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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Hier au Café de la Mairie, voyage à Venise.

Publié le 11 Décembre 2021 par proust pour tous

Canaletto: retour du Bucentaure, le jour de l'Ascension

Hier soir au Café de la Mairie, nous n'étions qu'une douzaine à se réunir autour de textes de Proust.

Nous avons "joué" quelques chapitres de ma future pièce "le plus beau tableau du monde", pour laquelle j'avais apporté une reproduction de la vue de Delft de Vermeer avec son petit pan de mur jaune. La suite viendra au prochain dîner, en janvier.

J'avais aussi apporté PROUST 150, et Catherine Le Gallen lut l'extrait qu'elle avait choisi d'envoyer à la rédaction du livre (la société des amis de Marcel Proust). Ce texte (p. 317) et le commentaire qu'en avait fait Catherine nous ont vraiment épatés. Les voici:

EXTRAIT D'ALBERTINE DISPARUE:

Le soir je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille et Une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, aucun voyageur ne m'avait parlé. Je m'étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli. Le soir, avec leurs hautes cheminées évasées auxquelles le soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs, c'est tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, avec des nuances si variées qu'on eût dit, planté sur la ville, le jardin d'un amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. Et d'ailleurs l'extrême proximité des maisons faisait de chaque croisée le cadre où rêvassait une cuisinière qui regardait par lui, d'une jeune fille qui, assise, se faisait peigner les cheveux par une vieille femme à figure, devinée dans l'ombre, de sorcière, – faisait comme une exposition de cent tableaux hollandais juxtaposés, de chaque pauvre maison silencieuse et toute proche à cause de l'extrême étroitesse de ces calli. Comprimées les unes contre les autres, ces calli divisaient en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé entre un canal et la lagune, comme s'il avait cristallisé suivant ces formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d'une de ces petites rues, il semble que dans la matière cristallisée se soit produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi, entouré de charmants palais, pâle de clair de lune. C'était un de ces ensembles architecturaux vers lesquels dans une autre ville les rues se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès caché dans un entrecroisement de ruelles, comme ces palais des contes orientaux où on mène la nuit un personnage qui ramené chez lui avant le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit par croire qu'il n'est allé qu'en rêve. Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour m'égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j'allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. À ce moment quelque mauvais génie qui avait pris l'apparence d'une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n'y a pas entre le souvenir d'un rêve et le souvenir d'une réalité de grandes différences, je finissais par me demander si ce n'était pas pendant mon sommeil que s'était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place entourée de palais romantiques à la méditation prolongée du clair de lune.

COMMENTAIRE DE CATHERINE LE GALLEN:

J'ai eu beaucoup de mal à choisir un texte; plus je relis la Recherche, plus il se crée dans ma tête une sorte de mosaïque d'où aucune pièce ne peut s'extraire sans en attirer d'autres, comme si un fil invisible les rendait solidaires et indispensables à l'ensemble dans une sorte de symbiose comme les pierres d'un édifice. 

Ce n'est pas une longue phrase proustienne qui m'a séduite, ni une description poétique ou musicale pleine de métaphores qui s'encastrent dans "les anneaux d'un beau style", mais j'ai choisi celle où Venise et Les Mille et Une Nuits réalisent l'entente parfaite.

Je retrouve dans la Recherche comme dans les Nuits des récits entremêlés, des personnages récurrents, des décors merveilleux, la poursuite du sens de la vie, et tout cela s'incarne dans la ville magique où les ruelles aux façades lézardées par le temps, les églises recélant des trésors, les palais transformés en hôtels ou en musées s'encastrent dans les méandres du Grand Canal.

Proust a semé des indices tout au long de son oeuvre, dès Combray où sa tante prend son dessert dans les assiettes "Ali Baba", et où le narrateur voyage dans le temps grâce à son fauteuil magique, la scène de flagellation, les robes de Fortuny aux couleurs chatoyantes, le calife de Bagdad, la graine magique de sésame mourant pour mieux renaître, le "Sésame" de la mémoire, et Venise tout imprégnée d'Orient...

Visiter Venise, pour moi c'est relire ensemble la Recherche et Les Mille et Une Nuits, sur le quai, perdue parmi les petits personnages d'un tableau de Guardi, attendant le retour du Bucentaure pour fêter ses noces avec la Sérénissime.

 

Café de la Mairie, à 20h le 10 décembre 2021. une belle brochette de proustiennes (Catherine Le Gallen est à droite)

 

A l'année prochaine, un soir de janvier 2022. 

 

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L
Comme pour toutes vos réunions, grands regrets, pour moi, de n'avait pu y participer... Joie de relire le beau passage choisi par Catherine Legallen, dont je retiens la pensée majeure, "comme il n'y a pas entre le souvenir d'un rêve et le souvenir d'une réalité de grandes différences" - de sorte que, ayant rêvé d'assister à vos fêtes sans y assister dans la réalité, ce rêve finit par me donner l'impression que j'y ai pourtant participé réellement... Bravo et amitiés à vous !
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