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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

l'envie de créer, de composer, d'écrire; the desire to create, compose, write

Publié le 30 Août 2012 par laurence grenier

Ce matin, une cliente de Jahida qui revenait de vacances en Grèce (il paraît que les îles sont pleines de Français) nous a dit que d'écouter de la musique lui donnait une forte envie d'en composer. J'enchainai immédiatement en citant Proust dont la lecture donnait à certains l'envie d'être écrivain, et essayai de dire comment la découverte de la vocation d'artiste était si bien décrite, et... je n'ai pas pu finir car cette cliente manifesta par un langage corporel sans équivoque que je l'ennuyais. C'est donc à Proust pour tous que je m'adresse en espérant qu'il ne me coupera pas aussi sèchement!

 

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu’auparavant de n’avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j’en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l’écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de lui-même par une sorte d’inhibition devant la douleur, mon esprit s’arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m’interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s’y rattachant en rien, tout d’un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l’odeur d’un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu’ils me donnaient, et aussi parce qu’ils avaient l’air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu’ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n’arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d’aller avec ma pensée au delà de l’image ou de l’odeur. Et s’il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m’attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m’avaient semblé pleines, prêtes à s’entr’ouvrir, à me livrer ce dont elles n’étaient qu’un couvercle. Certes ce n’était pas des impressions de ce genre qui pouvaient me rendre l’espérance que j’avais perdue de pouvoir être un jour écrivain et poète, car elles étaient toujours liées à un objet particulier dépourvu de valeur intellectuelle et ne se rapportant à aucune vérité abstraite. Mais du moins elles me donnaient un plaisir irraisonné, l’illusion d’une sorte de fécondité et par là me distrayaient de l’ennui, du sentiment de mon impuissance que j’avais éprouvés chaque fois que j’avais cherché un sujet philosophique pour une grande œuvre littéraire. Mais le devoir de conscience était si ardu que m’imposaient ces impressions de forme, de parfum ou de couleur — de tâcher d’apercevoir ce qui se cachait derrière elles, que je ne tardais pas à me chercher à moi-même des excuses qui me permissent de me dérober à ces efforts et de m’épargner cette fatigue.

Du côté de chez Swann, Combray

 

This morning, as a Jahida's customer was telling us that she had spent delicious vacations in Greece (full of tourists almost exclusively French), she added that to hear music made her wish to compose music. I jumped on her to convince this music lover that Proust had well described the desire to become an artists, in his case to write. As I wanted to go on in my demonstration, the woman sent a clear body langage signal that I was boring her. Fortunately I have Proustpourtous where I may end my demonstration.

 

How often, after that day, in the course of my walks along the ‘Guermantes way,’ and with what an intensified melancholy did I reflect on my lack of qualification for a literary career, and that I must abandon all hope of ever becoming a famous author. The regret that I felt for this, while I lingered alone to dream for a little by myself, made me suffer so acutely that, in order not to feel it, my mind of its own accord, by a sort of inhibition in the instant of pain, ceased entirely to think of verse-making, of fiction, of the poetic future on which my want of talent precluded me from counting. Then, quite apart from all those literary preoccupations, and without definite attachment to anything, suddenly a roof, a gleam of sunlight reflected from a stone, the smell of a road would make me stop still, to enjoy the special pleasure that each of them gave me, and also because they appeared to be concealing, beneath what my eyes could see, something which they invited me to approach and seize from them, but which, despite all my efforts, I never managed to discover. As I felt that the mysterious object was to be found in them, I would stand there in front of them, motionless, gazing, breathing, endeavouring to penetrate with my mind beyond the thing seen or smelt. And if I had then to hasten after my grandfather, to proceed on my way, I would still seek to recover my sense of them by closing my eyes; I would concentrate upon recalling exactly the line of the roof, the colour of the stone, which, without my being able to understand why, had seemed to me to be teeming, ready to open, to yield up to me the secret treasure of which they were themselves no more than the outer coverings. It was certainly not any impression of this kind that could or would restore the hope I had lost of succeeding one day in becoming an author and poet, for each of them was associated with some material object devoid of any intellectual value, and suggesting no abstract truth. But at least they gave me an unreasoning pleasure, the illusion of a sort of fecundity of mind; and in that way distracted me from the tedium, from the sense of my own impotence which I had felt whenever I had sought a philosophic theme for some great literary work. So urgent was the task imposed on my conscience by these impressions of form or perfume or colour — to strive for a perception of what lay hidden beneath them, that I was never long in seeking an excuse which would allow me to relax so strenuous an effort and to spare myself the fatigue that it involved.

Swann's Way, Combray

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