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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

LES GAGNANTS DU CONCOURS DES PASTICHES DE PROUST: III

Publié le 20 Mai 2020 par proust pour tous

Langeac, dans la Haute-Loire

 

Espérant l'honneur d'être primée (n'étant pas distinguée) dans le concours de pastiches 2020, sans cependant recevoir une cocarde comme les plus belles vaches du concours agricole, ce qu'aurait préconisé un délicieux pasticheur, Philippe Morel dans son PAYS DE VACHES: LES VACHES, n'ayant pas attrapé LA GRIPPE DE SHANGAI, bien que j'aie dû vivre EN CONFINEMENT, EN CONFINEMENT, un vrai DEPLAISIR DE NOS JOURS, après m'être enfuie de Paris pour LE PAYS DE CRONCE, où j'avais rejoint MADEMOISELLE, alias ERNESTINE DE GUERMANTES (en fait GUERE MANTES, ETERNELLEMENT PROUST) en une ECHAPPEE MUSICALE sur l'AIR DE LA CALOMNIE, j'avais laissé mon manuscrit AU FOND D'UN TIROIR, en attendant de choisir entre deux titres, UN ARCHITECTE AVENTURE CHEZ LES VERDURIN, ou, et c'est finalement ce que je choisis, UN MERCREDI ARTISTIQUE, dans le but avoué d'égaler en exactitude journalistique L'AFFAIRE LEMOINE VUE PAR PROUST. Bien m'en avait pris, j'avais choisi le bon sujet !

 

Les voici, 2 par jour 

 

Les déplaisirs de nos jours

Nicolas Bouchu

Texte distingué, catégorie Amateurs

 

Longtemps je me suis connecté de bonne heure. A peine avais-je fini le repas que Françoise me préparait religieusement - quand elle n'était pas affairée à suivre comme une première communiante les prêchi-prêcha de son feuilleton préféré, qui faisait de la cuisine de mes parents où elle officiait l'antichambre d'une liturgie télévisuelle quotidienne – que je me précipitais dans ma chambre où m'attendait alors, inerte mais pourtant animé, comme peuvent l'être un Delacroix ou un Géricault la nuit au Louvre qui n'espèrent que la réouverture du lendemain pour continuer d'offrir aux premiers visiteurs matinaux leur plus bel apparat, le kaléidoscope de ma vie future, mon écran d'ordinateur. Je savais que Maman n'eût pas souhaité assister à cette cérémonie, elle qui détestait l'idée que je pusse perdre mon temps à vouloir entrer en relation avec des jeunes filles plutôt que de mettre enfin à écrire cette petite étude que ma grand-mère eût tant voulu lire si elle eût été encore de ce monde. La pensée d'imaginer Maman malheureuse, alors qu'apparaissait subrepticement sur l'écran une myriade de filaments ocre qui semblait provenir, par l'incomparable promesse de désir qu'elle illuminait, du fin fond d'une lampe des Mille et Une Nuits, obscurcissait d'un halo de culpabilité chaque recoin de ma chambre. Bloch, qui m'avait le premier parlé de ces nouvelles possibilités de rencontres un soir où il était venu dîner chez mes parents, expliqua alors à mon père et à M. de Norpois, qui cachait mal sa gêne d'avoir à écouter la logorrhée de mon ami et qui profitait de chaque allée et venue de Françoise pour reprendre la tête de la conversation, à défaut d'avoir pu acquérir celle de l'ambassade d'Italie qui lui échappa une nouvelle fois, qu'il ne cessait plus de « passer en revue » les « Cunégonde du nouveau siècle ». Il me dit sentencieusement : « Sortir le soir ? Mais tu n'y penses pas ! C'est tellement vingtième-siècle que cela en est ridicule ! Il faut te mettre au jus mon cher, l'amour ce n'est plus du sentiment, c'est du clic ! » Les propos de mon ami, bien qu'il les prononçât de telle façon qu'il en expurgeât par sa suffisance même le moindre intérêt, finissaient toutefois par aiguiser ma curiosité alentie par les longs mois d'hiver qui gelaient autant les boutons d'or du jardin de Mme Sazerat que les renoncules égrotants de mon cœur. Un soir, alors que je me retrouvai seul dans cette chambre imbibée encore des effluves qu'y avaient laissés mes amours mortes, (Gilberte et Albertine semblaient avoir disséminé chacune d'elles à des années d'intervalle leurs empreintes indélébiles sur les plus infinitésimales parcelles de ce lieu, à tel point que je ne savais plus distinguer de laquelle d'entre elles cette pièce était la plus infestée) je fis défiler devant moi les photographies de celles dont je souhaitais plus que tout qu'elles incorporassent ma vie, nourrissant le secret espoir de pénétrer toutes les existences possibles que chacune d'elles incarnait, chaque visage étant la vitrine extérieure d'inaccessibles mondes. Bloch avait raison, pensai-je, une promesse de bonheur semblait s'ouvrir, tel un sésame qu'un Ali Baba venu des profondeurs de l'Orient eût insufflé, devant cet écran dans lequel se mirait le miroir de mes espérances, comme la lanterne magique de mon enfance savait si bien me transporter dans le château de Geneviève de Brabant sans qu'un seul des membres de mon corps ne nécessitât une quelconque mobilité. Je songeai à cet instant précis que c'étaient toutes les Madames de Guermantes du monde qui seraient aussitôt offertes d'une simple pression de doigt à mon imagination. Déception pour toute ma personne. Je me rendis compte, alors que le jour du rendez-vous avec l'une de ces belles sylphides était arrivé, que l'intensité de mes douleurs à venir serait désormais corrélée au nombre de rencontres qui allaient décharger chacune dans mon cœur toute une part de souffrance que mes illusions avaient alimentée avec l'appui de la sensibilité, qui refuse ce que l'intelligence voudrait lui soumettre, la première laissant vivre au grand jour les succédanés chamarrés de l'imagination, fussent-ils annihilés par l'implacable froideur de la seconde. Nous sommes les plus grands artisans de nos propres malheurs. Je constatai impuissant que le charme scintillant que l'écran avait donné à cette jeune fille s'était évaporé avant même que je n'en eusse inhalé le premier effluve. Pis, les mots qui s'exhalaient de sa bouche agissaient comme un anesthésiant qui endormit aussitôt le moindre de mes désirs. Je n'avais plus en face de moi la fille dont la photographie virtuelle m'avait tant ému, celle dont le port de tête me faisait penser à la Jeune Femme du portrait de Machard et qui, par une transsubstantiation que seul permet le nouveau siècle, avait été transformée en une de ces caricatures grotesques de Léonard qui finissaient par effeuiller les derniers oripeaux de mes illusions perdues.

 

Le pays de la Cronce 

Hortense Delair

Texte distingué, catégorie Amateurs

Les jours où le temps humide de la fin d’hiver ne nous permettait pas de sortir à pied, comme nous le faisions avec plaisir lorsqu’aux alentours de onze heures, le soleil se levait et éclairait ce coin de vallée d’un rayon pâle, bientôt disparu derrière le pan de colline boisée où se nichait la maison, nous empruntions en voiture la petite route qui, serpentant à travers la vallée de la Cronce, fait se rejoindre Saint-Flour et Langeac. La brume persistante, dont l’humidité soyeuse atténuait jusqu’à la rumeur du ruisseau auquel les eaux limpides et glaciales, tout droit tombées des montagnes, donnaient alors la rondeur, l’épaisseur alléchantes que j’eusse aimé trouver lorsque, l’été, je dévalais les prés secs pour découvrir un filet d’eau brune traversé de couleuvres, faisait paraître interminables ces courtes promenades, et leur conférait le charme d’une errance dans laquelle nous nous enfoncions d’autant plus sûrement que nous savions devoir trouver au retour, préparées par Yvette, de larges tartines du beurre de Guermantes, très jaune et grossièrement moulé, qu’elle achetait pour moi au marché de Langeac (ainsi souvent, ayant repoussé un rendez-vous avec Gabriel parce que, le croyant sûr, je pensais m’offrir sans danger le plaisir de le désirer, je m’étais trouvée, comme parfois dans la brume par une après-midi d’hiver plus sombre que les autres, si triste et effrayée de ne jamais le revoir – et lui supposant alors mille rendez-vous présents qui sans doute le détourneraient plus tard de celui que j’avais pris soin de lui fixer – qu’abdiquant aussitôt tout raffinement de désir, je le priais de me rejoindre immédiatement et le plus vite possible). L’isolement du village nous forçait cependant, certains jours, à nous rendre en ville, et bien souvent ma mère, peu encline même durant ses congés à une inaction prolongée, faisait le trajet jusqu’à Langeac qui, puisqu’elle se trouvait dans le même département que notre maison, paraissait à la fois plus proche et plus adaptée au réapprovisionnement des périodes de vacances. Retourner à SaintFlour où nous habitions toute l’année, quoique la distance fut équivalente, nous eut semblé aussi absurde que si, en vacances à Dieppe et résidant à Paris, nous eussions choisi le dimanche d’aller flâner au Bon Marché. Car c’est sous les habitudes les plus anodines que se dissimule souvent la distance fantasmée que nous plaçons entre les choses, distance qui, si nous la parcourions tout d’une traite et, si l’on peut dire, dans une perspective expérimentale, se révèlerait à tel point différente de celle que nous supposions, qu’à un ami qui nous aurait soutenu depuis le début que nous nous méprenions, nous nous verrions obligés de répondre, comme d’une femme dont les épaules encore fraîches et les manières vives nous empêchent de saisir l’âge réel, qu’elle ne les faisait pas. Depuis notre maison de Haute-Loire, Saint-Flour, à laquelle on n’accédait qu’après avoir traversé l’obscure haie de sapins qui constitue, depuis la route, le seul aperçu sensible de la Margeride, se réduisait pour nous à l’évocation de la falaise noire, imposante et familière, au-dessus de laquelle, au retour des vacances, nous nous préoccuperions de distinguer, aussi tôt que possible et comme après un long voyage, les tours carrées de la cathédrale. À l’autre bout de la vallée, Langeac, dont le final vif fait s’élever gaiement une petite église de pierre rouge du lit assoupi de l’Allier, nous semblait au contraire une destination de promenade, dont les marchés des mardis et jeudis rythmaient notre quotidien au même titre que les visites régulières, chaque soir avant le dîner et bien après le coucher du soleil, du berger du village. Le plaisir que me faisaient ces visites – plaisir mêlé d’ennui, car elles m’obligeaient bien souvent à poser mon livre, quitter le feu et renouer avec une forme de vie sociale émoussée par le silence, le froid et l’obscurité qui dès quatre heures entouraient la maison – était semblable à celui des promenades régulières dans une ville que seule l’habitude nous force à parcourir, mais dont on sait qu’elle appartient au seul temps des vacances, et que sitôt ce temps passé, nous ne la verrons plus. Les visites du berger, comme nos passages à Langeac, les unes et les autres étant d’ailleurs associés dans mon esprit comme le seraient deux sons de cloches résonnant, l’un le matin, l’autre le soir, aux extrémités d’une journée de solitude, me procuraient le doux plaisir des habitudes vouées à cesser.

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