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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

10ème madeleine: en train vers Paris; railway-journey back to Paris

Publié le 5 Février 2013 par laurence grenier

La nouvelle maison de santé dans laquelle je me retirai alors ne me guérit pas plus que la première ; et un long temps s'écoula avant que je la quittasse. Durant le trajet en chemin de fer que je fis pour rentrer à Paris, la pensée de mon absence de dons littéraires, que j'avais cru découvrir jadis du côté de Guermantes, que j'avais reconnue avec plus de tristesse encore dans mes promenades quotidiennes avec Gilberte, avant de rentrer dîner, fort avant dans la nuit, à Tansonville, et qu'à la veille de quitter cette propriété j'avais à peu près identifiée, en lisant quelques pages du journal des Goncourt, à la vanité, au mensonge de la littérature, cette pensée, moins douloureuse peut-être, plus morne encore, si je lui donnais comme objet non ma propre infirmité à moi particulière, mais l'inexistence de l'idéal auquel j'avais cru, cette pensée qui ne m'était pas depuis bien longtemps revenue à l'esprit me frappa de nouveau et avec une force plus lamentable que jamais. C'était, je me le rappelle, à un arrêt du train en pleine campagne. Le soleil éclairait jusqu'à la moitié de leur tronc une ligne d'arbres qui suivait la voie du chemin de fer. « Arbres, pensai-je, vous n'avez plus rien à me dire, mon coeur refroidi ne vous entend plus. Je suis pourtant ici en pleine nature, eh bien, c'est avec froideur, avec ennui que mes yeux constatent la ligne qui sépare votre front lumineux de votre tronc d'ombre. Si jamais j'ai pu me croire poète, je sais maintenant que je ne le suis pas. Peut-être dans la nouvelle partie de ma vie desséchée qui s'ouvre, les hommes pourraient-ils m'inspirer ce que ne me dit plus la nature. Mais les années où j'aurais peut-être été capable de la chanter ne reviendront jamais. » Mais en me donnant cette consolation d'une observation humaine possible venant prendre la place d'une inspiration impossible, je savais que je cherchais seulement à me donner une consolation, et que je savais moi-même sans valeur. Si j'avais vraiment une âme d'artiste, quel plaisir n'éprouverais-je pas devant ce rideau d'arbres éclairé par le soleil couchant, devant ces petites fleurs du talus qui se haussaient presque jusqu'au marchepied du wagon, dont je pouvais compter les pétales et dont je me garderais bien de décrire la couleur comme feraient tant de bons lettrés, car peut-on espérer transmettre au lecteur un plaisir qu'on n'a pas ressenti ?.....

Ma longue absence de Paris n'avait pas empêché d'anciens amis à continuer, comme mon nom restait sur leurs listes, à m'envoyer fidèlement des invitations, et quand j'en trouvai, en rentrant – avec une pour un goûter donné par la Berma en l'honneur de sa fille et de son gendre – une autre pour une matinée qui devait avoir lieu le lendemain chez le prince de Guermantes, les tristes réflexions que j'avais faites dans le train ne furent pas un des moindres motifs qui me conseillèrent de m'y rendre. Ce n'était vraiment pas la peine de me priver de mener la vie de l'homme du monde, m'étais-je dit, puisque le fameux « travail » auquel depuis si longtemps j'espère chaque jour me mettre le lendemain, je ne suis pas ou plus fait pour lui, et que peut-être même il ne correspond à aucune réalité. À vrai dire, cette raison était toute négative et ôtait simplement leur valeur à celles qui auraient pu me détourner de ce concert mondain. Mais celle qui m'y fit aller fut ce nom de Guermantes, depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur la carte d'invitation, il réveillât un rayon de mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompagné de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes fleurs qui l'escortaient alors, et pour qu'il reprît pour moi le charme et la signification que je lui trouvais à Combray quand passant, avant de rentrer, dans la rue de l'Oiseau, je voyais du dehors, comme une laque obscure, le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. Pour un moment les Guermantes m'avaient semblé de nouveau entièrement différents des gens du monde, incomparables avec eux, avec tout être vivant, fût-il souverain ; ils me réapparaissaient comme des êtres issus de la fécondation de cet air aigre et vertueux de cette sombre ville de Combray où s'était passée mon enfance et du passé qu'on y apercevait dans la petite rue, à la hauteur du vitrail. J'avais eu envie d'aller chez les Guermantes comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l'apercevais. Et j'avais continué à relire l'invitation jusqu'au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas.

Le Temps retrouvé

 

 

The new sanatorium to which I then retired did not cure me any more than the first one and a long time passed before I left it. During my railway-journey back to Paris the conviction of my lack of literary gifts again assailed me. This conviction which I believed I had discovered formerly on the Guermantes side, that I had recognised still more sorrowfully in my daily walks at Tansonville with Gilberte before going back to dinner or far into the night, and which on the eve of departure I had almost identified, after reading some pages of the Mémoires of the Goncourts, as being synonymous with the vanity and lie of literature, a thought less sad perhaps but still more dismal if its reason was not my personal incompetence but the non-existence of an ideal in which I had believed, that conviction which had not for long re-entered my mind, struck me anew and with more lamentable force than ever. It was, I remember, when the train stopped in open country and the sun lit half-way down their stems the line of trees which ran alongside the railway. “Trees,” I thought, “you have nothing more to tell me, my cold heart hears you no more. I am in the midst of Nature, yet it is with boredom that my eyes observe the line which separates your luminous countenance from your shaded trunks. If ever I believed myself a poet I now know that I am not one. Perhaps in this new and barren stage of my life, men may inspire me as Nature no longer can and the years when I might perhaps have been able to sing her beauty will never return.”.....

Since my name was on their visiting-lists, my long absence from Paris had not prevented old friends from sending me invitations and when, on getting home, I found together with an invitation for the following day to a supper given by La Berma in honour of her daughter and her son-in-law, another for an afternoon reception at the Prince de Guermantes’, my sad reflections in the train were not the least of the motives which counselled me to go there. I told myself it really was not worth while to deprive myself of society since I was either not equipped for or not up to the precious “work” to which I had for so long been hoping to devote myself “to-morrow” and which, may be, corresponded to no reality. In truth, this reasoning was negative and merely eliminated the value of those which might have kept me away from this society function. But what made me go was that name of Guermantes which had so far gone out of my head that, when I saw it on the invitation card, it awakened a beam of attention and laid hold of a fraction of the past buried in the depths of my memory, a past associated with visions of the forest domain, its rich luxuriance once again assuming the charm and significance of the old Combray days when, before going home, I passed into the Rue de l’Oiseau and saw from outside, like dark lacquer, the painted window of Gilbert le Mauvais, Sire of Guermantes. For a moment the Guermantes seemed once more utterly different from society people, incomparable with them or with any living beings, even with a king, beings issuing from gestation in the austere and virtuous atmosphere of that sombre town of Combray where my childhood was spent, and from the whole past represented by the little street whence I gazed up at the painted window. I longed to go to the Guermantes’ as though it would bring me back my childhood from the deeps of memory where I glimpsed it. And I continued to re-read the invitation until the letters which composed the name, familiar and mysterious as that of Combray itself, rebelliously recaptured their independence and spelled to my tired eyes a name I did not know.

Time Regained

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