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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

11ème madeleine: 4ème d'une série finale: bruit d'une conduite d'eau; sound of water-pipe

Publié le 10 Février 2013 par laurence grenier

Ainsi jadis, par exemple, le jour où je devais aller pour la première fois chez la princesse de Guermantes, de la cour ensoleillée de notre maison de Paris j'avais paresseusement regardé, à mon choix, tantôt la place de l'Église à Combray, ou la plage de Balbec, comme j'aurais illustré le jour qu'il faisait en feuilletant un cahier d'aquarelles prises dans les divers lieux où j'avais été et où, avec un plaisir égoïste de collectionneur, je m'étais dit, en cataloguant ainsi les illustrations de ma mémoire : « J'ai tout de même vu de belles choses dans ma vie. » Alors ma mémoire affirmait sans doute la différence des sensations, mais elle ne faisait que combiner entre eux des éléments homogènes. Il n'en avait plus été de même dans les trois souvenirs que je venais d'avoir et où, au lieu de me faire une idée plus flatteuse de mon moi, j'avais, au contraire, presque douté de la réalité actuelle de ce moi. De même que le jour où j'avais trempé la madeleine dans l'infusion chaude, au sein de l'endroit où je me trouvais (que cet endroit fût, comme ce jour-là, ma chambre de Paris, ou, comme aujourd'hui en ce moment, la bibliothèque du prince de Guermantes, un peu avant la cour de son hôtel), il y avait eu en moi, irradiant d'une petite zone autour de moi, une sensation (goût de la madeleine trempée, bruit métallique, sensation de pas inégaux) qui était commune à cet endroit (où je me trouvais) et aussi à un autre endroit (chambre de ma tante Léonie, wagon de chemin de fer, baptistère de Saint-Marc). Au moment où je raisonnais ainsi, le bruit strident d'une conduite d'eau, tout à fait pareil à ces longs cris que parfois l'été les navires de plaisance faisaient entendre le soir au large de Balbec, me fit éprouver (comme me l'avait déjà fait une fois à Paris, dans un grand restaurant, la vue d'une luxueuse salle à manger à demi vide, estivale et chaude) bien plus qu'une sensation simplement analogue à celle que j'avais à la fin de l'après-midi, à Balbec, quand, toutes les tables étant déjà couvertes de leur nappe et de leur argenterie, les vastes baies vitrées restant ouvertes tout en grand sur la digue, sans un seul intervalle, un seul « plein » de verre ou de pierre, tandis que le soleil descendait lentement sur la mer où commençaient à errer les navires, je n'avais, pour rejoindre Albertine et ses amies qui se promenaient sur la digue, qu'à enjamber le cadre de bois à peine plus haut que ma cheville, dans la charnière duquel on avait fait pour l'aération de l'hôtel glisser toutes ensemble les vitres qui se continuaient. Ce n'était d'ailleurs pas seulement un écho, un double d'une sensation passée que venait de me faire éprouver le bruit de la conduite d'eau, mais cette sensation elle-même. Dans ce cas-là comme dans tous les précédents, la sensation commune avait cherché à recréer autour d'elle le lieu ancien, cependant que le lieu actuel qui en tenait la place s'opposait de toute la résistance de sa masse à cette immigration dans un hôtel de Paris d'une plage normande ou d'un talus d'une voie de chemin de fer. La salle à manger marine de Balbec, avec son linge damassé préparé comme des nappes d'autel pour recevoir le coucher du soleil, avait cherché à ébranler la solidité de l'hôtel de Guermantes, d'en forcer les portes et avait fait vaciller un instant les canapés autour de moi, comme elle avait fait un autre jour pour les tables d'un restaurant de Paris. Toujours, dans ces résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation commune s'était accouplé un instant comme un lutteur au lieu actuel. Toujours le lieu actuel avait été vainqueur ; toujours c'était le vaincu qui m'avait paru le plus beau, si bien que j'étais resté en extase sur le pavé inégal comme devant la tasse de thé, cherchant à maintenir aux moments où ils apparaissaient, à faire réapparaître dès qu'ils m'avaient échappé, ce Combray, cette Venise, ce Balbec envahissants et refoulés qui s'élevaient pour m'abandonner ensuite au sein de ces lieux nouveaux, mais perméables pour le passé. Et si le lieu actuel n'avait pas été aussitôt vainqueur, je crois que j'aurais perdu connaissance ; car ces résurrections du passé, dans la seconde qu'elles durent, sont si totales qu'elles n'obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir la chambre qui est près d'eux pour regarder la voie bordée d'arbres ou la marée montante. Elles forcent nos narines à respirer l'air de lieux pourtant si lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets qu'ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans l'étourdissement d'une incertitude pareille à celle qu'on éprouve parfois devant une vision ineffable, au moment de s'endormir.

 

 

 

Thus, on the day when I dipped the madeleine in the hot infusion, in the heart of that place where I happened to be (whether that place was, as then, my room in Paris or, as to-day, the Prince de Guermantes’ library) there had been the irradiation of a small zone within and around myself, a sensation (taste of the dipped madeleine, metallic sound, feeling of the uneven steps) common to the place where I then was and also to the other place (my Aunt Léonie’s room, the railway carriage, the Baptistry of St. Mark’s). And, at the very moment when I was thus reasoning, the strident sound of a water-pipe, exactly like those long screeches which one heard on board excursion steamers at Balbec, made me experience (as had happened to me once in a large restaurant in Paris at the sight of a luxurious dining-room half empty, summerlike and hot) something more than a mere sensation like one I had, one late afternoon at Balbec, when, all the tables symmetrically laid with linen and silver, the large bow-windows wide open to the sun slowly setting on the sea with its wandering ships, I had only to step across the window-frame hardly higher than my ankle, to be with Albertine and her friends who were walking on the sea-wall. It was not only the echo, the duplication of a past sensation that the water-conduit had caused me to experience, it was the sensation itself. In that case as in all the preceding ones, the common sensation had sought to recreate the former place around itself whilst the material place in which the sensation occurred, opposed all the resistance of its mass to this immigration into a Paris mansion of a Norman seashore and a railway-embankment. The marine dining-room of Balbec with its damask linen prepared like altar cloths to receive the setting sun had sought to disturb the solidity of the Guermantes’ mansion, to force its doors, and had made the sofas round me quiver an instant as on another occasion the tables of the restaurant in Paris had done. In all those resurrections, the distant place engendered by the sensation common to them all, came to grips for a second with the material place, like a wrestler. The material place was always the conqueror and always the conquered seemed to me the more beautiful, so much so that I remained in a state of ecstasy upon the uneven pavement as I did with my cup of tea, trying to retain with the moment of their appearance, to make reappear as they escaped, that Combray, that Venice, that Balbec, invading, yet repelled, which came before my eyes only immediately to abandon me in the midst of a newer scene which yet was penetrable by the past. And if the material place had not been at once the conqueror I think I should have lost consciousness; for these resurrections of the past, for the second that they last, are so complete that they not only force our eyes to cease seeing the room which is before them in order to see the railway bordered by trees or the rising tide, they force our nostrils to breathe the air of those places which are, nevertheless, so far away, our will to choose between the diverse alternatives it offers us, our whole personality to believe itself surrounded by them, or at least to stumble between them and the material world, in the bewildering uncertainty we experience from an ineffable vision on the threshold of sleep.

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