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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

2ème "madeleine"; second "madeleine": les clochers de Martinville

Publié le 27 Janvier 2013 par laurence grenier

Une fois pourtant,— où notre promenade s’étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l’après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui,— j’eus une impression de ce genre et ne l’abandonnai pas sans un peu l’approfondir. On m’avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s’arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l’attendrions. Au tournant d’un chemin j’éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l’air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d’eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d’eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l’ensoleillement de leur surface, je sentais que je n’allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu’ils semblaient contenir et dérober à la fois.

Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. A ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements:

«Seuls, s’élevant du niveau de la plaine et comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers de Martinville. Bientôt nous en vîmes trois: venant se placer en face d’eux par une volte hardie, un clocher retardataire, celui de Vieuxvicq, les avait rejoints. Les minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers étaient toujours au loin devant nous, comme trois oiseaux posés sur la plaine, immobiles et qu’on distingue au soleil. Puis le clocher de Vieuxvicq s’écarta, prit ses distances, et les clochers de Martinville restèrent seuls, éclairés par la lumière du couchant que même à cette distance, sur leurs pentes, je voyais jouer et sourire. Nous avions été si longs à nous rapprocher d’eux, que je pensais au temps qu’il faudrait encore pour les atteindre quand, tout d’un coup, la voiture ayant tourné, elle nous déposa à leurs pieds; et ils s’étaient jetés si rudement au-devant d’elle, qu’on n’eut que le temps d’arrêter pour ne pas se heurter au porche. Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Martinville depuis un peu de temps et le village après nous avoir accompagnés quelques secondes avait disparu, que restés seuls à l’horizon à nous regarder fuir, ses clochers et celui de Vieuxvicq agitaient encore en signe d’adieu leurs cimes ensoleillées. Parfois l’un s’effaçait pour que les deux autres pussent nous apercevoir un instant encore; mais la route changea de direction, ils virèrent dans la lumière comme trois pivots d’or et disparurent à mes yeux. Mais, un peu plus tard, comme nous étions déjà près de Combray, le soleil étant maintenant couché, je les aperçus une dernière fois de très loin qui n’étaient plus que comme trois fleurs peintes sur le ciel au-dessus de la ligne basse des champs. Ils me faisaient penser aussi aux trois jeunes filles d’une légende, abandonnées dans une solitude où tombait déjà l’obscurité; et tandis que nous nous éloignions au galop, je les vis timidement chercher leur chemin et après quelques gauches trébuchements de leurs nobles silhouettes, se serrer les uns contre les autres, glisser l’un derrière l’autre, ne plus faire sur le ciel encore rose qu’une seule forme noire, charmante et résignée, et s’effacer dans la nuit.» Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf, je me mis à chanter à tue-tête.

Du côté de chez Swann, Combray

 

Once, however, when we had prolonged our walk far beyond its ordinary limits, and so had been very glad to encounter, half way home, as afternoon darkened into evening, Dr. Percepied, who drove past us at full speed in his carriage, saw and recognised us, stopped, and made us jump in beside him, I received an impression of this sort which I did not abandon without having first subjected it to an examination a little more thorough. I had been set on the box beside the coachman, we were going like the wind because the Doctor had still, before returning to Combray, to call at Martinville-le-Sec, at the house of a patient, at whose door he asked us to wait for him. At a bend in the road I experienced, suddenly, that special pleasure, which bore no resemblance to any other, when I caught sight of the twin steeples of Martinville, on which the setting sun was playing, while the movement of the carriage and the windings of the road seemed to keep them continually changing their position; and then of a third steeple, that of Vieuxvicq, which, although separated from them by a hill and a valley, and rising from rather higher ground in the distance, appeared none the less to be standing by their side.

In ascertaining and noting the shape of their spires, the changes of aspect, the sunny warmth of their surfaces, I felt that I was not penetrating to the full depth of my impression, that something more lay behind that mobility, that luminosity, something which they seemed at once to contain and to conceal.

The steeples appeared so distant, and we ourselves seemed to come so little nearer them, that I was astonished when, a few minutes later, we drew up outside the church of Martinville. I did not know the reason for the pleasure which I had found in seeing them upon the horizon, and the business of trying to find out what that reason was seemed to me irksome; I wished only to keep in reserve in my brain those converging lines, moving in the sunshine, and, for the time being, to think of them no more. And it is probable that, had I done so, those two steeples would have vanished for ever, in a great medley of trees and roofs and scents and sounds which I had noticed and set apart on account of the obscure sense of pleasure which they gave me, but without ever exploring them more fully. I got down from the box to talk to my parents while we were waiting for the Doctor to reappear. Then it was time to start; I climbed up again to my place, turning my head to look back, once more, at my steeples, of which, a little later, I caught a farewell glimpse at a turn in the road. The coachman, who seemed little inclined for conversation, having barely acknowledged my remarks, I was obliged, in default of other society, to fall back on my own, and to attempt to recapture the vision of my steeples. And presently their outlines and their sunlit surface, as though they had been a sort of rind, were stripped apart; a little of what they had concealed from me became apparent; an idea came into my mind which had not existed for me a moment earlier, framed itself in words in my head; and the pleasure with which the first sight of them, just now, had filled me was so much enhanced that, overpowered by a sort of intoxication, I could no longer think of anything but them. At this point, although we had now travelled a long way from Martinville, I turned my head and caught sight of them again, quite black this time, for the sun had meanwhile set. Every few minutes a turn in the road would sweep them out of sight; then they shewed themselves for the last time, and so I saw them no more.

Without admitting to myself that what lay buried within the steeples of Martinville must be something analogous to a charming phrase, since it was in the form of words which gave me pleasure that it had appeared to me, I borrowed a pencil and some paper from the Doctor, and composed, in spite of the jolting of the carriage, to appease my conscience and to satisfy my enthusiasm, the following little fragment, which I have since discovered, and now reproduce, with only a slight revision here and there.

Alone, rising from the level of the plain, and seemingly lost in that expanse of open country, climbed to the sky the twin steeples of Martinville. Presently we saw three: springing into position confronting them by a daring volt, a third, a dilatory steeple, that of Vieuxvicq, was come to join them. The minutes passed, we were moving rapidly, and yet the three steeples were always a long way ahead of us, like three birds perched upon the plain, motionless and conspicuous in the sunlight. Then the steeple of Vieuxvicq withdrew, took its proper distance, and the steeples of Martinville remained alone, gilded by the light of the setting sun, which, even at that distance, I could see playing and smiling upon their sloped sides. We had been so long in approaching them that I was thinking of the time that must still elapse before we could reach them when, of a sudden, the carriage, having turned a corner, set us down at their feet; and they had flung themselves so abruptly in our path that we had barely time to stop before being dashed against the porch of the church.

We resumed our course; we had left Martinville some little time, and the village, after accompanying us for a few seconds, had already disappeared, when, lingering alone on the horizon to watch our flight, its steeples and that of Vieuxvicq waved once again, in token of farewell, their sun-bathed pinnacles. Sometimes one would withdraw, so that the other two might watch us for a moment still; then the road changed direction, they veered in the light like three golden pivots, and vanished from my gaze. But, a little later, when we were already close to Combray, the sun having set meanwhile, I caught sight of them for the last time, far away, and seeming no more now than three flowers painted upon the sky above the low line of fields. They made me think, too, of three maidens in a legend, abandoned in a solitary place over which night had begun to fall; and while we drew away from them at a gallop, I could see them timidly seeking their way, and, after some awkward, stumbling movements of their noble silhouettes, drawing close to one another, slipping one behind another, shewing nothing more, now, against the still rosy sky than a single dusky form, charming and resigned, and so vanishing in the night.

I never thought again of this page, but at the moment when, on my corner of the box-seat, where the Doctor’s coachman was in the habit of placing, in a hamper, the fowls which he had bought at Martinville market, I had finished writing it, I found such a sense of happiness, felt that it had so entirely relieved my mind of the obsession of the steeples, and of the mystery which they concealed, that, as though I myself were a hen and had just laid an egg, I began to sing at the top of my voice.

Swann's Way, Combray

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H
what an astounding article it was. Have you ever imagined the state when our walk is being extended far that its usual length, and thus we could say that Dr. Perce pied drove past to gallop, could bring in memories that were about to fade.
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