Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

le parler aristocratique; speaking like aristocrats

Publié le 25 Septembre 2012 par laurence grenier

Comme je remets à jour mon essai "Merci Marcel proust, ou comment apprendre le bon Français...", je recherche des extraits illustrant la parler aristocratique. ça me rappelle qu'il faut dire mittérand ou  mitrand, et moi-même je tombe dans le travers: je déteste entendre dire         pe-tit au lieu de p'tit. Peut-être est-ce un accent parisien?

Note: Cancan, c'est le mari, marquis de Cambremer, surnommé Cancan par ses amis.

«Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer–Legrandin, je crois que ma belle-mère s’attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle de Ch’nouville. Et puis Cancan n’aime pas attendre.» Cancan me resta incompréhensible, et je pensai qu’il s’agissait peut-être d’un chien. Mais pour les cousins de Ch’nouville, voilà. Avec l’âge s’était amorti chez la jeune marquise le plaisir qu’elle avait à prononcer leur nom de cette manière. Et cependant c’était pour le goûter qu’elle avait jadis décidé son mariage. Dans d’autres groupes mondains, quand on parlait des Chenouville, l’habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d’un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de , la langue se refusant à prononcer Madam’ d’ Ch’nonceaux) que ce fût l’e muet de la particule qu’on sacrifiât. On disait: «Monsieur d’Chenouville». Chez les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C’était l’e muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c’était toujours de «Ch’nouville» et jamais de Chenouville. (Pour le père de ces Chenouville on disait notre oncle, car on n’était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre «onk», comme eussent fait les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois.) Toute personne qui entrait dans la famille recevait aussitôt, sur ce point des Ch’nouville, un avertissement dont Mlle Legrandin–Cambremer n’avait pas eu besoin. Un jour, en visite, entendant une jeune fille dire: «ma tante d’Uzai», «mon onk de Rouan», elle n’avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu’elle avait l’habitude de prononcer: Uzès et Rohan; elle avait eu l’étonnement, l’embarras et la honte de quelqu’un qui a devant lui à table un instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l’usage et dont il n’ose pas commencer à manger. Mais, la nuit suivante et le lendemain, elle avait répété avec ravissement: «ma tante d’Uzai» avec cette suppression de l’s finale, suppression qui l’avait stupéfaite la veille, mais qu’il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas connaître qu’une de ses amies lui ayant parlé d’un buste de la duchesse d’Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d’un ton hautain: «Vous pourriez au moins prononcer comme il faut: Mame d’Uzai.» Dès lors elle avait compris qu’en vertu de la transmutation des matières consistantes en éléments de plus en plus subtils, la fortune considérable et si honorablement acquise qu’elle tenait de son père, l’éducation complète qu’elle avait reçue, son assiduité à la Sorbonne, tant aux cours de Caro qu’à ceux de Brunetière, et aux concerts Lamoureux, tout cela devait se volatiliser, trouver sa sublimation dernière dans le plaisir de dire un jour: «ma tante d’Uzai». Il n’excluait pas de son esprit qu’elle continuerait à fréquenter, au moins dans les premiers temps qui suivraient son mariage, non pas certaines amies qu’elle aimait et qu’elle était résignée à sacrifier, mais certaines autres qu’elle n’aimait pas et à qui elle voulait pouvoir dire (puisqu’elle se marierait pour cela): «Je vais vous présenter à ma tante d’Uzai», et quand elle vit que cette alliance était trop difficile: «Je vais vous présenter à ma tante de Ch’nouville» et: «Je vous ferai dîner avec les Uzai.» Son mariage avec M. de Cambremer avait procuré à Mlle Legrandin l’occasion de dire la première de ces phrases mais non la seconde, le monde que fréquentaient ses beaux-parents n’étant pas celui qu’elle avait cru et duquel elle continuait à rêver.                                                                                Sodome et Gomorrhe, II

 

As I am updating my essay: " Merci Marcel proust, ou comment apprendre le bon Français...", I am searching for a typical aristocrat speech:

“Good heavens,” Mme. de Cambremer-Legrandin remarked to me, “I’m afraid my mother-in-law’s cutting it rather fine, she’s forgotten that we’ve got my Uncle de Ch’nouville dining. Besides, Cancan doesn’t like to be kept waiting.” The word ‘Cancan’ was beyond me, and I supposed that she might perhaps be referring to a dog. But as for the Ch’nouville relatives, the explanation was as follows. With the lapse of time the young Marquise had outgrown the pleasure that she had once found in pronouncing their name in this manner. And yet it was the prospect of enjoying that pleasure that had decided her choice of a husband. In other social circles, when one referred to the Chenouville family, the custom was (whenever, that is to say, the particle was preceded by a word ending in a vowel sound, for otherwise you were obliged to lay stress upon the de , the tongue refusing to utter Madam’ d’Ch’nonceaux) that it was the mute e of the particle that was sacrificed. One said: “Monsieur d’Chenouville.” The Cambremer tradition was different, but no less imperious. It was the mute e of Chenouville that was suppressed. Whether the name was preceded bymon cousin or by ma cousine , it was always de Ch’nouville and never de Chenouville . (Of the father of these Chenouvilles, one said ‘our Uncle’ for they were not sufficiently ‘smart set’ at Féterne to pronounce the word ‘Unk’ like the Guermantes, whose deliberate jargon, suppressing consonants and naturalising foreign words, was as difficult to understand as Old French or a modern dialect.) Every newcomer into the family circle at once received, in the matter of the Ch’nouvilles, a lesson which Mme. de Cambremer-Legrandin had not required. When, paying a call one day, she had heard a girl say: “My Aunt d’Uzai,” “My Unk de Rouan,” she had not at first recognised the illustrious names which she was in the habit of pronouncing: Uzès, and Rolîan, she had felt the astonishment, embarrassment and shame of a person who sees before him on the table a recently invented implement of which he does not know the proper use and with which he dares not begin to eat. But during that night and the next day she had rapturously repeated: “My Aunt Uzai,” with that suppression of the final s , a suppression that had stupefied her the day before, but which it now seemed to her so vulgar not to know that, one of her friends having spoken to her of a bust of the Duchesse d’Uzès, Mlle. Legrandin had answered her crossly, and in an arrogant tone: “You might at least pronounce her name properly: Mme. d’Uzai.” From that moment she had realised that, by virtue of the transmutation of solid bodies into more and more subtle elements, the considerable and so honourably acquired fortune that she had inherited from her father, the finished education that she had received, her regular attendance at the Sorbonne, whether at Caro’s lectures or at Brunetiere’s, and at the Lamoureux concerts, all this was to be rendered volatile, to find its utmost sublimation in the pleasure of being able one day to say: “My Aunt d’Uzai.” This did not exclude the thought that she would continue to associate, in the earlier days, at least, of her married life, not indeed with certain women friends whom she liked and had resigned herself to sacrificing, but with certain others whom she did not like and to whom she looked forward to being able to say (since that, after all, was why she was marrying): “I must introduce you to my Aunt d’Uzai,” and, when she saw that such an alliance was beyond her reach, “I must introduce you to my Aunt de Ch’nouville,” and “I shall ask you to dine to meet the Uzai.” Her marriage to M. de Cambremer had procured for Mlle. Legrandin the opportunity to use the former of these phrases but not the latter, the circle in which her parents-in-law moved not being that which she had supposed and of which she continued to dream.                                          Cities of the Plain, II


 


Commenter cet article