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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Proust chez Jacques-Emile Blanche; Proust' portrait

Publié le 27 Novembre 2012 par laurence grenier

http://www.fondation-pb-ysl.net/fr/Prochainement-635.html

Hélène m'a donné rendez-vous à la fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent, pour une exposition de peintures de Jacques-Emile Blanche, peintre du célèbre portrait de Marcel Proust jeune, qu'il aimait apparemment beaucoup.

Dans un décor très réussi, nombreux portraits de célébrités de la Belle Epoque, mais pour moi une impression désagréable d'une société snob et riche qui fait la matière des personnages de A la recherche du temps perdu. Je comprends pourquoi certains n'aiment pas Proust, car ils n'aiment pas cette société heureusement disparue (?). C'était le cas de ma mère qui me disait qu'elle n'arrivait pas à s'intéresser, malgré le talent de l'auteur, à ces bourgeois, ces aristocrates si antipathiques.

J'ai pu ressentir ce qu'elle ressentait devant tous ces portraits qui évoquen bien leur époque, SAUF qu'une fois passée à la moulinette géniale de Proust, cette bande d'oisifs arrogants autant que superficiels, devient passionante, elle peut même bouleverser votre vie. Je ne comprends d'ailleurs pas comment tant de curieux se pressent sur les poubelles de Proust, pour en extraire ce qu'ils peuvent de secrets, de détails et de petitesse, alors qu'il faudrait s'en tenir à la lecture de son chef-d'oeuvre:

 

Je compris alors que l’oeuvre de l’écrivain n’était pour la tragédienne qu’une matière, à peu près indifférente en soi-même, pour la création de son chef-d’oeuvre d’interprétation, comme le grand peintre que j’avais connu à Balbec, Elstir, avait trouvé le motif de deux tableaux qui se valent, dans un bâtiment scolaire sans caractère et dans une cathédrale qui est, par elle-même, un chef-d’oeuvre. Et comme le peintre dissout maison, charrette, personnages, dans quelque grand effet de lumière qui les fait homogènes, la Berma étendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les mots fondus également, tous aplanis ou relevés, et qu’une artiste médiocre eût détachés l’un après l’autre. Sans doute chacun avait une inflexion propre, et la diction de la Berma n’empêchait pas qu’on perçut le vers. N’est-ce pas déjà un premier élément de complexité ordonnée, de beauté, quand en entendant une rime, c’est-à-dire quelque chose qui est à la fois pareil et autre que la rime précédente, qui est motivé par elle, mais y introduit la variation d’une idée nouvelle, on sent deux systèmes qui se superposent, l’un de pensée, l’autre de métrique? Mais la Berma faisait pourtant entrer les mots, même les vers, même les «tirades», dans des ensembles plus vastes qu’eux-mêmes, à la frontière desquels c’était un charme de les voir obligés de s’arrêter, s’interrompre; ainsi un poète prend plaisir à faire hésiter un instant, à la rime, le mot qui va s’élancer et un musicien à confondre les mots divers du livret dans un même rythme qui les contrarie et les entraîne. Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne comme dans les vers de Racine, la Berma savait introduire ces vastes images de douleur, de noblesse, de passion, qui étaient ses chefs-d’oeuvre à elle, et où on la reconnaissait comme, dans des portraits qu’il a peints d’après des modèles différents, on reconnaît un peintre.

Le côté de Guermantes, I

 

 

I realised then that the work of the playwright was for the actress no more than the material, the nature of which was comparatively unimportant, for the creation of her masterpiece of interpretation, just as the great painter whom I had met at Balbec, Elstir, had found the inspiration for two pictures of equal merit in a school building without any character and a cathedral which was in itself a work of art. And as the painter dissolves houses, carts, people, in some broad effect of light which makes them all alike, so Berma spread out great sheets of terror or tenderness over words that were all melted together in a common mould, lowered or raised to one level, which a lesser artist would have carefully detached from one another. No doubt each of them had an inflexion of its own, and Berma’s diction did not prevent one from catching the rhythm of the verse. Is it not already a first element of ordered complexity, of beauty, when, on hearing a rhyme, that is to say something which is at once similar to and different from the preceding rhyme, which was prompted by it, but introduces the variety of a new idea, one is conscious of two systems overlapping each other, one intellectual, the other prosodie? But Berma at the same time made her words, her lines, her whole speeches even, flow into lakes of sound vaster than themselves, at the margins of which it was a joy to see them obliged to stop, to break off; thus it is that a poet takes pleasure in making hesitate for a moment at the rhyming point the word which is about to spring forth, and a composer in merging the various words of his libretto in a single rhythm which contradicts, captures and controls them. Thus into the prose sentences of the modern playwright as into the poetry of Racine Berma managed to introduce those vast images of grief, nobility, passion, which were the masterpieces of her own personal art, and in which she could be recognised as, in the portraits which he has made of different sitters, we recognise a painter.

The Guermantes Way, I

 

 

 

 

 

 

 

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Z
<br /> Je récuse ces arguments, car je distingue le charme désuet de la bien nommée Belle Epoque, de l'oeuvre de Proust. Ce serait ne rien entendre à ce qu'est la littérature de réduire cette oeuvre<br /> universelle entre toutes à une chronique mondaine. Chaque description, chaque analyse est transposable, dans le temps et dans l'espace. Les aristos de l'époque sont les "people" d'aujourd'hui<br /> etc. Quant à l'analyse psychologique, à l'esthétique de Proust, elles ne sont en rien limitées à une époque, à une classe sociale...<br />
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