre par des corridors noirs, non sans un certain mouvement de frayeur. On ouvre une petite porte, et me voilà avec mon frère dans une loge à moitié pleine.

Le rideau était levé, la pièce commencée : on jouait le Père de famille. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le théâtre en causant, et que tout le monde regardait. Je les pris pour les directeurs des marionnettes, qui devisaient devant la cahute de madame Gigogne, en attendant l'arrivée du public : j'étais seulement étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres personnages, arrivant sur la scène, se mirent à faire de grands bras, à larmoyer, et lorsque chacun se prit à pleurer par contagion. Le rideau tomba sans que j'eusse rien compris à tout cela. Mon frère descendit au foyer entre les deux pièces. Demeuré dans la loge au milieu des étrangers dont ma timidité me faisait un supplice, j'aurais voulu être au fond de mon collège. Telle fut la première impression que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière.

 

http://www.editionsdelaspirale.com/

 

 

                                                   Et le narrateur va au théâtre pour la première fois:

 

Je fus heureux aussi dans la salle même; depuis que je savais que — contrairement à ce que m’avaient si longtemps représenté mes imaginations enfantines, — il n’y avait qu’une scène pour tout le monde, je pensais qu’on devait être empêché de bien voir par les autres spectateurs comme on l’est au milieu d’une foule; or je me rendis compte qu’au contraire, grâce à une disposition qui est comme le symbole de toute perception, chacun se sent le centre du théâtre; ce qui m’explique qu’une fois qu’on avait envoyé Françoise voir un mélodrame aux troisièmes galeries, elle avait assuré en rentrant que sa place était la meilleure qu’on pût avoir et au lieu de se trouver trop loin, s’était sentie intimidée par la proximité mystérieuse et vivante du rideau. Mon plaisir s’accrut encore quand je commençai à distinguer derrière ce rideau baissé des bruits confus comme on en entend sous la coquille d’un uf quand le poussin va sortir, qui bientôt grandirent, et tout à coup, de ce monde impénétrable à notre regard, mais qui nous voyait du sien, s’adressèrent indubitablement à nous sous la forme impérieuse de trois coups aussi émouvants que des signaux venus de la planète Mars.

A l'ombre des jeunes filles en fleurs I

 

 

I was happy, too, in the theatre itself; since I had made the discovery that — in contradiction of the picture so long entertained by my childish imagination — there was but one stage for everybody, I had supposed that I should be prevented from seeing it properly by the presence of the other spectators, as one is when in the thick of a crowd; now I registered the fact that, on the contrary, thanks to an arrangement which is, so to speak, symbolical of all spectatorship, everyone feels himself to be the centre of the theatre; which explained to me why, when Françoise had been sent once to see some melodrama from the top gallery, she had assured us on her return that her seat had been the best in the house, and that instead of finding herself too far from the stage she had been positively frightened by the mysterious and living proximity of the curtain. My pleasure increased further when I began to distinguish behind the said lowered curtain such confused rappings as one hears through the shell of an egg before the chicken emerges, sounds which speedily grew louder and suddenly, from that world which, impenetrable by our eyes, yet scrutinised us with its own, addressed themselves, and to us indubitably, in the imperious form of three consecutive hammer-blows as moving as any signals from the planet Mars.

Within a budding grove I

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