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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

PROUST et MUSIL, Norpois et Leinsdorf

Publié le 21 Novembre 2021 par proust pour tous

 

 

Dans cet ouvrage, que je relis après quelques années, et que j'avais beaucoup aimé (j'en parlais l'autre jour avec celui que j'appelle "mon p'tit Julien", responsable du rayon littérature dans la librairie L'écume des pages à Saint-Germain des prés, qui me dit, enthousiaste, "c'est mon roman préféré", et la perspective d'en discuter davantage avec lui me fait accélérer la cadence de ma lecture).

QUAND HIER, PAGE 164 DU TOME CI-DESSUS, JE LIS: 

L'idée était ancrée  profondément en lui [le comte Leinsdorf) qu'il fallait orienter l'imagination du peuple ou, comme il le dit à un journaliste à lui dévoué, du "public", vers un but qui fût clair, raisonnable, sain et compatible avec les vrais buts de l'humanité et de la nation. Ce journaliste, stimulé par le succès de son collègue, nota aussitôt cette phrase, et, comme il avait sur son prédécesseur l'avantage de la tenir "de source digne de foi", la technique de sa profession voulut qu'il fît aussitôt état, en gros caractères, de ces "informations émanant de cercles influents"; c'était précisément ce que le comte Leinsdorf  attendait de lui. Son Altesse tenait beaucoup à ne pas passer pour un idéologue, mais pour un politicien réaliste expérimenté, et voulait qu'une distinction subtile fût faite entre cette "Année autrichienne" née du cerveau d'un journaliste génial, et la prudence réfléchie des milieux responsables. Dans ce dessein, il recourut à la technique d'un homme qu'il n'aimait pas d'ordinaire à prendre pour modèle, Bismarck, et qui consistait à faire révéler par les journalistes ses véritables intentions afin de pouvoir les confirmer ou les démentir ensuite selon les exigences de l'heure. (Trad Philippe Jaccottet, édition Points)

AUSSITOT JE PENSE A PROUST

[Charlus] Je ne sais plus ce que je vous disais, que Norpois admirait cette guerre. Mais quelle singulière manière d'en parler ! D'abord avez-vous remarqué ce pullulement d'expressions nouvelles qui, quand elles ont fini par s'user à force d'être employées tous les jours – car vraiment Norpois est infatigable, je crois que c'est la mort de ma tante Villeparisis qui lui a donné une seconde jeunesse –, sont immédiatement remplacées par d'autres lieux communs ? Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient : “celui qui sème le vent récolte la tempête” ; “les chiens aboient, la caravane passe” ; “faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, disait le baron Louis” ; “il y a là des symptômes qu'il serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il convient de prendre au sérieux” ; “travailler pour le roi de Prusse” (celle-là a d'ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). Eh bien, depuis, hélas, que j'en ai vu mourir ! Nous avons eu “le chiffon de papier”, “les empires de proie”, “la fameuse Kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense”, “la victoire appartient, comme disent les Japonais, à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre”, “les Germano-Touraniens”, “la barbarie scientifique”, “si nous voulons gagner la guerre, selon la forte expression de M. Lloyd George”, enfin ça ne se compte plus, et “le mordant des troupes”, et “le cran des troupes”. Même la syntaxe de l'excellent Norpois subit du fait de la guerre une altération aussi profonde que la fabrication du pain ou la rapidité des transports. Avez-vous remarqué que l'excellent homme, tenant à proclamer ses désirs comme une vérité sur le point d'être réalisée, n'ose pas tout de même employer le futur pur et simple qui risquerait d'être contredit par les événements, mais a adopté comme signe de ce temps le verbe savoir ? » J'avouai à M. de Charlus que je ne comprenais pas bien ce qu'il voulait dire. Le Temps retrouvé

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L
L'analogie est frappante, merci de nous permettre cette double lecture - surtout à un vieux lecteur comme moi, qui ne cessera de lire la Recherche jusqu'à la fin de ses moyens physiques et mentaux, mais ne relira jamais ce grand et désespérant, "Homme sans qualités" du grand Musil...
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