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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

pas un dîner de cons: not a dinner of fools

Publié le 7 Septembre 2012 par laurence grenier

Hier soir à dîner il y avait mon amie de jeunesse Catherine et son mari Claude, un fou de cinéma, qui a une collection de 700 films muets et organise des festivals de films dans sa région provençale. Il était passionnant et je me faisais la réflexion qu'un dîner animé par un passionné c'est bien plus intéressant que la conversation souvent banale des gens comme nous-mêmes. Enfin, ça dépend de la passion...

 

[passion pour l'étymologie]

BRICHOT: Parfaitement, Néhomme c’est le holm, l’île ou presqu’île du fameux vicomte Nigel dont le nom est resté aussi dans Néville. Carquethuit et Clitourps, dont vous me parlez, sont, pour le protégé de Mme de Cambremer, l’occasion d’autres erreurs. Sans doute il voit bien que carque , c’est une église, la Kirche des Allemands. Vous connaissez Querqueville, sans parler de Dunkerque. Car mieux vaudrait alors nous arrêter à ce fameux mot de Dun qui, pour les Celtes, signifiait une élévation. Et cela vous le retrouverez dans toute la France. Votre abbé s’hypnotisait devant Duneville repris dans l’Eure-et-Loir; il eût trouvé Châteaudun, Dun-le-Roi dans le Cher; Duneau dans la Sarthe; Dun dans l’Ariège; Dune-les-Places dans la Nièvre, etc., etc. Ce Dun lui fait commettre une curieuse erreur en ce qui concerne Doville, où nous descendrons et où nous attendent les confortables voitures de Mme Verdurin. Doville, en latin donvilla , dit-il. En effet Doville est au pied de grandes hauteurs. Votre curé, qui sait tout, sent tout de même qu’il a fait une bévue. Il a lu, en effet, dans un ancien Fouillé Domvilla . Alors il se rétracte; Douville, selon lui, est un fief de l’Abbé, Domino Abbati , du mont Saint–Michel. Il s’en réjouit, ce qui est assez bizarre quand on pense à la vie scandaleuse que, depuis le Capitulaire de Saint–Clair-sur-Epte, on menait au mont Saint–Michel, et ce qui ne serait pas plus extraordinaire que de voir le roi de Danemark suzerain de toute cette côte où il faisait célébrer beaucoup plus le culte d’Odin que celui du Christ. D’autre part, la supposition que l’n a été changée en m ne me choque pas et exige moins d’altération que le très correct Lyon qui, lui aussi, vient de Dun (Lugdunum ). Mais enfin l’abbé se trompe. Douville n’a jamais été Douville, mais Doville, Eudonis Villa , le village d’Eudes. Douville s’appelait autrefois Escalecliff, l’escalier de la pente. Vers 1233, Eudes le Bouteiller, seigneur d’Escalecliff, partit pour la Terre–Sainte; au moment de partir il fit remise de l’église à l’abbaye de Blanchelande. Échange de bons procédés: le village prit son nom, d’où actuellement Douville. Mais j’ajoute que la toponymie, où je suis d’ailleurs fort ignare, n’est pas une science exacte; si nous n’avions ce témoignage historique, Douville pourrait fort bien venir d’Ouville, c’est-à-dire: les Eaux. Les formes en ai (Aigues–Mortes), de aqua , se changent fort souvent en eu , en ou . Or il y avait tout près de Douville des eaux renommées, Carquebut. Vous pensez que le curé était trop content de trouver là quelque trace chrétienne, encore que ce pays semble avoir été assez difficile à évangéliser, puisqu’il a fallu que s’y reprissent successivement saint Ursal, saint Gofroi, saint Barsanore, saint Laurent de Brèvedent, lequel passa enfin la main aux moines de Beaubec. Mais pour tuit l’auteur se trompe, il y voit une forme de toft , masure, comme dans Criquetot, Ectot, Yvetot, alors que c’est le thveit , essart, défrichement, comme dans Braquetuit, le Thuit, Regnetuit, etc. De même, s’il reconnaît dans Clitourps le thorp normand, qui veut dire: village, il veut que la première partie du nom dérive de clivus , pente, alors qu’elle vient de cliff , rocher. Mais ses plus grosses bévues viennent moins de son ignorance que de ses préjugés. Si bon Français qu’on soit, faut-il nier l’évidence et prendre Saint–Laurent-en-Bray pour le prêtre romain si connu, alors qu’il s’agit de saint Lawrence Toot, archevêque de Dublin? Mais plus que le sentiment patriotique, le parti pris religieux de votre ami lui fait commettre des erreurs grossières. Ainsi vous avez non loin de chez nos hôtes de la Raspelière deux Montmartin, Montmartin-sur-Mer et Montmartin-en-Graignes. Pour Graignes, le bon curé n’a pas commis d’erreur, il a bien vu que Graignes, en latin Grania , en grec crêné , signifie: étangs, marais; combien de Cresmays, de Croen, de Gremeville, de Lengronne, ne pourrait-on pas citer? Mais pour Montmartin, votre prétendu linguiste veut absolument qu’il s’agisse de paroisses dédiées à saint Martin. Il s’autorise de ce que le saint est leur patron, mais ne se rend pas compte qu’il n’a été pris pour tel qu’après coup; ou plutôt il est aveuglé par sa haine du paganisme; il ne veut pas voir qu’on aurait dit Mont–Saint-Martin comme on dit le mont Saint–Michel, s’il s’était agi de saint Martin, tandis que le nom de Montmartin s’applique, de façon beaucoup plus païenne, à des temples consacrés au dieu Mars, temples dont nous ne possédons pas, il est vrai, d’autres vestiges, mais que la présence incontestée, dans le voisinage, de vastes camps romains rendrait des plus vraisemblables même sans le nom de Montmartin qui tranche le doute. Vous voyez que le petit livre que vous allez trouver à la Raspelière n’est pas des mieux faits.»

Sodome et Gomorrhe

 

 

 

Last night I had for dinner my old friend Catherine, who came with her husband, who has a passion for movies and owns 700 silent movies and regularly organizes film festivals in his region. I said to myself that a dinner with a passionate guest is more interesting than the banal conversation of people like us. However, it depends on the passion...

 

[a passion for etymology]

BRICHOT: Precisely; Néhomme is the holm, the island or peninsula of the famous Viscount Nigel, whose name has survived also in Neville. The Carquethuit and Clitourps that you mention furnish Mme de Cambremer’s protégé with an occasion for further blunders. No doubt he has seen that carque is a church, the Kirche of the Germans. You will remember Querqueville, not to mention Dun-kerque. For there we should do better to stop and consider the famous word Dun, which to the Celts meant high ground. And that you will find over the whole of France. Your abbé was hypnotised by Duneville, which recurs in the Eure-et-Loir; he would have found Châteaudun, Dun-le-Roi in the Cher, Duneau in the Sarthe, Dun in the Ariège, Dune-les-Places in the Nièvre, and many others. This word Dun leads him into a curious error with regard to Douville where we shall be alighting, and shall find Mme. Verdurin’s comfortable carriages awaiting us. Douville, in Latin donvilla, says he. As a matter of fact, Douville does lie at the foot of high hills. Your curé, who knows everything, feels all the same that he has made a blunder. He has, indeed, found in an old cartulary, the name Domvilla. Whereupon he retracts; Douville, according to him, is a fief belonging to the Abbot, Domino Abbati, of Mont Saint-Michel. He is delighted with the discovery, which is distinctly odd when one thinks of the scandalous life that, according to the Capitulary of Sainte-Claire sur Epte, was led at Mont Saint-Michel, though no more extraordinary than to picture the King of Denmark as suzerain of all this coast, where he encouraged the worship of Odin far more than that of Christ. On the other hand, the supposition that the n has been changed to m does not shock me, and requires less alteration than the perfectly correct Lyon, which also is derived from Dun (Lugdunum). But the fact is, the abbé is mistaken. Douville was never Donville, but Doville, Eudonis villa, the village of Eudes. Douville was formerly called Escalecliff, the steps up the cliff. About the year 1233, Eudes le Bouteiller, Lord of Escalecliff, set out for the Holy Land; on the eve of his departure he made over the church to the Abbey of Blanche-lande. By an exchange of courtesies, the village took his name, whence we have Douville to-day. But I must add that toponymy, of which moreover I know little or nothing, is not an exact science; had we not this historical evidence, Douville might quite well come from Ouville, that is to say the Waters. The forms in ai (Aiguës-Mortes), from aqua, are constantly changed to eu or ou. Now there were, quite close to Douville, certain famous springs, Carquethuit. You might suppose that the curé was only too ready to detect there a Christian origin, especially as this district seems to have been pretty hard to convert, since successive attempts were made by Saint Ursal, Saint Gofroi, Saint Barsanore, Saint Laurent of Brèvedent, who finally handed over the task to the monks of Beaubec. But as regards thuit the writer is mistaken, he sees in it a form of toft, a building, as in Cricquetot, Ectot, Yvetot, whereas it is the thveit, the clearing, the reclaimed land, as in Braquetuit, le Thuit, Regnetuit, and so forth. Similarly, if he recognises in Clitourps the Norman thorp which means village, he insists that the first syllable of the word must come from clivus, a slope, whereas it comes from cliff, a precipice. But his biggest blunders are due not so much to his ignorance as to his prejudices. However loyal a Frenchman one is, there is no need to fly in the face of the evidence and take Saint-Laurent en Bray to be the Roman priest, so famous at one time, when he is actually Saint Lawrence ‘Toot, Archbishop of Dublin. But even more than his patriotic sentiments, your friend’s religious bigotry leads him into strange errors. Thus you have not far from our hosts at la Raspelière two places called Montmartin, Montmartin-sur-Mer and Mont-martin-en-Graignes. In the case of Craignes, the good curé has been quite right, he has seen that Craignes, in Latin Crania, in Greek Krene, means ponds, marshes; how many instances of Cresmays, Croen, Gremeville, Lengronne, might we not adduce? But, when he comes to Montmartin, your self-styled linguist positively insists that these must be parishes dedicated to Saint Martin. He bases his opinion upon the fact that the Saint is their patron, but does not realise that he was only adopted subsequently; or rather he is blinded by his hatred of paganism; he refuses to see that we should say Mont-Saint-Martin as we say Mont-Saint-Michel, if it were a question of Saint Martin, whereas the name Montmartin refers in a far more pagan fashion to temples consecrated to the god Mars, temples of which, it is true, no other vestige remains, but which the undisputed existence in the neighbourhood of vast Roman camps would render highly probable even without the name Montmartin, which removes all doubt. You see that the little pamphlet which you will find at la Raspelière is far from perfect.                        Cities of the Plain                              

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