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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

LES GAGNANTS DU CONCOURS DES PASTICHES DE PROUST: VI

Publié le 23 Mai 2020 par proust pour tous

l'église d'Illiers Combray

 

Espérant l'honneur d'être primée (n'étant pas distinguée) dans le concours de pastiches 2020, sans cependant recevoir une cocarde comme les plus belles vaches du concours agricole, ce qu'aurait préconisé un délicieux pasticheur, Philippe Morel dans son PAYS DE VACHES: LES VACHES, n'ayant pas attrapé LA GRIPPE DE SHANGAI, bien que j'aie dû vivre EN CONFINEMENT, EN CONFINEMENT, un vrai DEPLAISIR DE NOS JOURSaprès m'être enfuie de Paris pour LE PAYS DE CRONCE où j'avais rejoint MADEMOISELLE alias ERNESTINE DE GUERMANTES  (en fait GUERE MANTE, ETERNELLEMENT PROUSTune ECHAPPEE MUSICALE  sur L'AIR DE LA CALOMNIE j'avais laissé mon manuscrit  AU FOND D'UN TIROIR, en attendant de choisir entre deux titres, UN ARCHITECTE AVENTURE CHEZ LES VERDURIN, ou, et c'est finalement ce que je choisis, UN MERCREDI ARTISTIQUE, dans le but avoué d'égaler en exactitude journalistique L'AFFAIRE LEMOINE VUE PAR PROUST. Bien m'en avait pris, j'avais choisi le bon sujet !

 

 

Au fond d'un tiroir 

Nicolas Frery

2ème prix, catégorie Amateur

 

Autant la soudaine reviviscence d’un pan de notre vie dont nous avions perdu tout souvenir mais qui, aussitôt rappelé à notre mémoire, s’insère harmonieusement à la trame, réelle ou rêvée, de notre existence, nous procure un sentiment de triomphe (ainsi qu’au conservateur de musée une relique récemment exhumée qui parachève une collection d’objets de même facture), autant nous coûte-t-il d’être mis en demeure de reconnaître comme nôtres des actes et des propos que d’irréfragables preuves nous forcent à attribuer à notre moi passé alors que rien n’y porte l’empreinte de celui que nous croyons être ou avoir été. Jamais je n’en fis mieux l’expérience qu’un jour de désœuvrement où, arpentant cette jungle domestique – inhospitalière et touffue – qu’est le grenier d’une vieille demeure, je m’approchai d’un buffet dont le tiroir céda en grinçant, comme réticent à me livrer son contenu. En m’avisant que les feuilles jaunies qui s’échappèrent pêle-mêle étaient couvertes de lignes dont le tracé m’était aussi familier (car il s’agissait de toute évidence de mon écriture) que la substance du texte, naïve et affectée, me semblait étrangère, je ne fus pas moins frappé de stupeur que ne l’eût été la victime d’une contrefaçon mise face à face avec le travail virtuose d’un faussaire ayant imité à la perfection sa graphie pour lui extorquer quelque somme d’argent ou le brouiller avec sa maîtresse. Mais à mesure qu’une ressemblance se faisait jour entre les tournures maladroites que j’avais sous les yeux et des affèteries de style que je me rappelais confusément avoir un jour goûtées (ainsi qu’on garde, au réveil, l’ébauche d’un rêve déplaisant où l’on s’était couvert de honte), je me vis contraint de me supposer l’auteur de ces pages que je désavouais pourtant de tout mon être, comme un organisme rebelle, dans ces opérations chirurgicales dont aimait à me parler Cottard, rejette le corps étranger qu’on entreprend de greffer sur lui. Je ne parvenais pas à détacher mes yeux de ces feuilles qui me perçaient pourtant davantage le cœur que les lettres de rupture les plus déchirantes, tant il est vrai que la seule chose qui nous est plus insoutenable que la perte d’un être cher, c’est la dépossession de soi. Je compris ce jour-là quelle erreur avait été la mienne chaque fois que, lisant dans le journal que quelque érudit avait publié les juvenilia d’un écrivain que j’aimais, j’avais tressailli d’aise (tel l’enfant qui apprend que la maison familiale qu’il s’imaginait connaître « sur le bout des ongles », selon l’expression de Françoise, comportait une pièce ignorée de tous) au lieu de me demander si l’auteur de cet inédit n’eût pas été aussi atterré de le savoir exposé aux côtés de ses œuvres maîtresses dans les rayonnages d’une librairie, qu’un pianiste de renom d’entendre son public réclamer qu’il exécute des gammes après avoir interprété avec brio une sonate de Beethoven. Je ne pouvais concevoir que ma graphie eût si peu changé alors que mes idées s’étaient du tout au tout métamorphosées, comme si la fragile armature que composaient ces f, ces g et ces s si reconnaissables à leurs boucles et à leurs jambages s’était maintenue pour supporter des édifices d’allure toute différente. Quelle dérision surtout de voir le jeune homme que j’avais été proclamer  des opinions que j’eusse juré n’avoir jamais eues, ou peiner à se libérer d’influences littéraires dont je m’étais toujours cru préservé ! Je parcourus, après des portraits sans saveur et de fastidieuses dissertations, une évocation des reflets tantôt orangés tantôt amarante du nom de Guermantes dans laquelle certes, l’abîme n’était à première vue pas si grand entre telle expression sans grâce et la formule plus heureuse qui seule désormais m’eût contenté. Mais d’un texte à l’autre – de celui que je lisais à celui que j’eusse aimé lire – il y avait moins une éclosion, c’est-à-dire un déploiement de qualités déjà en germe (comme le postulent naïvement les critiques qui croient après coup reconnaître en puissance, dans des textes de jeunesse, l’art de l’écrivain mûr), qu’une authentique mue : le passage à un autre ordre de réalité, dès lors que le cocon d’un style rigide et froid se fissure et qu’ailé, diapré, se libère le beau. Je me demandai alors s’il n’était pas inévitable que cette béance qui existait entre deux époques de ma vie n’en vînt encore, à l’avenir, à séparer celui que j’étais de celui que j’allais devenir. Ainsi, ce qui me tourmentait le plus, en lisant ces pages d’autrefois, n’était-ce pas, lancinante, la peur d’imaginer l’accueil déplorable que les textes que j’avais depuis lors écrits – et dont j’avais peut-être non moins tort d’être satisfait que le moi passé de s’enorgueillir de ses piètres productions – s’exposeraient à recevoir de mon moi futur le jour où, à son tour, il les arracherait à l’obscurité d’un tiroir ?

 

 

Un architecte aventuré chez les Verdurin 

Frédérique Bertrand

Texte distingué, catégorie Amateur

 

À mon arrivée, dès le perron, Mme Verdurin entonna : « Vous qui connaissez les écrits d’Emile Mâle sur l’architecture médiévale et qui citez John Ruskin, vous allez être content de rencontrer un architecte qui œuvre à la restauration et l’étude de monuments historiques ». M. Verdurin précisa : « Elstir nous l’a déniché au pied d’un échafaudage, c’est un ancien architecte diocésain qui préfère maintenant s’occuper des palais de la République et remonter les monuments antiques. » Ce soir-là son « couvert mis » l’attendait ainsi que ceux des « fidèles ». Au moins n’avait-il pas « lâché » et, au contraire, avait débarqué avec une valise et un carton à dessin. Quel ne fut pas mon profond désarroi d’apprendre, au cours du repas, qu’il avait effectué des travaux sur l’église de Combray et, en agrandissant l’ogive des baies, avait remplacé le vénérable vitrail au blason des Guermantes, ridé par les plombs de casse, dont la gamme chromatique de rouge sombre et de bleu cobalt était enrichie par des rehauts de cémentations de jaune d'argent. Mon trouble augmenta lorsqu’il se félicita d’avoir repris l’un des clochers de Martinville, déposé la couverture d’ardoise, complété le carillon avec un nouveau jeu de cloches, surélevé le campanile, posé des abat-sons, corseté le tout avec des crochets métalliques le long des noues de toiture et rajouté une grosse girouette de gallinacé, ce qui modifiait fortement sa physionomie. C’est alors que je me souvins de cette envie d’écrire, cet empressement à fixer une sensation, à noter l’essence d’un paysage, que m’avait procurés la vision simultanée des deux clochers de Martinville lorsque, de la voiture du Dr Percepied, je les voyais tour à tour s’élever et disparaître dans le lointain. Très conscient que ces transformations du clocher impliquaient la disparition irrémédiable de l’équilibre esthétique de la scène qui m’avait tant touché, je décidai de retrouver dans mes tout premiers carnets ce petit texte écrit sur le « motif » comme un peintre eût posé son chevalet pour en capter la lumière d’un instant et faire l’esquisse d’une œuvre plus considérable. L’architecte avait écouté avec beaucoup d’intérêt Saniette au sujet de chartes de fondation, de prix faits et d’actes de future cautèle qui décrivent les bâtiments et leurs ouvrages dans les registres notariés, qu’en archiviste avisé ce dernier connaissait fort bien, et il avait fait l’éloge de son érudition à la « Patronne » qui lui avait prestement assuré qu’il ne trouverait en sa compagnie que des personnes de grande qualité et même des sommités de la médecine comme le docteur Cottard dont le diagnostic était plus sûr que celui du professeur Potain. Ce fut lors de la présentation des maquettes que la position nouvellement acquise par l’homme de l’art pendant le repas fut perdue. Le « petit clan », plus habitué aux sonates que Maurel interprétait au violon qu’à histoire raisonnée et comparée des techniques constructives, fit néanmoins preuve de curiosité, à défaut d’attention, pour les maquettes que déballait l’architecte qui, commençant par une simple ferme romaine, puis poursuivant par l’ajout de contrefiches, d’entraits retroussés, passa assez vite à la charpente médiévale. Comme son enthousiasme augmentait en fonction des progrès et de la complexité des charpentes, du nombre de blochets, de leur élancement ou de leur portée, il discourut sur les flèches et leurs appuis sur les charpentes tout en détaillant les assemblages de bois. Ce fut l’explication d’une enture à trait de Jupiter qui le foudroya. Charlus, qui avait très mal supporté l’attente puis l’absence de son protégé pendant tout le repas, tonna : « C’est aussi éclairant qu’ennuyeux ! » avec un dédain tel que l’architecte arrêta net sa démonstration, tout décontenancé, une maquette à la main. Car le terme « ennuyeux » revêtait un sens très précis dans le salon des Verdurin, marquant d’opprobre ceux qui ne pouvaient pas être intégrés au « noyau », ce qui anéantissait pour l’architecte tout espoir d’obtenir la commande de l’extension du salon d’hiver ou celle des travaux d’entretien de la villa. Mais ce fut le passage de la charpente au gros œuvre qui le disqualifia définitivement. En effet, si Mme Verdurin s’était résignée aux souffrances toujours prochaines infligées par la Beauté dans les arts, et s’était même mithridatisée contre elles, elle était bien moins préparée aux maux que la technique induit et hésitait, avec appréhension, entre une inflammation de la gorge ou une irritation des poumons à venir mais avait adapté sa posture, suivant le propos de l’architecte qui détaillait la coupe d’une nef gothique, elle avait tassé son cou, raidi ses omoplates, et ses deux bras formant deux arcs-boutants, contrebutant les poussées de sa cage thoracique, étaient solidement fondés aux accoudoirs qu’elle empoignait. L’assemblée crut qu’elle allait faire un malaise et l’invitation ne fut jamais reconduite.

 

 

L'affaire Lemoine vue par Proust

Florian-Pierre Zanardi

Texte distingué, catégorie Amateur

 

Par un mystère connu seulement des sémaphores, le message arriva quelques heures avant nous. Mon père ne pouvait nous rejoindre à Balbec, car il était retenu à Paris par une de ces affaires répétées de salon en salon, de telle sorte que la différence, entre ce que le juge tient entre ses mains le mardi, et ce qu’entend la petite bourgeoise à sa collation du jeudi, est à ce point extrême qu’un homme siégeant à la cour et participant à ladite collation n’aurait sans doute pas discerné qu’on parlait du même cas à deux jours d’écart, et se serait émerveillé que le condamné de la veille portât le même nom que l’innocent du lendemain. Il s’agissait d’une escroquerie somme toute banale, mais qui m’intéressait en ce que je pensai, un temps, en faire le sujet d’un livre. Je m’en ouvris même à un auteur qui me découragea franchement, m’exposant les dangers de fonder une œuvre sur un fait divers voué à l’oubli général ; et pourtant, il tira de mon Faux-diamantaire, titre que je projetais alors, un roman au nom presque pareil, mais plein d’une débauche toute opposée à mon idée d’origine et que ma naïveté n’aurait jamais pu concevoir. Je sentais, dans cet Henri Lemoine, tout un tableau de la science moderne : les expériences, les déceptions, l’idéal toujours repoussé, hors d’atteinte, perdu. J’aurais aimé peindre ce générateur électrique, dans l’atelier de la rue Lecourbe, l’espoir exaspéré, transi, infernal ; et ce coup mortel porté à l’amour-propre, car le diamant synthétique ne naît pas. Alors, c’eût été la rage, le délire, la ruine et la folie, menant l’homme de science à renier un à un ses principes, à vendre jusqu’à ses chaises, pour enfin en venir à l’infamie. Au lieu du crime, il aurait l’idée, en déjeunant un matin près des jardins du Luxembourg, d’une escroquerie à grande échelle, reconstruisant d’un coup son honneur et sa dignité d’artiste ; car ce scientifique eût aussi été un esprit génial et créateur. Il n’aurait pas été difficile de travestir le nom des victimes : le baron de Morienval ou le marquis de Palancy, personnages mineurs de mes essais littéraires, feraient de bonnes dupes. Quelles pages m’auraient valu l’enthousiasme ingénu du monsieur, investissant à coup de millions dans cette affaire ! Cet homme aurait parlé de sa richesse spéculative à sa maîtresse, le répétant à son mari : eux aussi se seraient lancés dans la course au diamant synthétique. Par la force du boucheà-oreille et des déformations mondaines, on aurait lu les agitations de Saint-Germain-des-Prés, les caractères de quelques duchesses et affiliées, le ridicule et la splendeur de ce monde sur le point de n’être plus, et qui accueille sa disparition dans un dernier bal ruisselant de blancheur. Le diamant faux aurait été le bourgeois maquillé en gentilhomme, éclipsant grâce à son savoir positif la vieille aristocratie, ternie par les ans. La condamnation rapide et inéluctable de l’escroc frapperait comme un coup de revolver les fortunes arnaquées. Les princes ruinés marchanderaient leurs derniers titres, et le roman évoquerait  l’ascension d’une bourgeoise sans la moindre goutte de noblesse en ses veines. La diamantinité du nom de Guermantes deviendrait fausse par ce qu’il recouvrait : une bourgeoise parvenue, produit de synthèse et des salons. L’emprisonnement ou la déportation à Cayenne de Lemoine donnerait lieu à une scène virtuose, où la solidarité de la foule pour ce Robin-des-villes signalerait le lien intime et sacré entre la science positive et la croyance populaire : les nobles avaient eu Dieu et l’honneur, les temps étaient désormais à la science et au progrès. J’avais même imaginé un dialogue final, où l’on entendait deux bonhommes commenter toute cette affaire, mais de loin. Cela révélait que ces trémulations mondaines n’émeuvent que ceux qui en parlent et que les kilomètres affaiblissent les cris. Ici à Balbec ou même à Illiers, personne n’a entendu parler de cette affaire, et quand j’essaie d’expliquer à madame de Villeparisis l’absence de mon père, elle s’exclame : « Ah ! Je m’étonne qu’on puisse s’affairer pour de telles broutilles. Ah ! que de temps perdu… »

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