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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

PROUST THÉÂTRALISÉ: on prépare le - Dînez avec Proust- du vendredi 10 décembre prochain à 19 h 30 au Café de la Mairie

Publié le 27 Novembre 2021 par proust pour tous

le jaune de Vermeer avec son bleu et son blanc

Pour notre troupe proustienne, voici ma 1ère proposition, des dialogues extraits de "Le plus beau tableau du monde", quand de nombreux personnages défilent devant le petit pan de mur jaune: les dialogues qui ne sont pas du Proust (en noir)  peuvent être améliorés par la troupe !

Vue de Delft. Mort de Bergotte.

 

Il mourut dans les circonstances suivantes : une crise d'urémie assez légère était cause qu'on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. Dès les premières marches qu'il eut à gravir, il fut pris d'étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l'impression de la sécheresse et de l'inutilité d'un art si factice, et qui ne valait pas les courants d'air et de soleil d'un palazzo de Venise, ou d'une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l'un des plateaux, sa propre vie, tandis que l'autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu'il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. » Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s'abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l'optimisme, se dit : « C'est une simple indigestion que m'ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n'est rien. » Un nouveau coup l'abattit, il roula du canapé par terre où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ?

II

Eclairage du chef-d’œuvre

Attention, attention, plus à gauche, relève légèrement à droite, bien, maintenant dis-moi si l’éclairage est bon, un peu plus fort ? Et l’angle du faisceau est-il correct ? tu devrais le maintenir à 30°, on veut un effet naturel. Le reste de la salle sera sombre, et cette lumière éclairera de façon uniforme le tableau, qui n’est pas bien grand. Au fait quelle est sa taille exacte ?

96,5 cm de haut sur 117, 7 de large.

J’avais pensé accentuer l’intensité du faisceau sur le petit pan de mur jaune, mais finalement non seulement je ne saurais pas quelle tache jaune choisir, et de plus, une telle luminosité vient de cette partie droite du tableau.

Est-ce dû au fait que la lumière blanche qui est envoyée sur tous les tableaux est faite de lumière bleue avec phosphore jaune ? bleu jaune blanc : la palette de Vermeer.

Tu n’as pas lu Proust ? ce n’est pas étonnant que ce jaune illumine, Vermeer est bien le peintre de la lumière, dit Erwan, chef éclairagiste du musée, qui connaissait bien A la recherche du temps perdu. D’ailleurs ce tableau va être le clou de l’exposition, grâce au célèbre petit pan de mur jaune, qui scintille au soleil de Hollande. Je suis sûr que les critiques vont en parler, comme ils en parlent à chaque fois que ce tableau, ou Vermeer, sont mentionnés. Quelle chance que l’on expose au Jeu de Paume, au même endroit où s’est tenue une exposition similaire, qui avait inspiré Proust, en 1921. Quoiqu’à l’époque on n’avait pas tous ces spots lumineux et on se contentait de la lumière du jour, pas forcément bon pour la conservation des tableaux !

III

Journaliste et écrivain

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue,  c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir.

 

Il avait raison, les critiques, les officiels, venus en nombre à l’inauguration de cette exposition de tableaux hollandais prêtés par divers musées, se pressaient pour cet évènement qui permettrait aux Parisiens de voir de près quelques-uns des rares (32 ?) tableaux attribués à  Vermeer, Des critiques d’art mais aussi des critiques littéraires, des journalistes, parmi lesquels un grand reporter du Monde, Philippe Ridet, connu pour sa plume, dont le piquant et la légèreté lui avaient assuré une cour d’admirateurs parmi ses lecteurs et quelques inimitiés parmi les modèles de ses portraits

Je suis venu pour le petit pan de mur jaune, où est-il ? est-ce ce petit toit ? mais oui car "petit pan de mur jaune avec auvent", au moins l’auvent y est, et le jaune aussi, mais le mur ? N’est-ce pas plutôt cette tache jaune à la droite du tableau ? Quoiqu’il en soit, Proust avec ce détail qui hypnotise Bergotte à l’heure de sa mort me donne envie d’écrire mon roman, un roman, c’est l’opposé d’un article, où l’on se heurte à la recherche de la vérité, disons plutôt à l’exactitude, alors que dans le roman on peut tout dire, oui je vais écrire mon roman.

C’est drôle ce que vous dîtes, car savez-vous que cet épisode de la mort de Bergotte a été inspiré par la visite de Proust à l’exposition dont le musée s’est inspiré aujourd’hui. Il y a fait un malaise alors qu’il était en compagnie de Jean-Louis Vaudoyer, qu’il a remercié en évoquant dans la Recherche (La prisonnière) son article concernant cette exposition. J’ai justement sur moi les notes concernant l’article comparé à sa transformation par l’écrivain :

L’article de Vaudoyer : "Il y a dans le métier de Vermeer une patience chinoise, une faculté de cacher la minutie et le procédé de travail qu’on ne retrouve que dans les peintures, les laques et les pierres taillées d’Extrême Orient."

devient :

« Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu'il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu'il ne se rappelait pas) était si bien peint qu'il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d'art chinoise, d'une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l'exposition. »
 

Et encore, dans l’article du journaliste : 

 "Vous revoyez cette étendue de sable rose doré, laquelle fait le premier plan de la toile et où il y a une femme en tablier bleu qui crée autour d’elle, par le bleu, une harmonie prodigieuse ; vous revoyez les sombres chalands amarrés ; et ces maisons de brique, peintes dans une matière si précieuse, si massive, si pleine, que vous en isolez une petite surface en oubliant le sujet, vous croyez avoir sous les yeux aussi bien de la céramique que de la peinture."   

transformé ainsi :

« il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. »

Enfin :

" Au milieu du siècle dernier, Vermeer de Delft était exactement, non point un méconnu, mais un inconnu." 

ressuscité en :

« …. Comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. »

– Belle leçon d’écriture, n’est-ce pas ? un détail qui m’a amusé dans l’article, c’est la mention d’une "harmonie prodigieuse", ce qui rappelle qu’étant jeune Marcel Proust avait répondu à la question : " la couleur que je préfère ? par : la beauté n’est pas dans les couleurs mais dans leur harmonie".

 

IV

 

Houellebecq, Le Maire, Riester

       Chaque artiste semble ainsi comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la terre, un autre grand artiste.

A ce moment, une bousculade, un cordon spontané se déroula autour d’eux, et les deux journalistes se retrouvèrent relégués à une bonne distance de la toile. Un silence se fit et ils purent entendre quelqu’un qui chuchotait : « C’est Michel Houellebecq, il s’adresse à Bruno Le Maire, le ministre de l’économie ! J’essaie de tendre l’oreille. »

–  Savez-vous que Durtal, le héros de Huysmans, dans La Cathédrale, s’intéresse entre autres à la signification des couleurs au Moyen-Age, et cet érudit nous apprend que leur symbole changea avec le temps, et en ce qui concerne le jaune il passa du signe de la charité, puis devint symbole de l’amour divin, jusqu’à devenir une allégorie de la Sagesse Eternelle ?

– Le jaune devint le symbole du mensonge de la trahison, puis la couleur des Juifs (la couleur de l’étoile jaune) vous connaissez le tableau de Giotto le baiser de Judas ?

 

 

–  Eh bien moi ce que je cherche dans le jaune du petit pan, ce n’est pas bien entendu des symboles du temps des cathédrales moyen-ageuses, mais celui de la cathédrale proustienne, une abolition du temps, pourquoi pas une adoration perpétuelle ? Je me réjouis de cette magnifique exposition et en voyant cette toile, je regrette d’avoir soutenu autrefois une thèse "la statuaire chez Proust", au lieu de quelque chose comme "couleur et matière chez Proust" ! Et, voyant que le ministre de la culture, Frank Riester, se rapprochait d’eux : Aussitôt que la France sera à l’équilibre budgétaire, je me replonge dans la Recherche.

–  Autant dire, "off the record", jamais ! répondit en riant Frank Riester. Moi, l’éternité je la chercherais plutôt dans la musique, et une sonate de Vinteuil, devenue septuor, je dois l’avouer sous cet angle, me transporte plus que des taches jaunes si réussies soient-elles !

 

VI

Au café de la mairie, puis devant le jaune et le bleu

en sentant qu'il y avait peut-être sous ces signes quelque chose de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu'ils traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu'on croirait représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire. (TR)

             Au premier étage du Café de la Mairie, place Saint-Sulpice à Paris, un lieu littéraire où des clubs d’amateurs de romans noirs, d’histoire de France, de poésie improvisée, de romans serbes, que sais-je ? se réunissaient à jours fixes. Sur l’un des murs de la terrasse du célèbre café, toujours très fréquentée, une plaque qui rappelait que Georges Perec avait passé 3 jours à la fenêtre de la salle du 1er, , dans les années 70, et dont était sorti un ouvrage dans lequel absolument tout ce qui se passait sous cette fenêtre était décrit, les personnages principaux étant les autobus 63, 70, 86, 87 et 96.

           Ce mercredi, le 1er du mois, comme tous les 1er et 3èmemercredis du mois, un groupe de proustiens s’étaient réunis autour d’une table à carreaux rouge et blanc.

         

–  Pour moi, le petit pan de mur jaune, ça évoque la bougie de la mère du narrateur quand elle   monte l’escalier où il la guette, pour exiger le baiser dont il a besoin pour s’endormir, « Je vis dans la cage de l’escalier la lumière projetée par la bougie de maman » et pour enfoncer le clou, quelques lignes plus loin « Mais je lui répétais : « Viens me dire bonsoir », terrifié en voyant que le reflet de la bougie de mon père s’élevait déjà sur le mur… »

 – Tu as raison Jahida, c’est vraiment freudien. D’ailleurs, en plus du mur, le mot “pan” est répété à plusieurs reprises dans À la recherche du temps perdu, un véritable refrain. Tout le livre vaut une psychanalyse, et le cœur de l’histoire, c’est ce petit pan de mur éclairé par la mère. La fondation de l’œuvre.

– Pour moi, le petit pan de mur jaune, ça signifie qu’il faut, comme pour Bergotte durant son malaise, travailler sa phrase sans relâche. Depuis que j’ai lu ce passage, et que j’ai vu les “paperolles”, ces bandes de papier à rallonge sur lesquelles Proust a corrigé son manuscrit, je n’ai plus de complexes à lire et relire mes mémoires que je corrige mille fois, que j’étoffe par endroits, que je dégraisse à d’autres.

– Avant de mourir, Bergotte est hypnotisé par ce pan de mur, papillon jaune qui volette devant ses yeux, tel Citizen Kane, mourant, répétant “Rosebud” qui, on l’apprend après enquête, était le nom inscrit sur sa luge d’enfant, quand sa mère l’avait envoyé chez son oncle parfaire son éducation. Il bâtira un empire. Et à l’heure de sa mort, tous ses regrets iront à sa mère perdue… Toujours les mères, on en a marre d’être responsables de tout, fichez-nous la paix !

– Non, ne t’énerve pas, Marie-Pierre et Catherine ont tout faux, tout cela n’a rien à voir avec la psychanalyse. L’important, c’est que “pan de mur jaune” est répété huit fois dans le texte : “petit pan de mur jaune”… “le tout petit pan de mur jaune”… “le pan de mur si bien peint en jaune”… “le petit pan de mur jaune avec un auvent”…

– Et la mère du narrateur qui l’appelle “mon serin”, “mon petit jaunet”, c’est sûr que le petit pan de mur jaune c’est le petit surnom donné par la mère à son fils adoré !

– Jules, tu te moques de Marcel ? C’est pourtant sérieux, la mort de Bergotte, et l’amour maternel, et l’amour de la peinture de Vermeer. Quoique, en fait de petit pan de mur jaune, on n’y voie goutte. La Vue de Delft n’est pour Proust qu’une occasion de déployer son art de romancier, qui peut tout faire gober à son lecteur : nous nous sommes précipités sur des reproductions pour localiser le petit pan de mur jaune et nous ne sommes même pas sûrs de savoir de quel mur, quel pan, quel auvent, quel jaune il parle. L’auteur nous a roulés dans la farine, et c’est ça qui est fort : il décrit un bout de tableau, et zou, on y court, on veut voir ce qu’il a vu, on veut être sûrs de se faire sa petite opinion.

– Normal ! Proust lui-même dit dans son roman que l’écrivain donne à son lecteur un instrument d’optique pour qu’il regarde en soi-même. Et comme chaque lecteur est unique, cent proustiens, cent interprétations différentes !

– Eh bien, moi qui suis peintre, je vous le dis, ce qui compte, c’est que le petit pan de mur soit jaune, c’est la couleur. D’ailleurs, la description de la Vue de Delft nous rappelle que Proust était à sa façon un grand peintre avec sa palette faite de mots.

– Et qu’y a-t-il pour une musicienne comme moi ? la flûte de Pan, qui est jaune à cause des roseaux qui la composent, le petit pan de mur jaune c’est une flûte de Pan. Et comme Proust aime relier tout à tout, il se trouve que "pan" en grec ça veut dire tout comme dans pandémie.

– Ta flûte de Pan c’est du pipo.

– On a de la chance : quand on parle de Vermeer, on cite Proust ; quand on parle de peinture, on cite Proust, de même pour la musique, la littérature, le temps qui passe, la mémoire.  

– Et le bœuf en gelée, la madeleine…

– N’oublions pas les asperges !

Pendant cette conversation typique du petit cercle, un nouveau venu, Jérôme, homme charmant et mélancolique, ne disait rien. Il avait rejoint ce cénacle d’enragés de La Recherche, longtemps après avoir dévoré le livre après un chagrin d’amour, et s’en était trouvé consolé par l’analyse de la douleur qu’il venait d’éprouver. Rassuré que sa tristesse puisse être si bien déconstruite et élevée à un niveau universel, il avait gravi un échelon dans la connaissance de lui-même. Et quand il avait appris comment l’on pouvait retrouver des fans de Proust à Paris, il n’avait pas hésité, le troisième mercredi de chaque mois, à quitter plus tôt son bureau d’ingénieurs. Mais comme il avait l’habitude et le goût de la précision, il finit par faire une proposition :

–  Nous connaissons tous bien le tableau de Vermeer, nous en avons vu mille reproductions. Allons donc ensemble au Musée du Jeu de Paume, je me suis renseigné, parmi les œuvres présentées dans l’exposition hollandaise, se trouve notre tableau. Allons résoudre l’énigme du petit pan de mur jaune, car sur les photos on ne voit pas à l’échelle, et on ne sait pas s’il est brillant ou terne. OK ?

Le mercredi suivant la petite troupe se retrouvait devant la Vue de Delft :

 

                                                                                                                          

 

 

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