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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

7ème madeleine: sortant d'un diner chez les Guermantes; after dinner at the house of the duc de Guermantes

Publié le 1 Février 2013 par laurence grenier

J'adore ce passage qui nous aide à ne pas dédaigner la vie en société.

 

Une exaltation n’aboutissant qu’à la mélancolie, parce qu’elle était artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que Mme de Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans la voiture qui allait me conduire à l’hôtel de M. de Charlus. Nous pouvons à notre choix nous livrer à l’une ou l’autre de deux forces, l’une s’élève de nous-même, émane de nos impressions profondes; l’autre nous vient du dehors. La première porte naturellement avec elle une joie, celle que dégage la vie des créateurs. L’autre courant, celui qui essaye d’introduire en nous le mouvement dont sont agitées des personnes extérieures, n’est pas accompagné de plaisir; mais nous pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si factice qu’elle tourne vite à l’ennui, à la tristesse, d’où le visage morne de tant de mondains, et chez eux tant d’états nerveux qui peuvent aller jusqu’au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus, j’étais en proie à cette seconde sorte d’exaltation, bien différente de celle qui nous est donnée par une impression personnelle, comme celle que j’avais eue dans d’autres voitures, une fois à Combray, dans la carriole du Dr Percepied, d’où j’avais vu se peindre sur le couchant les clochers de Martainville; un jour, à Balbec, dans la calèche de Mme de Villeparisis, en cherchant à démêler la réminiscence que m’offrait une allée d’arbres. Mais dans cette troisième voiture, ce que j’avais devant les yeux de l’esprit, c’étaient ces conversations qui m’avaient paru si ennuyeuses au dîner de Mme de Guermantes, par exemple les récits du prince Von sur l’empereur d’Allemagne, sur le général Botha et l’armée anglaise. Je venais de les glisser dans le stéréoscope intérieur à travers lequel, dès que nous ne sommes plus nous-mêmes, dès que, doués d’une âme mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des autres, nous donnons du relief à ce qu’ils ont dit, à ce qu’ils ont fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le garçon de café qui l’a servi, je m’émerveillais de mon bonheur, non ressenti par moi, il est vrai, au moment même, d’avoir dîné avec quelqu’un qui connaissait si bien Guillaume II et avait raconté sur lui des anecdotes, ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l’accent allemand du prince, l’histoire du général Botha, je riais tout haut, comme si ce rire, pareil à certains applaudissements qui augmentent l’admiration intérieure, était nécessaire à ce récit pour en corroborer le comique. Derrière les verres grossissants, même ceux des jugements de Mme de Guermantes qui m’avaient paru bêtes (par exemple, sur Frans Hals qu’il aurait fallu voir d’un tramway) prenaient une vie, une profondeur extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite elle n’était pas absolument insensée. De même que nous pouvons un beau jour être heureux de connaître la personne que nous dédaignions le plus, parce qu’elle se trouve être liée avec une jeune fille que nous aimons, à qui elle peut nous présenter, et nous offre ainsi de l’utilité et de l’agrément, choses dont nous l’aurions crue à jamais dénuée, il n’y a pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse être certain qu’on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m’avait dit Mme de Guermantes sur les tableaux qui seraient intéressants à voir, même d’un tramway, était faux, mais contenait une part de vérité qui me fut précieuse dans la suite.

Le côté de Guermantes, II, II

 

 

An exaltation that sank only into melancholy, because it was artificial, was what I also, although quite differently from Mme de Guermantes, felt once I had finally left her house, in the carriage that was taking me to that of M. de Charlus. We can at pleasure abandon ourselves to one or other of two forces of which one rises in ourselves, emanates from our deepest impressions, the other comes to us from without. The first carries with it naturally a joy, the joy that springs from the life of the creator. The other current, that which endeavours to introduce into us the movement by which persons external to ourselves are stirred, is not accompanied by pleasure; but we can add a pleasure to it, by the shock of reaction, in an intoxication so feigned that it turns swiftly into boredom, into melancholy, whence the gloomy faces of so many men of fashion, and all those nervous conditions which may make them end in suicide. Well, in the carriage which was taking me to M. de Charlus, I was a prey to this second sort of exaltation, widely different from that which is given us by a personal impression, such as I had received in other carriages, once at Combray, in Dr. Percepied’s gig, from which I had seen painted against the setting sun the spires of Martinville, another day at Balbec, in Mme de Villeparisis’s barouche, when I strove to identify the reminiscence that was suggested to me by an avenue of trees. But in this third carriage, what I had before my mind’s eye were those conversations that had seemed to me so tedious at Mme de Guermante’s dinner-table, for example Prince Von’s stories about the German Emperor, General Botha and the British Army. I had slipped them into the frame of the internal stereoscope through the lenses of which, once we are no longer ourselves, once, endowed with the spirit of society, we no longer wish to receive our life save from other people, we cast into relief what they have said and done. Like a tipsy man filled with tender feeling for the waiter who has been serving him, I marvelled at my good fortune, a good fortune not realised by me, it is true, at the actual moment, in having dined with a person who knew William II so well, and had told stories about him that were — upon my word — really witty. And, as I repeated to myself, with the Prince’s German accent, the story of General Botha, I laughed out loud, as though this laugh, like certain kinds of applause which increase one’s inward admiration, were necessary to the story as a corroboration of its comic element. Through the magnifying lenses even those of Mme de Guermantes’s pronouncements which had struck me as being stupid (as for example that on the Hals pictures which one ought to see from the top of a tramway-car) took on a life, a depth that were extraordinary. And I must say that, even if this exaltation was quick to subside, it was not altogether unreasonable. Just as there may always come a day when we are glad to know the person whom we despise more than anyone in the world because he happens to be connected with a girl with whom we are in love, to whom he can introduce us, and thus offers us both utility and gratification, attributes in each of which we should have supposed him to be entirely lacking, so there is no conversation, any more than there are personal relations, from which we can be certain that we shall not one day derive some benefit. What Mme de Guermantes had said to me about the pictures which it would be interesting to see, even from a tramway-car, was untrue, but it contained a germ of truth which was of value to me later on.

The Guermantes Way II, II

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