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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

JEUDI 13 JANVIER: à 19 h 30 au Café de la Mairie, une pièce pour fêter le 100 ème anniversaire de la disparition de Proust

Publié le 18 Décembre 2021 par proust pour tous

On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection.

Répétition/mise au point de la suite de la pièce que, j'espère, le monde entier jouera/lira le 18 novembre 2022, "Le petit pan de mur jaune" sous-titre "la mort de Bergotte" (inspirée à Proust par une visite au musée un an avant sa propre mort, c'est donc un hommage à Marcel Proust).

Si vous voulez faire partie de la "troupe", venez au café de la Mairie

Si vous avez une salle à proposer, dites-le moi.

Si vous êtes en province ou à l'étranger, vous pouvez le faire aussi !

 

2ème séance de répétition/mise au point: je peux vous envoyer le texte en pj sur face book ou twitter ou en e mail.

 

LE MYSTÈRE DU PETIT PAN DE MUR JAUNE

(en rouge : texte de Proust, en italiques le narrateur, à chaque fois que l’on dit « Mort à jamais ? » le chœur répond « Qui peut le dire. ». Les tableaux cités seront exposés)

 

I

Vue de Delft. Mort de Bergotte.

 

 

JEUDI 13 JANVIER: à 19 h 30 au Café de la Mairie, une pièce pour fêter le 100 ème anniversaire de la disparition de Proust

Il mourut dans les circonstances suivantes : une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. » Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ?

 

V

Un petit film muet

 

Le petit film, muet, datant de 1921, comportait des sous-titres et des titres, qui élucidaient les dialogues que l’on n’entendait pas.

 

UN MERCREDI ARTISTIQUE 

(hommage à Bergotte, le grand écrivain qui vient de disparaître)

 

Titre : un téléphonage

 

MME VERDURIN: –  Ah, Cottard, c’est Madame Verdurin. Je vous téléphone pour une nouvelle extraordinaire : mercredi prochain, pas de mercredi chez moi. Notre petit clan se réunira à l’entrée du Musée du Jeu de Paume. Vous avez lu le journal ? Bergotte est mort, il s’est écroulé sur un canapé en face du tableau de Vermeer Vue de Delft. Je ne veux pas être méchante, mais la fréquentation du salon d’Odette ne lui a pas fait de bien ; il parait qu’il est mort d’une indigestion en sortant de chez elle. Ce n’est pas chez moi qu’il se serait gavé de pommes de terre.

COTTARD: – Une indigestion ? ne serait-ce pas plutôt une intoxication alimentaire ? A-t-il eu un lavage d’estomac ? dans mon service c’est une chose courante comme l’eau dont on se sert pour siphonner l’estomac. C’est égal, mais au moins sa mort nous aura donné l’occasion d’aller voir de près le tableau ! 

MME VERDURIN: – Très bien, je préviens nos amis : rendez-vous demain à 17 h au musée.

Titre : arrivée au musée d’une troupe bruyante

 

On voit Madame Verdurin, flanquée du Professeur Brichot, grosses lunettes, brandissant son parapluie, un signe de ralliement que les soldats japonais du Moyen Age, porteurs dans le dos de petites bannières colorées n’eussent pas désapprouvé. Suivaient, un air de mépris à la bouche, une grosse Madame de Cambremer avec un homme en noir, son époux, le nez rouge tout de travers, Ski, un petit homme portant béret basque, le Professeur Cottard et sa femme, Monsieur Verdurin, la pipe à la bouche, suivi du baron de Charlus, pantalon jaune, se dandinant, qui prenait le bras du violoniste Morel, qui lui-même se dégageait autant qu’il le pouvait de cette étreinte révélatrice. Fermant la marche Marcel, arrivé presqu’en retard à cause d’un rendez-vous avec sa cousine, la princesse Sherbatoff, et Saniette tout essoufflé. Une fois devant le tableau,

Titre : Assemblée devant le tableau

MME VERDURIN: - J’ai lu dans Le Figaro, qu’en mourant, Bergotte avait bredouillé « petit pan de mur jaune », l’index pointé sur le tableau. Nous allons élucider ce mystère, n’est-ce pas Charlus, car vous en êtes bien ? 

CHARLUS : - Que voulez-vous dire par « vous en êtes » ?

MME VERDURIN : - d’art naturellement, même si vous avez l’air plus amateur de musique que de peinture (en clignant de l’œil en direction de Morel, le jeune et beau violoniste que le baron de Charlus tenait par le bras, malgré les réticences du jeune éphèbe

MARCEL (s’exclamant) : « Magnifique, je pense que c’est le plus beau tableau du monde! Mais je ne vois pas de pan de mur jaune », et il s’approche de la toile, repère les deux petites taches jaunes : « serait-ce ceci, ou cela dont Bergotte voulait parler ? ou n’est-ce pas une énième farce du grand romancier, qui, à sa dernière heure a trouvé la vérité non pas dans les cathédrales si liées au lyrisme de sa jeunesse, mais dans un détail de maçonnerie ? 

SKI (visage poupin), vivement : - tout est dans la couleur ! le jaune, voici ce qui compte, ce jaune brillant et translucide comme celui d’un Sauternes que les Verdurin nous serviront avec un foie gras pour notre prochain mercredi, au lieu de la galantine que la patronne offre à notre ami Saniette pour son casse-croûte, n’est-ce pas Saniette que vous préféreriez le foie gras à la galantine ? 

Saniette semble gêné, tandis que rient (jaune) les Verdurin, il s’approche de l’un des pans de mur possibles sur la toile 

SANIETTE : ce n’est pas un pan !

MME VERDURIN : - et pourquoi donc ?

SANIETTE : Parce que je ne vois pas de soldats défiler

MME VERDURIN – et alors ?

SANIETTE (dans un souffle) : – eh bien ce sont eux qui feraient pan, patapan, pan, patapan, pan pan.

M. VERDURIN :  – c’est malin, vous êtes devenu militariste ?

MME DE CAMBREMER MME VERDURIN (comme illuminée) : - Mais ce mur jaune, ce n’est pas de la pierre ni du ciment, on dirait du tissu, un tissu chatoyant comme celui des rideaux de notre château de Féterne, n’est-ce pas mon ami ? (se tournant versson mari, Cancan)

CANCAN :  – Jaune ? jaune d’or comme celui des œufs de la Poule aux œufs d’or ? (faisant référence à l’une des trois fables de La Fontaine qu’il connaissait et qui lui servaient de base de données à ses citations littéraires).

BRICHOT :  – Vous n’y êtes pas, si Bergotte pointa du doigt ce petit pan de mur jaune inconnu c’était pour nous livrer un message, un message dont le décodage doit passer par son étymologie : pan vient du latin panus, pane, panum, qui désigne un champignon.

COTTARD : - un champig non… de dieu ! mais vous faites fausse route, le panus est une espèce de tumeur métastasée très contagieuse qui décima la population hollandaise du 17 ème siècle ! BRICHOT :  –  Eureka, nous brûlons !

COTTARD : – comme aurait dit Jeanne d’Arc.

CHARLUS : – Excusez-moi (met son lorgnon pour s’approcher de la plus grosse tache jaune : ce détail est essentiel, je le sais d’autant mieux qu’un de mes aïeux, un Guermantes intime de Louis XIV, était secrètement allié aux princes d’Orange, à une époque où le jaune soufre était attribué à la minorité catholique aux Pays Bas, en fait à une minorité de mœurs ! Ce petit pan de mur jaune est donc un message secret de Vermeer à ceux de la confrérie !

PRINCESSE SHERBATOFF : – C’est tout à fait extlaoldinaile, étonnant, intellessant. Est-ce poul cela que vous poltez un pantalon jaune ?  

MME COTTARD (sortant de sa réserve) : - Si je comprends bien, Bergotte est mort l’index pointé vers un mystère

COTTARD (marmonnant) – Et boule de gomme,

MME COTTARD :  et les mystères en peinture ça fait parler ; vous souvenez-vous du portrait de Machard ?.

MME VERDURIN  : - Pour nous résumer, ce gredin de Bergotte non seulement a trouvé  le moyen de faire parler de lui, de Vermeer, de notre petit noyau, et à nous faire entrer dans la postérité, mais surtout, à titre posthume, il a pu repousser un de mes mercredis ! et elle enfouit soudainement sa tête dans les mains,  prise d’une gaieté irrépressible.

 

Fin

Les invités, sélectionnés avec soin, applaudirent chaleureusement, devant un tel trésor découvert par hasard au fond d’un grenier du musée. Sauf un, réticent, un chroniqueur mondain spécialiste de la Belle Epoque, Aurélyen Aurélyen, qui se tournant vers sa voisine, une historienne couronnée pour une biographie de la comtesse Greffulhe, une des égéries de Marcel Proust :

AURELYEN AURELYEN– Chère amie, il va falloir faire mon enquête, je suis moins naïf que vous, et après la couleuvre du jeune Proust filmé sur les marches de l’église de la Madeleine, en 1904, couleuvre avalée par des millions de téléspectateurs, et que vous avez cautionnée, je vais m’assurer que ce film qui a l’air sorti des studios de Méliès, est bien authentique !

 

 

 

VII

La fête au hareng, et 2 guides

GUIDE : – Nous voici devant un autre très célèbre tableau de Vermeer, l’un des 36 qui lui sont actuellement attribués, l’une des seules scènes d’extérieur qui nous soient parvenues : La Vue de Delft, qui doit sa renommée au texte de Proust que vous voyez ici du côté droit du tableau, sur son pupitre, et que je vous recommande de lire, au cas où vous ne le connaitriez pas par cœur. Que dire de cette vue réaliste, peinte par Vermeer, en 1659-1660, alors qu’il avait 29 ans : cette toile a été apportée du Mauristhuis, musée de La Haye, dont vous pourrez voir d’autres œuvres, et en particulier deux autres Vermeer : la jeune fille à la perle et la laitière. Un trio célébrissime. Pour ce qui est de la vue de Delft, elle correspond exactement à ce que l’on peut encore voir dans la ville, depuis l’endroit où Vermeer avait loué une maison, au sud, ce qui lui a permis de faire cette toile à son rythme, en à peu près 6 mois. De l’autre côté du port fluvial on voit 2 portes, celles de Rotterdam et celle de Schiedam (toutes deux disparues) qui encadrent l’embouchure du canal qui rejoint la rivière Kola. Certains amateurs de Proust et de Vermeer viennent du monde entier pour prendre position depuis cet observatoire, afin de constater ce qui a survécu et ce qui n’existe plus. On a comparé le point de vue de cette image avec plusieurs représentations cartographiques de l’époque et l’on a ainsi la certitude que Vermeer sans doute grâce à la fameuse "camera obscura" dont je vous ai déjà parlé, a rendu avec une grande précision ce qu’il voyait. Notez tous les détails, la tenue des personnages, la nature des bateaux en chantier (ce sont des barques à harengs, la pêche aux harengs est d’ailleurs )…

SPECTATEUR : – Pourquoi barques à harengs ?

GUIDE : – Parce qu’à l’époque où Vermeer a peint le tableau, Delft était l’un des ports d’où partaient les pêcheurs de harengs qui abondaient depuis peu près des côtes hollandaises, en raison d’un refroidissement climatique qui avait valu à cette période le nom de "petit âge glaciaire". Ces poissons frileux étaient venus se réchauffer en Hollande ! Les grandes sorties pour la pêche aux harengs se faisaient vers le mois de juin. D’ailleurs encore aujourd’hui on fête le retour des premières pêches au hareng lors de la journée des petits drapeaux, avec des milliers de visiteurs venus goûter des maatjes, (harengs frais), fin mai, début juin. Mais je m’égare, on est bien loin de Bergotte, Proust et la grande peinture.

CATHERINE : – Ne croyez pas cela (un membre du petit clan proustien du Café de la Mairie), tous les ans j’organise la fête de la madeleine le 18 novembre pour célébrer la mort de Proust, et comme je suis très friande de harengs, arrosés de Vodka, je crois que je vais laisser tomber le trio novembre-madeleines-thé, pour celui plus réjouissant de mai-harengs-vodka, pour célébrer non pas la mort de Proust mais celle de Bergotte, d’autant qu’il avait mangé des pommes de terre (mal cuites il est vrai), qui s’accordent si bien avec les harengs (mieux que le bière-moules-frites de leur voisins) fêtons les Hollandais qui ont produit le plus beau tableau du monde en même temps que le plus beau roman du monde, avec Vodka-harengs-pommes de terre chaudes. Ça c’est de la transversalité !

SPECTATEUR : – Méfiez-vous du hareng, car il est déjà associé à Hubert Bonisseur de La Bath.

CATHERINE : – Qui ?

SPECTATEUR : – OSS 117, dans une "réplique culte" « On m’a dit le plus grand bien de vos harengs-pommes à l’huile. »

CATHERINE : – Ouf, je suis soulagée : mon hareng se sert avec de la Vodka, et les pommes de terre ne sont pas forcément à l’huile !

SPECTATEUR : – Vous aurez du mal à dégommer la madeleine, je crois que vous êtes sur une fausse piste ; d’autant qu’en anglais "red herring" veut justement dire cela : être détourné sur une fausse piste, en référence à la chasse à courre, ou l’on utilisait le hareng, un kipper, pour dresser les chiens à suivre une piste, ou les détourner pendant la chasse.

CATHERINE : – Vermeer et Proust, et nous voici à cheval chassant le renard. C’est beau la culture !

 

La gardienne à son collègue :

LA GARDIENNE : – C’est drôle ce matin même un autre guide affirmait que si les maisons en brique étaient espacées comme les cartes de l’époque le démontraient, en revanche le pont avait été allongé, aplati, pour rendre la barre horizontale faite de tous les édifices présents sur au milieu du tableau parfaitement compacte. Quant aux deux clochers, celui de la vieille église (à gauche), devrait être plus épais que celui de la nouvelle église (à droite, en pleine lumière) qui est rendu comme si le point de vue du peintre avait changé, qu’il avait peint depuis l’est…). De plus les ombres reflétées sur l’eau à droite ne sont pas possibles, elles sont allongées pour l’équilibre de la composition, et ainsi rattache le plan de la ville, au premier plan avec du sable. Ce n’est donc pas une peinture réaliste. A chaque Vermeerien son Vermeer !

 

VIII

Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan patapan

 

XAVIER : –  Sept fois dans le texte exposé devant le tableau on retrouve le petit pan de mur jaune :

un petit pan de mur jaune

du tout petit pan de mur jaune

il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur.

ce petit pan de mur jaune

le petit pan de mur si bien peint en jaune

« Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. »

UNE AMIE : – Xavier, ça t’a aidé de pouvoir t’accrocher à ce petit pan, quand tu as appris le texte par cœur ?

XAVIER : – Certainement, ce n’est pas aussi pratique que d’apprendre des rimes, mais le rythme que cette répétition, avec ses variations, est extrêmement plaisante.

UNE AMIE : – Ça fait penser au Boléro de Ravel, une répétition obsédante. Et un très beau son.

XAVIER : – C’est d’autant plus important que lire, et surtout apprendre à réciter la phrase proustienne n’est pas évident, il faut s’y habituer, mais une fois qu’on en a saisi la cadence, le flot qui vous porte, la récompense est immense. Je sais que beaucoup de lecteurs de la Recherche, qui avaient du mal à "entrer" dans l’œuvre, ont été convaincus par sa lecture à voix haute.

UNE AMIE : –  Je me suis toujours demandé comment vous, comédiens dont le gagne-pain est fondé sur l’apprentissage par cœur, vous pouvez ingurgiter des centaines de lignes ? Pour moi, ça me parait impossible !

XAVIER : – Ce n’est qu’affaire d’habitude, d’entrainement, et surtout de désir de jouer, de détermination à monter sur scène.

UNE AMIE : –  Ou de don : mon jules avait un oncle qui connaissait, parait-il, le Chaix par cœur.

XAVIER : – Tu veux dire l’indicateur des horaires de la SNCF ? je me demande si ce n’est pas une blague, car ce Chaix par cœur était autant cité parmi les exploits de la mémoire que la liste des départements français avec leur préfecture et sous-préfecture. Mais pourquoi pas ? Ici on parle de mémoire plus que volontaire, volontariste.

UNE AMIE : Je suis en train d’apprendre ce fameux passage, "la mort de Bergotte", et j’ai bien du mal. J’ai d’abord essayé la méthode des palais de la mémoire, une méthode ressuscitée de l’antiquité qui te fait établir un cadre physique mental, par exemple toutes les pièces de ta maison : la cuisine, l’entrée, la salle à manger etc, à l’intérieur desquelles tu places les lignes que tu veux apprendre. Pour que ça marche il faut de temps en temps introduire dans l’un de ces lieux un objet complètement aberrant, et même choquant (je ne sais pas moi : un porte-jarretelles dans la cuisine…). Une fois que tu connais bien ton "palais de mémoire" tu y mets tout ce que tu veux.

XAVIER : – C’est bien compliqué tout ça.

UNE AMIE : – Je n’ai pas réussi à y passer le temps qu’il fallait pour construire mon palais.

– Alors comment fais-tu ? tu avances ?

UNE AMIE : – J’ai un ami qui a mis au point une méthode que j’applique, avec succès je dois dire :  la méthode Daouk :

1ère séance : je lis la phrase et j’essaie de la mémoriser, par fragments si nécessaire, jusqu’à pouvoir la dire sans l’avoir sous les yeux. La phrase est inscrite dans ma mémoire de travail, mémoire très volatile qui ne tient que quelques minutes…

2ème séance : Très rapprochée de la première (1 heure). Sans reprendre le texte écrit, j’essaie de retrouver la phrase dans ma mémoire (souvent il ne reste pas grand-chose !). C’est toujours cet effort de recherche pour retrouver les mots qui va permettre de les inscrire dans une mémoire plus profonde et durable. Je reprends le texte pour vérifier voire apprendre à nouveau.

3ème séance : Dans la même journée, peut-être dans un lieu ou circonstances différents, refaire l’effort de recherche puis corriger.

Revoir le texte ou se le remémorer au moment de se coucher permet aussi de l’ancrer, le travail continue pendant le sommeil.

4ème séance : au réveil, même déroulement. Ensuite les séances seront de plus en plus espacées, jusqu’à des semaines ou des mois.

XAVIER : – Et alors où en es-tu ?

UNE AMIE : – Je suis bloquée aux pommes de terre, elles me restent sur l’estomac, comme à Bergotte.

XAVIER : – Je vais te le réciter, ce magnifique texte.

 

Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ?

Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n'apportent la preuve que l'âme subsiste. Ce qu'on peut dire, c'est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure ; il n'y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l'artiste cultivé à ce qu'il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l'admiration qu'il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées – ces lois dont tout travail profond de l'intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement – et encore ! – pour les sots. De sorte que l'idée que Bergotte n'était pas mort à jamais est sans invraisemblance.

On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient, pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection.

 

IX

Corot, tache rouge tache jaune, pan ou détail

 

A : –  C’est très simple : Vermeer a placé ces deux taches de jaune pour attirer l’œil du spectateur, qu’il emmène ensuite aux personnages en bleu, au sable rose, et ainsi l’oblige à voir toute la toile, en passant d’un mur à un auvent jaune, et ne rien laisser de côté. C’est un artifice de peintre qui vaut bien le truc d’écrivain qui lui fait écho. Ça me fait penser à Corot qui mettait dans ses tableaux une touche de rouge (en général un bonnet) qui attirait l’œil, égayait le paysage et faisait remarquer le personnage qui le portait. Tache jaune, tache rouge, le détail qui marque.

B : –  Le rapprochement avec Corot va plus loin que ce détail du rouge opposé au jaune, j’ai fait des recherches et ai trouvé qu’avant de mourir d’un cancer de l’estomac (et non pas comme Bergotte d’une indigestion de pommes de terre mal cuites), Corot avait dit : « Il me semble que je n’ai jamais su faire un ciel ! Ce que j’ai devant moi est bien plus rose, plus profond, plus transparent ! » * (je l’ai lu dans un blog passionant de Jean-Yves Cordier)

A : –  La tache jaune ce n’est pas un détail c’est un pan, comme l’auteur l’indique,

B : –  le détail c’est bien sûr que ce petit pan de mur jaune est un détail, mais quel petit pan ? Il y a plusieurs candidats, tous douteux : l’un est un toit bien jaune avec un auvent, mais ce n’est pas un mur, l’autre près du bord du tableau est tout petit, c’est bien un mur plus blanc que jaune, disons blanc jauni, mais où est l’auvent ? je deviens folle…mais n’y aurait-il pas une troisième possibilité : ce petit pan de mur jaune avec un auvent n’existerait pas ?

A : –  Moi je suivrai plutôt le grand spécialiste du détail dans la peinture : Daniel Arasse. Il pense que le pan de mur jaune est celui situé tout à droite, près du bord, et il nous explique que ce détail est fatal à Bergotte, fasciné par la précieuse matière dont est peint ce détail lui rappelle les défauts de sa propre écriture qui n’aurait pas atteint ce degré de perfection. Cette extase dans laquelle il se plonge l’emporte vers sa mort. Ce détail, il le détache, l’isole du reste du tableau, et c’est lui et lui seul qui lui fait cet effet, cette révélation mortelle.

B : –  Mais ce petit pan est-il rattaché au reste du roman ?

A : –  Oui, car c’est lui qui annonce la mort de Bergotte, il est presque sorti du tableau, de plus il est jaune, ce qui fait un pendant à la première mention de l’écrivain, tout au début, à Combray, lorsque le narrateur lit un de ses romans et que Swann l’interroge, le tout sur un fond à fleurs violettes. D’après Arasse, Proust a sans doute tissé consciemment ce lien entre l’apparition et la disparition de Bergotte, en passant du violet au jaune, deux couleurs complémentaires.

B : – J’aime beaucoup Daniel Arasse, surtout quand il nous fait remarquer dans l’Annonciation de Francesco del Cossa la présence d’un escargot au premier plan, qui, il le pense, se balade sur le rebord du tableau.

A : –  Les explications s’ensuivent dont je ne me souviens pas, mais je me souviens que ce détail m’a encouragé à mieux regarder les tableaux ! Mais pour en revenir au petit pan de mur jaune, je pense qu’il se met le doigt dans l’œil, et que toute cette histoire autour de l’apparition/disparition de Bergotte, les couleurs complémentaires etc c’est trop. Et la préméditation de Proust, qui aurait très tôt songé à cette composition en 2 volets autour de Bergotte, ça m’étonnerait vu qu’il a écrit cette page après un malaise qu’il avait eu à l’exposition.

B : – Pour le détail, Arasse cite aussi, pour étayer sa thèse sur l’importance du détail, Rilke dans son texte Testament, dans lequel il raconte comment un détail dans la Vierge de Lucques de Van Eyck, le subjugue et qu’après avoir longuement regardé le tableau, il veut devenir, en un désir intense, non pas une des pommes de la toile, mais l’ombre de cette pomme.

A : – Et pourquoi pas l’ombre d’une épluchure de pomme ? Je n’y crois pas du tout, et je pense que Rilke, écrivain et poète, a trouvé un matériau absolument charmant avec lequel il a pu faire jouer ses mots. Il a trouvé son "petit pan de mur jaune".

B : –  C’est le problème de toutes les thèses à défendre : elles vont trop loin.

A : –  Ce qui est net, c’est que détail, tache ou pan, ce jaune fait bien ressortir le bleu des toits qu’il avoisine.

 

JEUDI 13 JANVIER: à 19 h 30 au Café de la Mairie, une pièce pour fêter le 100 ème anniversaire de la disparition de Proust
JEUDI 13 JANVIER: à 19 h 30 au Café de la Mairie, une pièce pour fêter le 100 ème anniversaire de la disparition de Proust

X

 

Le tableau qui vous regarde par son œil jaune

 

C : –  Avez-vous remarqué dans le petit pan de mur jaune il y a une lucarne ?

D : –  Ne voyez-vous pas que cette lucarne est comme la pupille d’un œil qui vous regarde ?

J’ai lu un livre soutenant la thèse * que l’objet du pan serait un objet réel de la peinture, au sens où Lacan situe l’objet réel du regard comme "une fonction pulsatile, éclatante et étalée ?" dans le tableau même : fonction liée à la survenue, au trouble au trauma et à la pulsion, Dans cet "objet"-là d’abord entendre le mot "jet" et le préfixe qui indique l’acte de ce qui nous fait front – nous regarde - lorsque nous regardons.

C : –  Moi je trouve que cette explication est à se tordre de rire. Voici ce que j’ai lu dans un blog sur internet, qui me parait bien plus fin, et surtout plus compréhensible, même si cela demande un peu d’imagination, mais en fin de compte c’est très convaincant :

Au début de la recherche, on assiste à la première apparition du fameux pan et du jaune qui lui aussi a son importance : le narrateur enfant, fait défiler dans sa lanterne magique l’histoire de la pauvre Geneviève de Brabant et du méchant Golo qui veut la tuer, éclairant la scène sur fond de PAN de château. Le pan lumineux réapparait lors de la scène du drame du coucher de l’enfant qui veut absolument le baiser de sa mère avant de s’endormir, un pan éclairé dans ce qui reste de souvenir au narrateur devenu adulte. Une sorte de hiéroglyphe, ce pan lumineux, il éclaire la montée de la mère vers la chambre où le rite sacrificiel doit se dérouler (« le drame de mon déshabillage »), en une pyramide tronquée inversée (vu la topographie des lieux à l’intérieur de la maison) un peu comme un temple du soleil ou un tombeau égyptien. Ceci évoque aussi le sacrifice d’Isaac, qui va être mis à mort par son père Abraham, mais qui est délivré non pas par Dieu, mais par sa mère. Le pan est comme la lumière d’un projecteur de théâtre dirigé sur cette scène alors que le reste du souvenir est dans l’obscurité, mort.  « MORT A JAMAIS ? C’était possible. »  Suit la découverte, grâce à la madeleine trempée dans du thé, des facultés de la mémoire involontaire, qui permet de mettre tous les souvenirs de cette enfance à Combray en lumière, et pas seulement le pan tronqué (« que seul j’avais revu jusque-là »). Un peu plus tard dans le roman, quand le narrateur devenu adolescent, rend visite à Elstir (le grand peintre de la recherche, quand Bergotte en est le grand écrivain), le pan, projection de la lanterne magique, devient une métaphore de la création artistique, qui supplante la métaphore des souvenirs d’enfance, et le sujet sous-jacent du livre se précise : la découverte d’une vocation d’artiste, qui achèvera le texte dans le Temps retrouvé. On apprend dans cette scène qu’Elstir, dans sa peinture, reproduit ce qu’il voit, sans être influencé par la raison. Enfin, et c’est le texte qui est exposé ici, Bergotte se retrouve devant le petit pan de mur jaune, et le thème de la mort resurgit avec d’abord sa prise de conscience, en une espèce de révélation, de l’échec de sa création artistique (par manque de travail, un travail qui aurait rappelé une technique chinoise minutieuse) et par ce manque n’a sans doute pas pu faire partager par autrui sa propre vision, mot-clé de la nature de l’art), sa mort et l’espoir de la résurrection par l’œuvre accomplie. « MORT A JAMAIS ? Qui peut le dire. »

D : – Tu nous dis donc que le souvenir du aiser de la mère tant attendu est transformé en désir de la création artistique, et que c’est grâce au pan de lumière que l’auteur (Proust) se cache derrière le narrateur puis derrière Bergotte ?

C : –  C’est lumineux, bravo !

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L
Une fois de plus, bravo, et tout particulièrement pour ce spectacle, si développé, si travaillé, si complexe ; certes consacré à la mort de Bergotte face à "Vue de Delft", mais également au tableau lui-même. Suite très habile et vivante de citations du texte proustien, mêlées à une évocation tout naturellement théâtrale de personnages de la "Recherche", eux-mêmes tellement théâtraux - incarnés par beaucoup d'entre vous, et accompagnés de personnes réelles d'aujourd'hui... Une fois de plus je regretterai de n'avoir pu participer à vos actions, chère Laurence, chers amis, me joignant néanmoins à vous tous en pensée - et ne désespérant pas d'être de nouveau présent, un jour (le futur n'étant pas écrit !) ,à l'une ou à plusieurs de vos réunions... Avec mon admiration et mon amitié fidèles, ainsi que mes souhaits pour ce spectacle - et pour TOUT !
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P
Cher Pierre-Yves, comme il s'agit de pièce de théâtre, d'une façon ou d'une autre j'espère que tu pourras y participer. Bonnes fêtes malgré la situation dite "sanitaire" ! Bz.