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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Une vie: Jeune, la reine de Naples défend Gaète; âgée, elle oublie son éventail chez Mme Verdurin

Publié le 25 Février 2024 par proust pour tous

 

Dans Le christ s'est arrêté à Eboli, un très beau livre de Carlo Lévi, je lis, p.192

[le marchand]: "Dans vos livres de classe, on vous apprend un tas de sornettes, mais la vérité est différente. Quand Franceschiello (ndlr: François de Bourbon, roi des Deux-Siciles, mari de Marie-Sophie) dut quitter Naples et se retirer à Gaeta, Garibaldi et ses amis avec leurs chemises rouges s'avançaient à l'attaque, tout joyeux, fiers et pleins de courage. Du haut des murs de Gaeta, on tirait le canon. Mais les autres ne s'en souciaient guère. On aurait dit qu'ils allaient à la noce avec drapeaux et fanfare. Le roi Franceschiello, qui voyait de Gaeta que sa canonnade ne faisait aucun effet, pensa: ou ils sont fous ou il y a quelque chose qui cloche. Maintenant je vais essayer de tirer un coup de canon moi-même. Sitôt dit, sitôt fait. Il fit prendre un beau boulet, le fit introduire dans la bouche du canon et lui-même tira. Boum! Quand ils virent tomber le boulet, Garibaldi et ses chemise rouges n'en attendirent pas un deuxième et s'enfuirent à toutes jambes, car jusque-là on avait tiré à blanc. Garibaldi et les autres s'étaient mis d'accord, comme Carnera. Quand le roi tira le coup de canon, le vrai, Garibaldi dit: "Ici, à Gaeta, ça ne marche plus. Mes enfants, allons à Teano." Et ainsi il s'en alla à Teano."  Pappone, Prisco, les charretiers, les marchands se mirent tous à rire."

 

JE RECONNUS LE GAETE DE LA SOIREE VERDURIN, où se trame la chute de Charlus ( un passage que je n'aime pas relire car Charlus m'y fait trop de peine): 

Et M. de Charlus, pendant que ses invités se frayaient un chemin pour venir le féliciter, le remercier comme s'il avait été le maître de maison, ne songea pas à leur demander de dire quelques mots à Mme Verdurin. Seule, la reine de Naples, en qui vivait le même noble sang qu'en ses soeurs l'impératrice Élisabeth et la duchesse d'Alençon, se mit à causer avec Mme Verdurin comme si elle était venue pour le plaisir de voir Mme Verdurin plus que pour la musique et que pour M. de Charlus, fit mille déclarations à la Patronne, ne tarit pas sur l'envie qu'elle avait depuis si longtemps de faire sa connaissance, la complimenta sur sa maison et lui parla des sujets les plus divers comme si elle était en visite. Elle eût tant voulu amener sa nièce Élisabeth, disait-elle (celle qui devait peu après épouser le prince Albert de Belgique), et qui regretterait tant ! Elle se tut en voyant les musiciens s'installer sur l'estrade et se fit montrer Morel. Elle ne devait guère se faire d'illusion sur les motifs qui portaient M. de Charlus à vouloir qu'on entourât le jeune virtuose de tant de gloire. Mais sa vieille sagesse de souveraine en qui coulait un des sangs les plus nobles de l'histoire, les plus riches d'expérience, de scepticisme et d'orgueil, lui faisait seulement considérer les tares inévitables des gens qu'elle aimait le mieux, comme son cousin Charlus (fils comme elle d'une duchesse de Bavière), comme des infortunes qui leur rendaient plus précieux l'appui qu'ils pouvaient trouver en elle et faisaient, en conséquence, quelle avait plus de plaisir encore à le leur fournir. Elle savait que M. de Charlus serait doublement touché qu'elle se fût dérangée en pareille circonstance. Seulement, aussi bonne qu'elle s'était jadis montrée brave, cette femme héroïque qui, reine-soldat, avait fait elle-même le coup de feu sur les remparts de Gaète, toujours prête à aller chevaleresquement du côté des faibles, voyant Mme Verdurin seule et délaissée, et qui ignorait d'ailleurs qu'elle n'eût pas dû quitter la reine, avait cherché à feindre que pour elle, la reine de Naples, le centre de cette soirée, le point attractif qui l'avait fait venir c'était Mme Verdurin. Elle s'excusa sans fin sur ce qu'elle ne pourrait pas rester jusqu'à la fin, devant, quoiqu'elle ne sortît jamais, aller à une autre soirée, et demandant que surtout, quand elle s'en irait, on ne se dérangeât pas pour elle, tenant ainsi quitte d'honneurs que Mme Verdurin ne savait du reste pas qu'on avait à lui rendre. 

 

Je raconte: Un peu plus tard, alors que la reine de Naples était revenue chercher l'éventail qu'elle avait oublié, et qu'elle avait vu Charlus maltraité par la Verdurin :

 « Vous n'avez pas l'air bien, mon cher cousin, dit-elle à M. de Charlus. Appuyez-vous sur mon bras. Soyez sûr qu'il vous soutiendra toujours. Il est assez solide pour cela. » Puis, levant fièrement les yeux devant elle (en face de qui, me raconta Ski, se trouvaient alors Mme Verdurin et Morel) : « Vous savez qu'autrefois à Gaète il a déjà tenu en respect la canaille. Il saura vous servir de rempart. » Et c'est ainsi, emmenant à son bras le baron, et sans s'être laissé présenter Morel, que sortit la glorieuse soeur de l'impératrice Élisabeth.  La prisonnière

Ruth a gagné le prix de lecture à voix haute des adhérents de la société des amis de Marcel Proust 2023, avec le texte

 

Un peu de pub: on peut trouver mon bouquin dans toutes les librairies.

 

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S
Bleu comme la mer ou noir comme le café, peu importe. Tout ce qui compte, c'est qu'ils me regardent. Que je les regarde.
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