Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Les proustiens ont du talent: La Recherche en alexandrins (suite): Sylvain Piffeteau

Publié le 13 Juillet 2022 par proust pour tous

 

Après Philippe Morel, qui a réécrit la Mort de Bergotte en alexandrins, voici qu'un autre fan de Marcel Proust, Sylvain Piffeteau se lance à son tour: 

Le début du roman:

Longtemps, je me couchai sitôt la nuit tombée.
Parfois, le feu éteint, mes yeux se refermaient
Si vite, et je n’avais pas le temps de me dire :
"Je dors". Et, peu après, m’éveillait le désir
Qu’il était plus que temps que, las, je m’endormisse.
Le livre dans mes mains ne me semblait factice,
Et ma douce lumière je la voulais souffler.
Je n’avais pas cessé en dormant de penser
Aux étranges lectures emplies de mirages.
Il me semblait que j’étais le sujet de l’ouvrage :
L’église, un quatuor, l’âpre rivalité
De l’emp'reur Charles-Quint et de François Ier.
Survivante croyance au moment de l’éveil
Qui pesait sur mes yeux écaillés de sommeil,
Qui berçait ma raison, la laissant embrumée,
Et m’empêchait de voir le bougeoir allumé.
Et celle-ci de moi comme étrange partait
Comme une âme ancienne sitôt ressuscitée.
Aussi se détachait de moi le livre lu
Me laissant libre, ou non, d’y trouver mon salut.
Alors, je revoyais, étonné de trouver
Autour de moi la douce et calme obscurité.
Obscure obscurité, cette chose sans cause,
À mon esprit semblait une métempsycose.
Mais quelle heure était-il ? Qu’oyais-je dans la nuit ?
Rien que le sifflement des trains qui loin s’enfuient.
Mais, comme des oiseaux chantant dans la forêt,
Leurs cris me permettaient d’estimer ces contrées,
De voir le voyageur, errant dans la campagne,
Vers la gare marcher, pressé et sans compagne.
Mais le chemin qu’il suit sera en lui gravé.
Son souvenir rira de ces lieux rencontrés
Et des actes nouveaux et inaccoutumés ;
Et de la causerie récemment terminée
Et des tristes adieux sous la lampe étrangère,
Qui le suivent encore dans la nuit singulière.
Mais le silence est doux et le retour prochain.
J’appuyais tendrement mes joues sur le coussin,
Sur le bel oreiller aux joues fraîches et pleines
Qui sont comme les joues de notre enfance ancienne.
L’allumette frottée me dit qu’il est minuit.
C’est l’heure où le malade à grand tort se réjouit.
Dormant dans un hôtel, qu’il n’a jamais connu,
Il est seul, en voyage, loin de chez lui, tout nu
Et croit le jour levé quand la crise l’éveille.
C’est qu’il voit, sous la porte, un rayon de soleil.
Quel bonheur ! le matin ! On va venir l’aider !
Il va pouvoir sonner, et les valets zélés
Jamais ne manqueront de lui porter secours
En lui donnant de quoi soulager son séjour.
Son espoir revenu l’encourage à souffrir.
Justement il a cru des pas vers lui venir.
Ils s’approchent, ces pas, mais aussitôt s’éloignent.
Tel le jour, sous la porte. Nul ne vient qui le soigne.
Il est minuit. Minuit, et le gaz s’est éteint.
Le dernier domestique est parti dans la nuit.
C’est seul qu’il souffrira, sans remède et sans bruit.
 
Et, je me rendormais. Parfois, je n’avais plus
Que de très brefs réveils, où j’entendais, tendu,
Les boiseries craquer ; où j’ouvrais grand les yeux
Sur les belles images des obscurcis cieux ;
Où je goûtais soudain, éveil momentané,
La chambre, et le tout, et les meubles qui dormaient.
Mais moi je n’étais rien qu’un fragment décimé
Et m’unissais vite à l’insensibilité.
Ou bien, parfois, dormant, sans effort je partais
Vers un temps révolu de ma vie primitive
Où gisait assoupie ma terreur maladive
Qu’un grand-oncle oublié me tirât les cheveux
Par mes boucles aimées à qui j’ai dit : Adieu !
Ce lointain souvenir avait fui dans mes rêves
Mais venait me hanter, à mon réveil, sans trêve.
Sur l’oreiller chéri, j’entourais pleinement
Ma tête contre lui, précautionneusement.
 
Quelquefois, de ma cuisse, erronément placée,
Comme Ève issue d’Adam, une femme naissait.
Formée de mon plaisir que j’allais tôt goûter,
Je ne rêvais que d’elle ; elle me l’avait donné.
Et son corps et le mien s’enlaçaient, s’embrassaient,
S’échauffant l’un dans l’autre, et puis je m’éveillais.
Tout le reste avait fui, je ne pensais qu’à elle
Que j’avais dû quitter, mais qui était si belle ;
Ma joue brûlait encore à sa langue éloignée,
Mon corps ployait encore à sa taille empoignée.
Quelquefois, elle avait la silhouette et les traits
D’une femme autrefois dans la vie rencontrée,
Et j’allais me donner tout entier à ce but
Comme les voyageurs en quête d’une ***
Qui croient pouvoir goûter le charme de leur songe.
Mais celle-ci mourait qui n’était que mensonge.
 
Un homme qui dort tient en cercle autour de lui
Les mondes, les années, les heures recueillies.
Il les sonde d’instinct au moment de l’éveil
Et y lit tout de suite, sans fixer le soleil,
Sa position sur terre et le temps écoulé ;
Mais cela peut se rompre et tout peut s’emmêler.
Que si, vers le matin, après quelque insomnie,
Le doux sommeil le prenne, et qu’il lit dans son lit
Dans une position trop inhabituelle,
Il suffit de son bras soulevé pêle-mêle
Pour arrêter et pousser l’univers soleilleux,
Et qu’alors à l’éveil, lorsqu’il ouvre les yeux,
Faussement il croira s’être juste couché,
Sûr de l’heure qu’il est, sans même la chercher.
Et que s’il s’assoupit, dans une position
Encore plus étrange, après sustentation,
Le bouleversement sera alors complet
Dans les mondes pour lui dès lors désorbités.
Son magique fauteuil le fera voyager
Dans le temps et l’espace, à toute vitesse et
En ouvrant la paupière, il se croira couché
Quelques années plus tôt dans une autre contrée.
Mais il me suffisait qu’allongé dans mon lit
Mon sommeil fût profond, détendît mon esprit,
Alors celui-ci lâchait le lieu où je dormais
Et au cœur de la nuit, lorsque je m’éveillais,
J’ignorais où j’étais, ne savais qui j’étais ;
J’avais uniquement, dans sa simplicité
Première, l’intuition d’une existence terne ;
J’étais plus dénué que l’homme des cavernes ;
J’étais un animal frémissant, à vau-l’eau ;
Mais alors me venaient, comme un secours d’en haut,
Me tirer du néant où j’étais enfermé
Des souvenirs de lieux, non de ceux où j’étais,
Plutôt de quelques-uns que j’avais habités
Et où j’aurais pu être ; aussi sec je passais
Par-dessus des siècles de civilisation,
Et découvrais, confus, des images, fusion
De lampes à pétrole et de col rabattu,
Réparant peu à peu mon vrai moi abattu.
Les choses alentour, on les croit immobiles,
Mais peut-être est-ce en fait notre pensée débile,
Sûre d’elle, orgueilleuse, au contraire qui se trompe
Et voit, non les vraies choses, celles qui s’estompent.
Ainsi, à mon réveil, mon esprit agité
Cherchait sans grand succès à savoir où j’étais ;
Tout tournait autour de moi dans l’obscurité,
Tout, et les choses, et les pays, et les années.
Mon corps, trop engourdi pour remuer, cherchait,
Au fond de sa fatigue, ses membres égarés
Pour pouvoir retrouver les murs eux aussi perdus,
Et la place des meubles eux aussi disparus
Pour nommer sa demeure, et lors la reconstruire.
Mon corps ensommeillé gardait des souvenirs
De ses côtes, de ses genoux, de ses épaules,
Revoyant plusieurs chambres, à tour de rôle,
Défiler devant lui, où jadis il dormit,
Tandis que les murs, indistincts, autour de lui
Se métamorphosaient et valsaient dans la nuit.
Ma pensée trébuchait, hésitait sans appui
À l’aurore des temps, à la source des formes,
Incapable de voir l’habitation conforme ;
Mais lui – mon corps – déjà, certain, se rappelait
Tous les lieux visités, tous les lits en-allés
Les portes déplacées, les fenêtres ouvertes,
Les couloirs désaxés, chaque demeure offerte ;
Les pensées de la veille endormies avec moi
Aisément revenaient au réveil sans émoi.
Mon flanc ankylosé, puisque déboussolé,
Cherchait à situer où il était placé
Et puis imaginait qu’il était allongé
Face au mur, égaré, dans un grand lit à dais ;
Aussitôt je disais : « Je me suis endormi
Et cependant maman n’a pas dit bonne nuit »,
C’est que je me croyais, en campagne, à Combray,
Chez grand-père Amédée, mort depuis des années ;
Et mon corps, et mon flanc, sur lesquels je dormais
Gardaient, fidèlement, un passé reculé
Que mon esprit léger perdait de vue lui-même :
Le feu de la veilleuse en verre de Bohême
De la forme d’une urne, suspendue par des chaînes ;
Aussi la cheminée en marbre blond de Sienne
Dans ma chambre à coucher chez mes chers grands-parents ;
Ces tendres jours lointains que je croyais présents
Etaient pourtant confus, inexact, mystérieux
Mais, dans quelques instants, je les reverrai mieux
Quand je serai entièrement désengourdi.
Ensuite renaissait une image assourdie,
Le mur avait filé, le mur s’était dissout :
Et, dans ma chambre, chez madame de Saint-Loup,
J’étais à la campagne. Oh Dieu ! Déjà dix heures,
On doit avoir dîné, pour mon plus grand malheur.
La sieste que je fais, tous les soirs, en rentrant
De notre promenade, a duré trop longtemps.
Il n’est dès lors plus temps d’endosser mon habit.
C’est que bien des années depuis Combray ont fui
Où, quand nous rentrions, il n’était pas si tard
Que je ne pusse, à ma fenêtre, apercevoir
Les reflets rouges du couchant inassouvi.
Ici, à Tansonville, on mène une autre vie.
Ce sont d’autres plaisirs, par-dessus-tout nocturnes,
De suivre les chemins tout imbibés de lune,
Ces chemins où je jouais autrefois au soleil.
Mais le soleil n’est plus, et la chambre nouvelle
Où je dors aujourd’hui, oubliant de dîner,
De loin je l’aperçois, quand nous rentrons, baignée
Par sa lampe enflammée, seul phare dans la nuit.
Ces images de nuits, de chambres et de lits
Composaient dans ma tête une confuse ronde,
Mais ne duraient jamais plus que quelques secondes.
Souvent, l’incertitude éphémère du lieu
Dans lequel je dormais, ne distinguait pas mieux
Parmi les déductions, nombreuses et variées,
Dont elle était formée, que nous pouvons pointer
Entre les positions d’un cheval qui galope
À tombeau grand ouvert sur un kinétoscope.
Les chambres que j’avais habitées dans ma vie,
Je les revoyais toutes, dans mes rêveries,
Alternativement, inoubliablement ;
Chambres d’hiver glacées où, confortablement,
On se blottit la tête au creux d’un nid tressé
De choses bigarrées pêle-mêle entassées :
Un coin de l’oreiller, le haut des couvertures,
Des morceaux de mouchoirs bordurés d’aventures
Et des journaux vieillis aux pages églantines,
Qui finissent par faire une claie diamantine
Bâtie par des oiseaux patients et obstinés
À force de se fondre et de s’agglutiner ;
Où, par un temps glacial, le plaisir qu’on dévore
Est de s’y sentir seul, séparé du dehors,
Comme la solitaire hirondelle de mer
Qui niche bien au chaud dans le fond de la terre,
Et où, auprès du feu toute la nuit choyé,
On dort dans un manteau tout gonflé de fumée
Et troué des lueurs des tisons qui s’allument,
Une impalpable alcôve assiégée par la brume,
Une chaude caverne en le néant cosmique,
Zone ardente et mobile en ses contours thermiques
Mais soufflée d’un vent frais qui était envoyé
Des parties de la chambre éloignées du foyer
Ou près de la croisée jusqu’à notre figure ;
– Chambres d’été tiédies où l’air frais inaugure
Entre la nuit et nous une union amoureuse,
Où, collée aux volets, une clarté luneuse
Jette jusqu’à nos pieds son échelle enchantée,
Où on dort en plein air sous le ciel argenté
Comme la bleue mésange ondule sous la brise ;
– Et la chambre Louis XVI m’était si exquise
Que dès le premier soir je l’avais adoptée
Où les colonnettes légèrement portaient
Le plafond, mais s’écartaient, puisque très polies,
Pour montrer et réserver la place du lit ;
Et celle, à l’opposé, si haute de plafond,
Si petite, encavée qu’on semblait au fin fond
D’une âpre pyramide habillée d’acajou,
Terrible, poisonneuse et morbide tombe où,
Dès le premier instant, intoxiquant mon âme,
J’avais été la proie du vétiver infâme,
Où j’étais convaincu de l’animosité
Du plafond, de la porte et des rideaux violets,
Et sûr de l’insolence et de l’indifférence
Du coucou jacassant nonobstant ma présence ;
– Où une glace à pieds, étrange, impitoyable
Me fixait carrément d’un œil insoutenable
Barrant obliquement un angle de la pièce,
Et se creusait à vif une place maîtresse
Dans la pleine douceur de mon champ visuel
Si peu accoutumé à cet objet cruel ;
– Où ma pensée s’efforçait, opiniâtrement,
De se recomposer, proportionnellement
Aux formes de la chambre, inféconde défaite,
S’étirant en hauteur pour remplir jusqu’au faîte
L’entonnoir gigantesque ; il m’avait tant blessé
Quand j’étais dans mon lit, toutes ces nuits passées,
Les yeux levés, l’oreille émue, le cœur battant
La narine rétive et mon corps sanglotant ;
Mais bientôt l’habitude eût teinté les rideaux,
Fait taire le coucou bavardant dans mon dos,
Enseigné la pitié à la glace cruelle,
Dissimulé l’odeur du vétiver mortel,
Et baissé le plafond de ses hauteurs hurlantes.
L’habitude ! aménageuse habile mais lente,
D’abord nous fait souffrir des semaines durant
Dans des logis nouveaux, sournois, intolérants,
Avant qu’elle nous rende un petit peu heureux
Et aide notre esprit à vivre mieux, un peu.

SANS OUBLIER UNE REMARQUE DE L'AUTEUR 

Je me demande si à force de compter mes alexandrins sur les doigts je ne vais pas induire une modification génétique dans les générations futures qui naîtront avec six doigts par main.

 

BRAVO !

Commenter cet article