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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

8ème madeleine: Bouleversement de toute ma personne; disruption of my entire being

Publié le 2 Février 2013 par laurence grenier

Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d'une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l'apportait). Je venais d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier soir d'arrivée, le visage de ma grand'mère, non pas de celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à l'instant – plus d'une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments – que je venais d'apprendre qu'elle était morte. J'avais souvent parlé d'elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n'y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma grand'mère, parce que dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu'à l'état virtuel le souvenir de ce qu'elle avait été. À n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour moi, par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand'mère. Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. C'est sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu'elles s'échappent ou reviennent. En tout cas, si elles restent en nous c'est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous, le moi qui les vécut.

Sodome et Gomorrhe, II, I, Les intermittences du coeur

 

 

Complete physical collapse. On the first night, as I was suffering from cardiac exhaustion, trying to master my pain, I bent down slowly and cautiously to take off my boots. But no sooner had I touched the topmost button than my bosom swelled, filled with an unknown, a divine presence, I shook with sobs, tears streamed from my eyes. The person who came to my rescue, who saved me from barrenness of spirit, was the same who, years before, in a moment of identical distress and loneliness, in a moment when I was no longer in any way myself, had come in, and had restored me to myself, for that person was myself and more than myself (the container that is greater than the contents, which it was bringing to me). I had just perceived, in my memory, bending over my weariness, the tender, preoccupied, dejected face of my grandmother, as she had been on that first evening of our arrival, the face not of that grandmother whom I was astonished — and reproached myself — to find that I regretted so little and who was no more of her than just her name, but of my own true grandmother, of whom, for the first time since that afternoon in the Champs-Elysées on which she had had her stroke, I now recaptured, by an instinctive and complete act of recollection, the living reality. That reality has no existence for us, so long as it has not been created anew by our mind (otherwise the men who have been engaged in a Titanic conflict would all of them be great epic poets); and so, in my insane desire to fling myself into her arms, it was not until this moment, more than a year after her burial, because of that anachronism which so often prevents the calendar of facts from corresponding to that of our feelings, that I became conscious that she was dead. I had often spoken about her in the interval, and thought of her also, but behind my words and thoughts, those of an ungrateful, selfish, cruel youngster, there had never been anything that resembled my grandmother, because, in my frivolity, my love of pleasure, my familiarity with the spectacle of her ill health, I retained only in a potential state the memory of what she had been. At whatever moment we estimate it, the total value of our spiritual nature is more or less fictitious, notwithstanding the long inventory of its treasures, for now one, now another of these is unrealisable, whether we are considering actual treasures or those of the imagination, and, in my own case, fully as much as the ancient name of Guermantes, this other, how far more important item, my real memory of my grandmother. For with the troubles of memory are closely linked the heart’s intermissions. It is, no doubt, the existence of our body, which we may compare to a jar containing our spiritual nature, that leads us to suppose that all our inward wealth, our past joys, all our sorrows, are perpetually in our possession. Perhaps it is equally inexact to suppose that they escape or return. In any case, if they remain within us, it is, for most of the time, in an unknown region where they are of no service to us, and where even the most ordinary are crowded out by memories of a different kind, which preclude any simultaneous occurrence of them in our consciousness. But if the setting of sensations in which they are preserved be recaptured, they acquire in turn the same power of expelling everything that is incompatible with them, of installing alone in us the self that originally lived them.

Cities of the Plain, II, I

 

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Z
<br /> Oh là là ! Mon passage préféré, mon choc à moi, que je ne peux lire sans être envahie par l'émotion et les larmes, devant la manifestation de l'amour absolu, éperdu, mais surtout de<br /> l'intelligence pour expliquer ce qu'est le deuil, la perte.<br /> <br /> <br /> "Les seuls paradis sont les paradis perdus."<br />
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