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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

11ème madeleine: 2ème, 3ème d'une série finale: cuiller contre assiette, serviette raide; spoon against the plate, starchy napkin

Publié le 10 Février 2013 par laurence grenier

Mais arrivé au premier étage, un maître d'hôtel me demanda d'entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant au buffet, jusqu'à ce que le morceau qu'on jouait fût achevé, la princesse ayant défendu qu'on ouvrît les portes pendant son exécution. Or, à ce moment même, un second avertissement vint renforcer celui que m'avaient donné les pavés inégaux et m'exhorter à persévérer dans ma tâche. Un domestique, en effet, venait, dans ses efforts infructueux pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette. Le même genre de félicité que m'avaient donné les dalles inégales m'envahit ; les sensations étaient de grande chaleur encore, mais toutes différentes, mêlées d'une odeur de fumée apaisée par la fraîche odeur d'un cadre forestier ; et je reconnus que ce qui me paraissait si agréable était la même rangée d'arbres que j'avais trouvée ennuyeuse à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de bière que j'avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans une sorte d'étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique de la cuiller contre l'assiette m'avait donné, avant que j'eusse eu le temps de me ressaisir, l'illusion du bruit du marteau d'un employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant que nous étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres avaient à coeur de se multiplier, car un maître d'hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes m'ayant reconnu, et m'ayant apporté dans la bibliothèque où j'étais, pour m'éviter d'aller au buffet, un choix de petits fours, un verre d'orangeade, je m'essuyai la bouche avec la serviette qu'il m'avait donnée ; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et une Nuits qui, sans le savoir, accomplit précisément le rite qui fait apparaître, visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin, une nouvelle vision d'azur passa devant mes yeux ; mais il était pur et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres ; l'impression fut si forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel, plus hébété que le jour où je me demandais si j'allais vraiment être accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n'allait pas s'effondrer, je croyais que le domestique venait d'ouvrir la fenêtre sur la plage et que tout m'invitait à descendre me promener le long de la digue à marée haute ; la serviette que j'avais prise pour m'essuyer la bouche avait précisément le genre de raideur et d'empesé de celle avec laquelle j'avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre, le premier jour de mon arrivée à Balbec, et maintenant, devant cette bibliothèque de l'hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans ses plis et dans ses cassures, le plumage d'un océan vert et bleu comme la queue d'un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs, mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue ou de tristesse m'avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui maintenant, débarrassé de ce qu'il y a d'imparfait dans la perception extérieure, pur et désincarné, me gonflait d'allégresse.

Le Temps retrouvé

 

 

On reaching the first floor a footman requested me to enter a small boudoir-library adjoining a buffet until the piece then being played had come to an end, the Princesse having given orders that the doors should not be opened during the performance. At that very instant a second premonition occurred to reinforce the one which the uneven paving-stones had given me and to exhort me to persevere in my task. The servant in his ineffectual efforts not to make a noise had knocked a spoon against a plate. The same sort of felicity which the uneven paving-stones had given me invaded my being; this time my sensation was quite different, being that of great heat accompanied by the smell of smoke tempered by the fresh air of a surrounding forest and I realised that what appeared so pleasant was the identical group of trees I had found so tiresome to observe and describe when I was uncorking a bottle of beer in the railway carriage and, in a sort of bewilderment, I believed for the moment, until I had collected myself, so similar was the sound of the spoon against the plate to that of the hammer of a railway employee who was doing something to the wheel of the carriage while the train was at a standstill facing the group of trees, that I was now actually there. One might have said that the portents which that day were to rescue me from my discouragement and give me back faith in literature, were determined to multiply themselves, for a servant, a long time in the service of the Prince de Guermantes, recognised me and, to save me going to the buffet, brought me some cakes and a glass of orangeade into the library. I wiped my mouth with the napkin he had given me and immediately, like the personage in the Thousand and One Nights who unknowingly accomplished the rite which caused the appearance before him of a docile genius, invisible to others, ready to transport him far away, a new azure vision passed before my eyes; but this time it was pure and saline and swelled into shapes like bluish udders. The impression was so strong that the moment I was living seemed to be one with the past and (more bewildered still than I was on the day when I wondered whether I was going to be welcomed by the Princesse de Guermantes or whether everything was going to melt away), I believed that the servant had just opened the window upon the shore and that everything invited me to go downstairs and walk along the sea-wall at high tide; the napkin upon which I was wiping my mouth had exactly the same kind of starchiness as that with which I had attempted with so much difficulty to dry myself before the window the first day of my arrival at Balbec and within the folds of which, now, in that library of the Guermantes mansion, a green-blue ocean spread its plumage like the tail of a peacock. And I did not merely rejoice in those colours, but in that whole instant which produced them, an instant towards which my whole life had doubtless aspired, which a feeling of fatigue or sadness had prevented my ever experiencing at Balbec but which now, pure, disincarnated and freed from the imperfections of exterior perceptions, filled me with joy.

Time Regained

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