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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

février 2008

Publié le 29 Janvier 2008 par laurence grenier

vendredi 29 février: Omnes vulnerant, ultimat necat (elles (les heures) blessent toutes, mais la dernière tue): citation latine, qui, d'après mon père au petit déjeuner de ce matin, se trouvait au-dessus des calendriers solaires publics dans la Rome antique:

Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les  situons pour plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au milieu d'impressions   contiguës qui formaient notre vie d'alors; le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les   années.                                                                                                                                            
                                                                                                                                                              Du côté de chez Swann, III                                                                               
mardi 26 février: Un lecteur de mon Abrégé de A la recherche du temps perdu  m'a recommandé de lire une trilogie de Philip Pullman "A la croisée des mondes". Quoique cette oeuvre appartienne à un genre que je n'aime pas, je l'ai trouvée extraordinaire de richesse et d'imagination; j'y ai même trouvé des thèmes proustiens (dont une "madeleine" bien caractérisée).Quant au roman de Proust, j'y ai trouvé une allusion au monde si cher à Pullman, alors que le narrateur découvre sa vocation de romancier et décrit la façon dont il écrira son livre:

...le créer comme un monde sans laisser de côté ces mystères qui n'ont probablement leurs explications que dans d'autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous  émeut le plus dans la vie et dans l'art.                                                                                                                   
                                                                                                                                                              Le Temps retrouvé      
samedi 23 février: Je viens de rencontrer dans la rue de Sceaux une relation d'autrefois, que j'ai à peine reconnue: elle avait des sourcils plus bruns, plus épais, plus dessinés. Serait-ce la mode pour les femmes de plus de cinquante ans ?:
 
les traits où s'était gravée sinon la beauté, du moins la jeunesse ayant disparu chez les        femmes, elles avaient cherché si, avec le visage qui leur restait, on ne pouvait s'en faire       une autre. Déplaçant le centre, sinon de gravité, du moins de perspective, de leur visage,    en composant les traits autour de lui suivant un autre caractère, elles commençaient à       cinquante ans une nouvelle sorte de beauté, comme on prend sur le tard un nouveau            métier, ou comme à une terre qui ne vaut plus rien pour la vigne on fait produire des           betteraves.                                                                                                                                            
                                                                                                                                                              Le Temps retrouvé                                            

vendredi 22 février: Le prix du baril de pétrole a dépassé les 100 dollars à New-York: cette envolée provoquera-t-elle une vague de "madeleines" ? car l'odeur de la madeleine peut n'être qu'une odeur d'essence:
 
Comme un vent qui s'enfle par une progression régulière, j'entendis avec joie une          automobile sous la fenêtre. Je sentis son odeur de pétrole. Elle peut sembler regrettable aux délicats (qui sont toujours des matérialistes et à qui elle gâte la campagne), et à     certains penseurs, matérialistes à leur manière aussi, qui, croyant à l'importance du fait, s'imaginent que l'homme serait plus heureux, capable d'une poésie plus haute, si ses yeux étaient capables de voir plus de couleurs, ses narines de connaître plus de parfums,            travestissement philosophique de l'idée naïve de ceux qui croient que la vie était plus belle quand on portait, au lieu de l'habit noir, de somptueux costumes. Mais pour moi (de même qu'un arôme, déplaisant en soi peut-être, de naphtaline et de vétiver m'eût exalté en me rendant la pureté bleue de la mer le jour de mon arrivée à Balbec), cette odeur de pétrole qui, avec la fumée qui s'échappait de la machine, s'était tant de fois évanouie dans le pâle azur, par ces jours brûlants où j'allais de Saint-Jean-de-la-Haise à Gourvile, comme elle m'avait suivi dans mes promenades pendant ces après-midi d'été pendant qu'Albertine était à peindre, elle faisait fleurir maintenant de chaque côté de moi, bien que je fusse dans ma chambre obscure, les bleuets, les coquelicots et les trèfles incarnats, elle m'enivrait comme une odeur de campagne non pas circonscrite et fixe, comme celle qui est apposée devant les aubépines et, retenue par des éléments onctueux et denses, flotte avec une certaine stabilité devant la haie, mais une odeur devant quoi fuyaient les routes, changeait l'aspect du sol, acouraient les châteaux, pâlissait le ciel, se décuplaient les forces, une odeur qui était comme un symbole de bondissement et de puissance et qui renouvelait le désir que j'avais eu à Balbec de monter dans la cage de cristal et d'acier, mais cette fois pour aller non  plus faire des visites dans des demeures familières avec une femme que je connaissais trop, mais faire l'amour dans des lieux nouveaux avec une femme inconnue.                    
                                                                                                                                                                 La prisonnière                                                                               

jeudi 21 février: Tout le monde tombe amoureux de Jahida ? C'est comme Swann arrivant chez les Verdurin, et découvrant ses sentiments pour Odette:
 
Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu'au Bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au coeur; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il le voulait qui pour tous les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur.
                                                                                                                                                                 Du côté de chez Swann, II     

mercredi 20 février: Pour mes amis qui font des calembours plus ou moins bons:
 
Dès le commencement du repas, comme M. de Forcheville, placé à la droite de Mme Verdurin qui avait fait pour le "nouveau" de grands frais de toilette, lui disait: "C'est original, cette robe blanche", le docteur qui n'avait cessé de l'observer, tant il était curieux de savoir comment était fait ce qu'il appelait un "de", et qui cherchait une occasion d'attirer son attention et d'entrer plus en contact avec lui, saisit au vol le mot "blanche" et, sans lever le nez de son assiette, dit:"blanche ? Blanche de Castille ?", puis sans bouger la tête lança furtivement de droite et de gauche des regards incertains et souriants. Tandis que Swann, par l'effort douloureux et vain qu'il fit pour sourire, témoigna qu'il jugeait ce calembour stupide, Forcheville avait montré à la fois qu'il en goûtait la finesse et qu'il savait vivre, en contenant dans de justes limites une gaieté dont la franchise avait charmé Mme Verdurin.                                                                                
"Qu'est-ce que vous dites d'un savant comme cela ? avait-elle demandé à Forcheville. Il n'y a pas moyen de causer sérieusement deux minutes avec lui. Est-ce que vous leur en dites comme cela, à votre hôpital ? avait-elle ajouté en se tournant vers le docteur, ça ne doit pas être ennuyeux tous les jours, alors. Je crois qu'il va falloir que je demande à m'y faire admettre.                                                                                                                         
- Je crois avoir entendu que le docteur parlait de cette vieille chipie de Blanche de            Castille, si j'ose m'exprimer ainsi. N'est-il pas vrai, Madame ?" demanda Brichot à Mme Verdurin qui, pâmant, les yeux fermés, précipita sa figure dans ses mains d'où                     s'échappèrent des cris étouffés.                                                                                               
                                                                                                                                                                 Du côté de chez Swann, II 

lundi 18 février: J'aime m'habiller tous les jours de la même façon, en noir et blanc, et ma mère me reproche ce manque de couleurs. Hors, hier, comme je portai pour la nième fois un gilet de velours noir, à col droit montant, boutonné jusqu'en haut, sur un tee shirt noir à manches longues à fines rayures blanches, et jupe noire à petits pois blancs, ma mère m'en fis compliment, et demanda son opinion à mon père qui, après hésitation, dit: "C'est pas mal, on dirait un Holbein.":
 
Swann avait toujours eu ce goût particulier d'aimer à retrouver dans la peinture des         maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons: ainsi, dans la matière d'un buste du doge Lorédan par Antoine     Rizzo, la saillie des pommettes, l'obliquité des sourcils, enfin la ressemblance criante de   son cocher Rémi; sous les couleurs d'un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy; dans un     portrait du Tintoret, l'envahissement du gras de la joue par l'implantation des premiers     poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières    du docteur du Boulbon. Peut-être ayant toujours gardé un remords d'avoir borné sa vie       aux relations mondaines, à la conversation, croyait-il trouver une sorte d'indulgent            pardon à lui accordé par les grands artistes, dans ce fait qu'ils avaient eux aussi considéré avec plaisir, fait entrer dans leur oeuvre, de tels visages qui donnent à celle-ci un singulier certificat de réalité et de vie, une saveur moderne; peut-être aussi s'était-il tellement laissé gagner par la frivolité des gens du monde qu'il éprouvait le besoin de trouver dans une      oeuvre ancienne ces allusions anticipées et rajeunissantes à des noms propres                      d'aujourd'hui. Peut-être au contraire avait-il gardé suffisamment une nature d'artiste pour que ces caractéristiques individuelles lui causassent du plaisir en prenant une                     signification plus générale, dès qu'il les apercevait déracinées, délivrées, dans la                  ressemblance d'un portrait plus ancien avec un original qu'il ne représentait pas.                
                                                                                                                                                                 Du côté de chez Swann, II                                                   

samedi 16 février: Anne m'a appelée vers 22h: je m'étais endormie et la sonnerie du téléphone m'a parue bien étrange (elle voulait m'inviter à aller voir une matinée exceptionnelle et gratuite du ballet de Roland Petit à l'Opéra, inspiré par La recherche, que j'avais déjà vu, avec Marine et Barth:
 
Le téléphone n'était pas encore à cette époque d'un usage aussi courant qu'aujourd'hui. Et pourtant l'habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n'ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j'eus, ce fut que c'était bien long, bien incommode, et presque                 l'intention d'adresser une plainte: commme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l'admirable féérie à laquelle quelques    instants suffisent pour qu'apparaissent près de nous, invisible mais présent, l'être à qui      nous voulions parler et qui, restant à table, dans sa ville qu'il habite (pour ma grand-mère c'était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n'est pas forcément le          même, au  milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être  va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute            l'ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l'a            ordonné.                                                                                                                                     
                                                                                                                                                                 Le côté de Guermantes, I                      

jeudi 14 février: Mon frère Fifi est d'une générosité infinie, mais tout en donnant, il reste froid, impassible, et ne cherche pas les remerciements, quand tant d'autres sont tout sourire et le coeur glacial. On dit de mon frère "Fifi est gentil":
 
Quand, plus tard, j'ai eu l'occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans ses couvents     par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient                 généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage  où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine,  aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et      sublime de la vraie bonté.                                                                                                           
                                                                                                                                                                 Du côté de chez Swann, I, II             
www.dailymotion.com/video/x4cn8n_proust-pour-tous_creation

lundi 11 février:
J'ai encore trop parlé de Proust hier, avec Jean-Paul, qui avait la gentillesse de paraître intéressé, et pourtant...:
 
J'aurais pourtant voulu avoir des renseignements non seulement sur Mme de Guermantes mais sur tous les êtres qui l'approchaient, et, tout comme Bloch, avec le manque de tact   des gens qui cherchent dans leur conversation non à plaire aux autres mais à élucider, en égoïstes, des points qui les intéressent, pour tâcher de me représenter exactement la vie de Mme de Guermantes, j'interrogeai Mme de Villeparisis sur Mme Leroi.                                  
                                                                                                                                                                   Le côté de Guermantes, I                                                                                 
dimanche 10 février: Je dois aller dîner avec Nicole, "Chez Fernand", boulevard Montparnasse, et je me propose de lui dire que je sens ne pas être appréciée d'un ami, mari d'une camarade d'enfance, qu'elle invite souvent en même temps que moi, aux soupers très réussis qu'elle donne souvent chez elle. Puis je me ravise; je ne dirai rien:
 
Me rappelant que M. de Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main, pensant qu'il avait sans doute raconté cette histoire à Mme de Guermantes et, en tous cas, n'avait pu lui parler de moi que méchamment, puisque, malgré son amitié avec mon père,  il n'avait pas hésité à me rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eût fait un homme du            monde. Il aurait dit qu'il détestait M. de Norpois et le lui avait fait sentir; il l'aurait dit     pour avoir l'air d'être la cause volontaire des médisances de l'ambassadeur, qui n'eussent plus été que des représailles mensongères et intéressées. Je dis, au contraire, qu'à mon      grand regret, je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas.                                                 
                                                                                                                                                                   Le côté de Guermantes, II, chapître deuxième         
samedi 9 février:  Le plaisir que j'ai resssenti en montant sur scène, devant un public, devrait être éprouvé par tout un chacun, le plaisir d'un amour collectif, comme Marcel aime toutes les jeunes filles en fleurs!
 
Ce n'était plus simplement l'attrait des premiers jours, c'était une véritable velléité d'aimer qui hésitait entre toutes, tant chacune était naturellement le substitut de l'autre. Ma plus grande tristesse n'aurait pas été d'être abandonné par celle de ces jeunes filles que je           préférais, mais j'aurais aussitôt préféré parce que j'aurais fixé sur elle la somme de tristesse et de rêve qui flottait indistinctement entre toutes, celle qui m'eût abandonné. Encore dans ce cas est-ce toutes ses amies, aux yeux desquelles j'eusse bientôt perdu tout prestige, que j'eusse, en celle-là, inconsciemment regrettées, leur ayant voué cette sorte d'amour collectif qu'ont l'homme politique ou l'acteur pour le public dont ils ne se consolent pas d'être          délaissés après en avoir eu toutes les faveurs.                                                                          
                                                                                                                                                                   A l'ombre des jeunes filles en fleurs, II             
jeudi 7 février:  Ma mère m'a dit que Thérèse, une vieille amie qu'elle n'avait pas vue depuis plusieurs années, l'avait appelée, et que le gros de la conversation concernait les anciens amis et connaissances morts récemment; et ils commencent à faire légion, de cette génértion née entre 1914, comme mon père, et 1922, comme ma mère !

[M. de Charlus]: "Hannibal de Bréauté, mort ! Antoine de Mouchy, mort ! Charles Swann, mort ! Aldabert de Montmorency, mort ! Boson de Talleyrand, mort ! Sosthène de                 Doudeauville, mort !" Et chaque fois, ce mot "mort" semblait tomber sur ces défunts          comme une pelletée de terre plus lourde, lancée par le fossoyeur qui tenait à les river plus   profondément la tombe.                                                                                                                                                                                                                                                                                  Le Temps retrouvé      

mercredi 6 février:
  Mardi matin, en passant à Montrouge dans une rue animée, j'ai eu une "madeleine", c'était la peinture à la gouache que j'avais faite vers mes 10 ans, de la rue Bobillot, dans le 13ème, près de l'école de garçons fréquentée par mes frères Loulou et Fifi, je me retrouvai l'être que j'avais été à 10 ans:

cet être-là ne se nourrit que de l'essence des choses, en elle seulement il trouve sa               subsistance, ses délices. Il languit dans l'observation du présent où les sens ne peuvent la  lui apporter, dans la considération d'un passé que l'intelligence lui dessèche, dans             l'attente d'un avenir que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé      auxquels elle retire encore de la réalité en ne conservant d'eux que ce qui convient à sa     nature utilitaire, étroitement humaine, qu'elle leur assigne. Mais qu'un bruit, qu'une         odeur, déjà entendu ou respirée jadis, le soit de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l'essence permanente et     habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi, qui, parfois depuis     longtemps, semblait mort, mais ne l'était pas vraiment, s'éveille, s'anime en recevant la       céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l'homme affranchi de l'ordre du temps. Et celui-là, on comprend     qu'il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d'une madeleine ne semble pas        contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que  le mot de "mort" n'ait pas de sens pour lui, situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir?                                                                                                                                                                                                     Le Temps retrouvé   
mardi 5 février:  Comme je vois que mes enfants ont du mal à se faire des amis depuis qu'ils m'ont suivie en France, je pense à Gilberte et Robert de saint-Loup, qui, une fois mariés, sortaient très peu, à l'opposé de leurs mères très mondaines:
de sorte que, par une régression imprévue et pourtant naturelle, chacune des deux                immenses volières maternelles avait été remplacée par un nid silencieux.                                                                                                                                                                                                     Albertine disparue, Chapître IV                                                                        
dimanche 3 février:  Le ciel, de ma fenêtre qui surplombe le parc de la vallée-aux-loups et d'où je vois au-delà d'Orly, en cette aube dominicale, est d'un bleu presque turquoise, avec quelques rayures rose vif, un croissant de lune jaune pâle très bien dessiné, en une symphonie de couleurs d'Orient:
Je revins sur mes pas, mais une fois quitté le pont des Invalides il ne faisait plus jour  dans le ciel, il n'y avait même guère de lumière dans la ville, et buttant çà et là contre des           poubelles, prenant un chemin pour un autre, je me trouvai sans m'en douter, en suivant     machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. Là l'impression         d'Orient que je venais d'avoir se renouvela, et d'autre part à l'évocation du Paris du            Directoire succéda celle du Paris de 1815. Comme en 1815 c'était le défilé le plus disparate des uniformes des troupes alliées; et parmi elles, des Africains en jupe-culotte rouge, des     Hindous enturbannés de blanc suffisaient pour que ce Paris où je me promenais fisse toute une imaginaire cité exotique, dans un Orient à la fois minutieusement exact en ce qui       concernait les costumes et la couleur des visages, arbitrairement chimérique en ce qui       concernait le décor, comme de la ville où il vivait Carpaccio fit une Jérusalem ou une      Constantinople en y assemblant une foule dont la merveilleuse bigarrure n'était pas plus colorée que celle-ci.                                                                                                                  
                                                                                                                                                                              Le Temps retrouvé                       
samedi 2 février:  Un expert de Proust bien connu en France vient de faire un rapport sur ma version abrégée de A la recherche du temps perdu, qu'il aurait préférée en 800 pages au lieu de 400, avec plus d'extraits originaux; et je pense qu'au lieu de faire toute son analyse inutile et désagréable pour moi, il suffisait de quelques mots: "je suis contre l'idée de Proust abrégé":

Car tous ceux qui n'ont pas le sens artistique, c'est-à-dire la soumission à la réalité              intérieure, peuvent être pourvus de la faculté de raisonner à perte de vue sur l'art.              
                                                                                                                                                                              Le Temps retrouvé                     
vendredi 1er février:  Sur le web était annoncée ce matin une interview du prince Andrew, qui devait dévoiler ce que pour lui signifait d'être prince:
C'est un principe que les souverains sont partout chez eux, et le protocole le traduit en      usages morts et sans valeur comme celui qui veut que le maître de maison tienne à la main son chapeau, dans sa propre demeure, pour montrer qu'il n'est plus chez lui mais chez le prince. Or cette idée, la princesse de Parme ne se la formulait peut-être pas, mais elle en était tellement imbue que tous ses actes, spontanément inventés pour les circonstances, la traduisaient. Quand elle se leva de table elle remit un gros pourboire à Aimé comme s'il   avait été là uniquement pour elle et si elle récompensait en quittant un château un maître d'hôtel affecté à son service. Elle ne se contenta pas d'ailleurs de pourboire, mais avec un gracieux sourire lui adressa quelques paroles aimables et flatteuses, dont sa mère l'avait    munie. Un peu plus, elle lui aurait dit qu'autant l'hôtel était bien tenu, autant était          florissante la Normandie, et qu'à tous les pays du monde elle préférait la France.                                                                                                                                                                                                                                                                                                        Sodome et Gomorrhe, II,II                                                                                  

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