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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

11ème madeleine: 1ère d'une série finale: pavés inégaux; a final series of madeleines

Publié le 9 Février 2013 par laurence grenier

En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant j'étais entré dans la cour de l'hôtel de Guermantes, et dans ma distraction je n'avais pas vu une voiture qui s'avançait ; au cri du wattman je n'eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d'aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s'évanouit devant la même félicité qu'à diverses époques de ma vie m'avaient donnée la vue d'arbres que j'avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d'une madeleine trempée dans une infusion, tant d'autres sensations dont j'ai parlé et que les dernières oeuvres de Vinteuil m'avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l'avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m'assaillaient tout à l'heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par enchantement. Cette fois je me promettais bien de ne pas me résigner à ignorer pourquoi, sans que j'eusse fait aucun raisonnement nouveau, trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à l'heure, avaient perdu toute importance, comme je l'avais fait le jour où j'avais goûté d'une madeleine trempée dans une infusion. La félicité que je venais d'éprouver était bien, en effet, la même que celle que j'avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j'avais alors ajourné de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle, était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des impressions de fraîcheur, d'éblouissante lumière tournoyaient près de moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir jusqu'à moi ce qu'elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j'avais fait tout à l'heure, un pied sur le pavé plus élevé, l'autre pied sur le pavé le plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce même pas, il me restait inutile ; mais si je réussissais, oubliant la matinée Guermantes, à retrouver ce que j'avais senti en posant ainsi mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait comme si elle m'avait dit : « Saisis-moi au passage si tu en as la force et tâche à résoudre l'énigme du bonheur que je te propose. » Et presque tout de suite, je le reconnus, c'était Venise, dont mes efforts pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m'avaient jamais rien dit et que la sensation que j'avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m'avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là, et qui étaient restées dans l'attente, à leur rang, d'où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m'avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m'avaient-elles, à l'un et à l'autre moment, donné une joie pareille à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort indifférente ? Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd'hui à trouver la réponse, j'entrai dans l'hôtel de Guermantes, parce que nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons à faire le rôle apparent que nous jouons et qui, ce jour-là, était celui d'un invité.

Le Temps retrouvé

 

Reviewing the painful reflections of which I have just been speaking, I had entered the courtyard of the Guermantes’ mansion and in my distraction I had not noticed an approaching carriage; at the call of the link-man I had barely time to draw quickly to one side, and in stepping backwards I stumbled against some unevenly placed paving stones behind which there was a coach-house. As I recovered myself, one of my feet stepped on a flagstone lower than the one next it. In that instant all my discouragement disappeared and I was possessed by the same felicity which at different moments of my life had given me the view of trees which seemed familiar to me during the drive round Balbec, the view of the belfries of Martinville, the savour of the madeleine dipped in my tea and so many other sensations of which I have spoken and which Vinteuil’s last works had seemed to synthesise. As at the moment when I tasted the madeleine, all my apprehensions about the future, all my intellectual doubts, were dissipated. Those doubts which had assailed me just before, regarding the reality of my literary gifts and even regarding the reality of literature itself were dispersed as though by magic. This time I vowed that I should not resign myself to ignoring why, without any fresh reasoning, without any definite hypothesis, the insoluble difficulties of the previous instant had lost all importance as was the case when I tasted the madeleine. The felicity which I now experienced was undoubtedly the same as that I felt when I ate the madeleine, the cause of which I had then postponed seeking. There was a purely material difference in the images evoked. A deep azure intoxicated my eyes, a feeling of freshness, of dazzling light enveloped me and in my desire to capture the sensation, just as I had not dared to move when I tasted the madeleine because of trying to conjure back that of which it reminded me, I stood, doubtless an object of ridicule to the link-men, repeating the movement of a moment since, one foot upon the higher flagstone, the other on the lower one. Merely repeating the movement was useless; but if, oblivious of the Guermantes’ reception, I succeeded in recapturing the sensation which accompanied the movement, again the intoxicating and elusive vision softly pervaded me as though it said “Grasp me as I float by you, if you can, and try to solve the enigma of happiness I offer you.” And then, all at once, I recognised that Venice which my descriptive efforts and pretended snapshots of memory had failed to recall; the sensation I had once felt on two uneven slabs in the Baptistry of St. Mark had been given back to me and was linked with all the other sensations of that and other days which had lingered expectant in their place among the series of forgotten years from which a sudden chance had imperiously called them forth. So too the taste of the little madeleine had recalled Combray. But how was it that these visions of Combray and of Venice at one and at another moment had caused me a joyous certainty sufficient without other proofs to make death indifferent to me? Asking myself this and resolved to find the answer this very day, I entered the Guermantes’ mansion, because we always allow our inner needs to give way to the part we are apparently called upon to play and that day mine was to be a guest.

Time Regained

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