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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

11ème madeleine: 5ème et dernière, François le Champi

Publié le 10 Février 2013 par laurence grenier

Car tous ceux qui, n'ayant pas le sens artistique, c'est-à-dire la soumission à la réalité intérieure, peuvent être pourvus de la faculté de raisonner à perte de vue sur l'art, pour peu qu'ils soient par surcroît diplomates ou financiers, mêlés aux « réalités » du temps présent, croient volontiers que la littérature est un jeu de l'esprit destiné à être éliminé de plus en plus dans l'avenir. Quelques-uns voulaient que le roman fût une sorte de défilé cinématographique des choses. Cette conception était absurde. Rien ne s'éloigne plus de ce que nous avons perçu en réalité qu'une telle vue cinématographique. Justement, comme, en entrant dans cette bibliothèque, je m'étais souvenu de ce que les Goncourt disent des belles éditions originales qu'elle contient, je m'étais promis de les regarder tant que j'étais enfermé ici. Et tout en poursuivant mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop y faire attention du reste, les précieux volumes, quand, au moment où j'ouvrais distraitement l'un d'eux : François le Champi de George Sand, je me sentis désagréablement frappé comme par quelque impression trop en désaccord avec mes pensées actuelles, jusqu'au moment où, avec une émotion qui alla jusqu'à me faire pleurer, je reconnus combien cette impression était d'accord avec elles. Tel, à l'instant que dans la chambre mortuaire les employés des pompes funèbres se préparent à descendre la bière, le fils d'un homme qui a rendu des services à la patrie serrant la main aux derniers amis qui défilent, si tout à coup retentit sous les fenêtres une fanfare, se révolte, croyant à quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est resté maître de soi jusque-là, ne peut plus retenir ses larmes, lorsqu'il vient à comprendre que ce qu'il entend c'est la musique d'un régiment qui s'associe à son deuil et rend honneur à la dépouille de son père. Tel, je venais de reconnaître la douloureuse impression que j'avais éprouvée, en lisant le titre d'un livre dans la bibliothèque du prince de Guermantes, titre qui m'avait donné l'idée que la littérature nous offrait vraiment ce monde du mystère que je ne trouvais plus en elle. Et pourtant ce n'était pas un livre bien extraordinaire, c'était François le Champi, mais ce nom-là, comme le nom des Guermantes, n'était pas pour moi comme ceux que j'avais connus depuis. Le souvenir de ce qui m'avait semblé inexplicable dans le sujet de François le Champi, tandis que maman me lisait le livre de George Sand, était réveillé par ce titre, aussi bien que le nom de Guermantes (quand je n'avais pas vu les Guermantes depuis longtemps) contenait pour moi tant de féodalité – comme François le Champi l'essence du roman – et se substituait pour un instant à l'idée fort commune de ce que sont les romans berrichons de George Sand.....

Bien plus, une chose que nous vîmes à une certaine époque, un livre que nous lûmes ne restent pas unis à jamais seulement à ce qu'il y avait autour de nous ; il le reste aussi fidèlement à ce que nous étions alors, il ne peut plus être repassé que par la sensibilité, par la personne que nous étions alors ; si je reprends, même par la pensée, dans la bibliothèque, François le Champi, immédiatement en moi un enfant se lève qui prend ma place, qui seul a le droit de lire ce titre : François le Champi, et qui le lit comme il le lut alors, avec la même impression du temps qu'il faisait dans le jardin, les mêmes rêves qu'il formait alors sur les pays et sur la vie, la même angoisse du lendemain. Que je revoie une chose d'un autre temps, c'est un autre jeune homme qui se lèvera. Et ma personne d'aujourd'hui n'est qu'une carrière abandonnée, qui croit que tout ce qu'elle contient est pareil et monotone, mais d'où chaque souvenir, comme un sculpteur de Grèce, tire des statues innombrables.

Le Temps retrouvé

 

 

For all those who, lacking artistic sensibility, that is, submission to the reality within, may be equipped with the faculty of reasoning for ever about art, and even were they diplomatists or financiers associated with the “realities” of the present into the bargain, they will readily believe that literature is a sort of intellectual game which is destined to be eliminated more and more in the future. Some of them wanted the novel to be a sort of cinematographic procession. This conception was absurd. Nothing removes us further from the reality we perceive within ourselves than such a cinematographic vision. Just now as I entered this library, I remembered what the Goncourts say about the beautiful original editions it contains and I promised myself to have a look at them whilst I was shut in here. And still following my argument, I took up one after another of the precious volumes without paying much attention to them when, inattentively opening one of them, François le Champi, by George Sand, I felt myself disagreeably affected as by some impression out of harmony with my thoughts, until I suddenly realised with an emotion which nearly brought tears to my eyes how much that impression was in harmony with them. It was as at the moment when in the mortuary vault the undertakers’ men are lowering the coffin of a man who has rendered services to his country and his son pressing the hands of the last friends who file past the tomb, suddenly hearing a flourish of trumpets under the windows, would be horrified by what he supposed a mockery designed to insult his sorrow, while another who had controlled himself until then, would be unable to restrain his tears because he realised that what he heard was the music of a regiment which was sharing his mourning and wanting to render homage to the remains of his father. Such was the painful impression I had experienced in reading the title of a book in the Prince de Guermantes’ library, a title which communicated the idea to me that literature really does offer us that world of mystery I had no longer found in it. And yet, François le Champi was not a very remarkable book but the name, like the name of Guermantes, was unlike those I had known later. The memory of what had seemed incomprehensible when my mother read it to me, was aroused by its title and in the same way that the name of Guermantes (when I had not seen the Guermantes’ for a long time) contained for me the whole of feudalism,— so François le Champi contained the whole essence of the novel — dispossessing for an instant the commonplace ideas of which the stuffy novels of George Sand are composed.

...More than this, a thing we saw at a certain period, a book we read, does not remain for ever united only with what was then around us; it remains just as faithfully one with us as we then were and can only be recovered by the sensibility restoring the individual as he then was. If, ever in thought, I take up François le Champi in the library, immediately a child rises within me and replaces me, who alone has the right to read that title François le Champi and who reads it as he read it then with the same impression of the weather out in the garden, with the same old dreams about countries and life, the same anguish of the morrow. If I see a thing of another period, another young man will emerge. And my personality of to-day is only an abandoned quarry which believes that all it contains is uniform and monotonous, but from which memory, like a sculptor of ancient Greece, produces innumerable statues.

Time Regained

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