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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

De Claude Lussac, une révélation sidérante sur la mort de Proust

Publié le 1 Avril 2022 par proust pour tous

 

Et si Proust n’était pas mort en 1942 !

Suite au dernier livre de Jérôme Bastianelli

par Claude Lussac

 

Le livre[1] original que consacre M. Bastianelli aux années retrouvées de Marcel Proust s’achève sur l’ultime souffle de l’écrivain le 18 novembre 1942, dans la chambre de l’hôpital Bellevue à New York où il avait été transporté inconscient, deux jours plus tôt, après une attaque d’apoplexie. Si les dernières heures du grand romancier sont, comme le reste de l’ouvrage, impeccablement documentées, rien n’est dit en revanche sur ses obsèques, sa sépulture, son épitaphe.

Pourquoi cette absence ? La plupart des lecteurs estimeront sans doute qu’il s’agit d’un choix d’auteur. Rien n’oblige en effet le biographe à prolonger son travail post mortem. Mais il est aussi permis de penser que si J. Bastianelli n’évoque pas les funérailles de Proust, c’est peut-être plus simplement parce qu’il n’a trouvé aucune source lui permettant d’en faire le récit.

Curieusement, la presse new-yorkaise n’a pas rendu compte de la disparition de l’écrivain. Comme le signale M. Bastianelli, il faut attendre le 10 juillet 1943, date du débarquement allié en Sicile, pour en trouver la trace dans The New Yorker sous la plume de Marguerite Yourcenar.

On a, jusqu’à présent, mis le désintérêt des Américains pour la mort de Proust sur le compte de l’accueil tragique réservé, au même moment, dans un premier débarquement, par des troupes françaises aux GI’s en Afrique du Nord. Mais, comme dit Kundera, l’Histoire souvent plaisante !

La publication du livre de Jérôme Bastianelli vient en effet de faire sortir de l’oubli des lettres négligées dans des archives familiales, qui apportent sur l’occultation de Proust outre-Atlantique un éclairage tout différent et laissent penser que celui-ci n’est pas mort à New York le 18 novembre 1942, mais en mer le 12 avril 1943.

Au nombre de sept, ces lettres ont été découvertes en 1995 dans une cachette de la cave du Pavillon Sévigné à Vichy lors des travaux de transformation de l’hôtel en appartements, puis restituées, sur décision de justice, à l’ayant-droit des propriétaires de l’établissement pendant l’Occupation. Toutes sont signées Marcel Proust. La première est datée du 14 juillet 1941, la dernière du 11 octobre 1942. Les trois plus anciennes sont adressées à l’amiral Leahy, ambassadeur des États-Unis auprès du gouvernement de Vichy de janvier 1941 à juin 1942, les quatre suivantes sont à l’attention de Somerville Tuck, le chargé d’affaires qui prit durant cinq mois la suite de l’amiral après son retour à Washington. On peut présumer que toutes ont circulé dans la valise diplomatique.

Ne s’intéressant pas à Proust, le descendant des anciens propriétaires du Pavillon Sévigné a vite oublié l’existence de ces lettres et même, du moins pour un temps, l’endroit où il les avait rangées. Le foisonnement – ad nauseam – de l’actualité proustienne au cours des derniers mois a cependant fini par lui rappeler qu’il détenait chez lui, quelque part, une correspondance probablement digne d’intérêt. Des contraintes juridiques empêchent sa publication immédiate. Mais, par relations familiales, il m’a été donné le privilège de les consulter et d’être autorisé à en parler succinctement.

*

Les lettres retrouvées de Proust viennent en réponse à celles, dont on ne dispose hélas pas (pas encore ?), de Leahy et Tuck. Le style redondant bien connu de la plume proustienne permet de reconstituer aisément, en miroir, les propos et l’état d’esprit des deux diplomates. Sans prendre parti – selon la règle qu’il s’est imposée tout au long de son étrange présence à Vichy longtemps après Pearl Harbor –, l’amiral signale à l’académicien[2] en exil que Paul Morand, désœuvré, intrigue pour le faire revenir en France, persuadé qu’un retour de Proust dans l’Hexagone faciliterait sa propre élection quai Conti. À la lecture des lettres, on comprend que Morand a cherché à rallier Daniel Halévy, Bonnard et les Daudet à son projet, avec bon espoir d’avoir été entendu. Berl n’a en revanche rien voulu savoir.

Les manœuvres de Morand, qui prend soin – horresco referens – de ne pas les mentionner dans son Journal de guerre, ont l’effet inverse de celui qu’il recherche. Dans les lettres, au fil des lignes de Proust, on découvre un Marcel amer et sans illusions sur ses anciens amis. À plusieurs reprises, il traite celui qu’il appelle le « Soutzillon » de « gouin » ou de « gougne », une allusion qui laisse entendre que si Morand s’en prend aux homosexuels avec la même haine qu’il voue aux juifs, c’est parce qu’à l’instar de Charlus il serait lui-même du côté de Sodome. On se demande d’ailleurs ce que Leahy et Tuck ont pu saisir du vocabulaire proustien, mais c’est une autre affaire !

Le lecteur découvre un Proust qui, loin de se tenir, comme Léger, hors de la mêlée, se range progressivement à l’idée de rejoindre, à Londres, la France libre. Lorsque Tuck succède à Leahy, les échanges prennent une tournure plus concrète. Il s’agit d’organiser le passage de Marcel en Angleterre. À l’été 1942, les relations entre Roosevelt et de Gaulle ne sont pas encore aussi tendues qu’elles seront après l’opération Torch. Un diplomate américain peut se permettre d’aider discrètement un gaulliste. C’est ainsi que Tuck demande à Philip Kolb, un jeune officier de l’OSS (Office of Strategic Services) tout juste créé, de regarder comment organiser le transfert de l’écrivain.

Kolb a bien connu Proust à Paris avant-guerre. Entre eux, la confiance s’installe d’emblée. Vite aussi, les deux hommes s’accordent sur les problèmes que soulève l’opération. Pour Marcel, la principale difficulté est qu’il est hors d’état de voyager seul : il lui faudra quelqu’un à ses côtés. Pour Kolb, bien informé par les services secrets, le plus grand risque qui menace Proust est d’être assassiné par les milieux vichystes de New York si l’on apprend qu’il projette de rejoindre l’homme du 18 juin.

Les places sont trop rares sur les transports civils transatlantiques pour qu’une infirmière soit autorisée à accompagner le célèbre asthmatique. Kolb propose à Simone Weil, qui doit quitter New York le 10 novembre 1942, de veiller sur lui. Malheureusement, dans les semaines qui précèdent, Proust est trop faible pour se déplacer. La philosophe part seule. Un autre passage est programmé pour le début du mois d’avril 1943. Cette fois, c’est un Rothschild qui est pressenti pour prendre en charge l’académicien. On le relève dans la dernière lettre à Tuck, où l’on apprend par ailleurs que ce sont les Rothschild qui ont financé, sous forme d’avances, les dépenses américaines de l’écrivain, et qu’à Londres Maurice Schumann – futur prédécesseur de M. Bastianelli à la présidence de la Société des Amis de Marcel Proust –, de concert avec Marie Nordlinger, s’est porté garant de Marcel afin de lui éviter la quarantaine de rigueur imposée à ceux qui rejoignent les Français libres en Angleterre.

Mais les préparatifs de l’expédition annulée n’ont pas échappé aux cercles collaborationnistes new-yorkais ! Kolb estime que son protégé est en danger. « On peut me tuer à tout moment. Heureusement, mon ange a prévu pour moi un bouclier rouge lazaresque [sic] digne de Christie ou Leroux ! », explique imprudemment Proust dans son dernier message au chargé d’affaires. Un mois et demi plus tard, veillé deux jours par Marguerite Yourcenar, il s’éteint et l’on perd sa trace.

*

Que s’est-il passé ? Les conjectures ne vont pas manquer d’abonder. Mon hypothèse est que Yourcenar, recrutée par Kolb à l’OSS, a pu être chargée d’aider Proust à simuler la crise réputée l’avoir emporté. Gérer ensuite l’éclairage de sa chambre d’hôpital pour que les visiteurs le croient mort n’était plus que jeu d’enfant, puis l’exfiltrer de Bellevue et le mettre au vert jusqu’à son départ encore plus simple pour les services secrets. L’allusion au bouclier rouge fait présumer une participation active du Rothschild mentionné à un plan destiné à le faire réapparaître, tel Lazare, après sa disparition.

Le 14 avril 1943, le Pacific Grove, un cargo britannique parti de New York à destination de Glasgow via Halifax est coulé par un sous-marin allemand au large du Groenland. Sur les 67 passagers et membres de l’équipage, 56 sont secourus par d’autres navires du convoi, et 11 meurent en mer. Guy de Rothschild figure parmi les rescapés. On peut penser que Proust, embarqué sous un pseudonyme, compte parmi les disparus.

Pourquoi aucun des protagonistes de ce drame ne l’a-t-il jamais évoqué ? Pourquoi ont-ils tous fait semblant de croire que Proust est mort dans un lit le 18 novembre précédent ? Question d’image, d’honneur, d’argent : qui peut le dire ?

*

En prenant connaissance des sept lettres, je me suis bien sûr interrogé sur leur authenticité. Pourrait-il s’agir d’un canular, voire d’une malveillance, destinés à fragiliser l’originale et savante enquête biographique de M. Bastianelli ? Les spécialistes qui les étudieront lorsqu’elles seront rendues publiques nous le diront peut-être.

Je peux seulement proposer une explication de leur présence dans la cave du Pavillon Sévigné. Hôtel de luxe entre les deux guerres, l’établissement a été réquisitionné en juillet 1940, d’abord pour accueillir le président Lebrun puis pour servir de résidence au maréchal Pétain. Les propriétaires ont été autorisés à conserver quelques pièces pour leur usage personnel.

Le temps est plus calme, comme on sait, au cœur du cyclone. Profitant de la faible curiosité des services de sécurité du maréchal à leur égard, ces propriétaires se sont activement engagés dans la résistance à partir de 1942. Quand Somerville Tuck quitte Vichy en novembre 1942 après l’occupation de la zone libre, il confie les intérêts américains et ses archives à l’ambassade suisse. Peut-être a-t-il estimé que les lettres de Proust seraient plus en sécurité entre les mains de la Résistance dans la cave du Pavillon Sévigné que dans les armoires de la représentation helvétique !

À partir de 1943, les propriétaires commencent à accueillir dans leurs murs, sous des noms d’emprunt, des jeunes filles au pair contraintes de se cacher. L’histoire est abondamment documentée. Les hasards de la vie m’ont fait connaître certaines d’entre elles, restées longtemps en contact avec la famille de leurs protecteurs. L’ayant-droit auquel les lettres ont été restituées avait entendu parler de mon intérêt pour leur auteur. C’est pourquoi il m’a fait signe.

Je termine en signalant que dans son avant-dernière lettre à Tuck, Proust demande que, s’il lui arrive malheur, on grave sur sa tombe ces quelques mots extraits de Sodome et Gomorrhe : « L'être que je serai après la mort n'a pas plus de raisons de se souvenir de l'homme que je suis depuis ma naissance que ce dernier ne se souvient de ce que j'ai été avant elle. » Le destin funeste du Pacific Grove l’a empêché, mais les lettres retrouvées résonnent comme un hommage posthume à ce projet d’épitaphe.

 

 

Claude Lussac est éditeur et essayiste. Co-auteur en 2021 avec Bernard Soupre et Laurence Grenier de Proust Érotique aux Éditions du Palio, il vient de publier aux mêmes éditions La Petite Manufacture des épitaphes, de Didier de Calan et Gilles Cottin (illustrations). L’épitaphe inaboutie de Proust, découverte peu après la parution de ce dernier ouvrage, figurera dans la prochaine édition.

 

 

[1] Jérôme Bastianelli, Les années retrouvées de Marcel Proust - Essai de biographie, Sorbonne Université Presses, 2022.

[2] Proust a été élu au troisième tour le 27 novembre 1924.

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