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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

LES GAGNANTS DU CONCOURS DES PASTICHES DE PROUST: II

Publié le 19 Mai 2020 par proust pour tous

 

Espérant l'honneur d'être primée (n'étant pas distinguée) dans le concours de pastiches 2020, sans cependant recevoir une cocarde comme les plus belles vaches du concours agricole, ce qu'aurait préconisé un délicieux pasticheur, Philippe Morel dans son PAYS DE VACHES: LES VACHES, n'ayant pas attrapé LA GRIPPE DE SHANGAI, bien que j'aie dû vivre EN CONFINEMENT  EN CONFINEMENT un vrai DEPLAISIR DE NOS JOURS, après m'être enfuie de Paris pour LE PAYS DE CONCHE, où j'avais rejoint MADEMOISELLE, alias ERNESTINE DE GUERMANTES (en fait GUERE MANTES, ETERNELLEMENT PROUST) en une ECHAPPEE MUSICALE sur l'AIR DE LA CALOMNIE, j'avais laissé mon manuscrit AU FOND D'UN TIROIR, en attendant de choisir entre deux titres, UN ARCHITECTE AVENTURE CHEZ LES VERDURIN, ou, et c'est finalement ce que je choisis, UN MERCREDI ARTISTIQUE, dans le but avoué d'égaler en exactitude journalistique L'AFFAIRE LEMOINE VUE PAR PROUST. Bien m'en avait pris, j'avais choisi le bon sujet !

 

Les voici, 2 par jour , le même titre, le même sujet:

En confinement

Garance Mazelier

3ème prix, catégorie Amateurs

 

Désormais, je ne percevais plus les bruits du dehors que par l’intermédiaire de Françoise, seule de la maison à pouvoir sortir et qui nous indiquait ainsi, par sa simple présence et l’odeur de son manteau quand elle franchissait la porte d’entrée, l’existence d’une vie extérieure qui parvenait à se maintenir malgré les interdictions qu’on avait multipliées pour tenter de braver un fléau dont le docteur Cottard disait pourtant, quelques semaines auparavant, qu’il n’avait pas plus de chance de se propager qu’une guerre d’éclater. Aussi Françoise avait-elle été désignée, au moment où mes parents étaient partis à Combray tandis que j’avais insisté pour rester à Paris, comme une passeuse entre les deux mondes, et avait étrangement repris les traits qu’elle arborait jadis : la superstition paysanne avait pris le dessus sur les habitudes parisiennes, de sorte que l’agitation en cuisine avait été remplacée au fil des jours par d’imperceptibles chuchotements. Un vers de Baudelaire me revenait d’ailleurs en mémoire lorsque je pensais à cette liberté dont Françoise jouissait, quand Albertine et moi devions rester reclus : La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse… Sans toutefois m’y résoudre par crainte d’attiser son envie de s’enfuir de la prison dorée dans laquelle je l’avais placée, j’eusse voulu réciter ce vers à Albertine, éternelle insoumise et docile pourtant au petit matin lorsque, éreintée par la nuit, ses yeux mi-clos sur lesquels s’enfonçait le poids du sommeil que je l’empêchais de trouver, elle se résolvait à continuer une histoire commencée plus tôt, je n’aurais su dire à quel moment – les jours tissaient désormais un fil continu dans ma mémoire, seuls la couleur des ombres et le chant des oiseaux revenus dans la ville auraient pu me permettre de les distinguer. Les marchands et les crieurs des rues avaient en effet cessé de me réveiller chaque matin, comme de ravir Albertine par les mondes nouveaux qu’ils faisaient miroiter dans son esprit. Puisqu’aucune sortie n’était plus possible, il ne restait à mon amie que les ressorts de la correspondance, et si j’interceptais de nombreuses lettres d’Andrée, ou quelquefois d’autres jeunes filles de la petite bande, mes soupçons devinrent d’un autre ordre lorsque j’appris que l’une d’elles avait totalement perdu les sens du goût et de l’odorat : j’avais alors imposé à Albertine une impitoyable quatorzaine, au cours de laquelle nous ne communiquions que par des signaux à travers les cloisons de nos cabinets de toilette contigus. Cet enfermement, maintes fois souhaité mais qui advenait finalement de manière fortuite et comme malgré moi, n’avait toutefois pas rendu mes nuits plus calmes : d’étranges spectres se logeaient dans l’étoffe des dorveilles moyenâgeuses qui peuplaient maintenant mon quotidien et ne me quittaient que lorsque les lignes colorées, fruits de mon imagination en même temps que des rumeurs lumineuses de la ville, s’effaçaient des murs de ma chambre, rejetées dans les confins de la pièce qui m’entourait et que je peuplais de légendes. À défaut de pouvoir me rendre au théâtre admirer la Berma en Junie, puisque tous les lieux publics avaient été contraints de fermer leurs portes, je rejouais dans le huis clos des quelques pièces auxquelles mon univers se réduisait le théâtre tragique et néronien de mes amours superstitieuses. Ce petit théâtre pouvait aussi, certains jours, s’étendre à la cour de notre immeuble, de sorte que je ne pouvais que remarquer à quel point Albertine continuait d’être irrésistiblement attirée par les bruits de l’extérieur, bien qu’ils se fissent de plus en plus rares. Un jour – quoique j’eusse fait venir des tapis persans que j’avais remarqués chez Odette Swann, laquelle avait depuis peu délaissé ses aspirations japonisantes pour s’intéresser à l’Orient, comme pour se rapprocher de l’image que son défunt mari avait voulu bien des fois lui donner, et d’autres étoffes plus merveilleuses encore, en velours, en brocart, en damas, pour calfeutrer ma chambre et la confiner, de manière à créer une seconde peau à l’intérieur de la première, celle de mon appartement, qui m’était imposée – Albertine parvint toutefois à entendre le bruit, modulé, ouaté et assourdi par les tissus apposés à mes murs, d’une voiture prête à partir ; on décelait les effusions liées aux malles que l’on transporte lorsque l’on part pour un long voyage, les domestiques qui s’agitent et orchestrent ces préparatifs. Mon amie se précipita à la fenêtre : les Guermantes étaient en train de quitter Paris pour rejoindre leurs terres.

 

En confinement

Laetitia Conti

Texte distingué, catégorie Amateurs

 

 

Ma voisine disparue, je n’avais plus de raison de rester dans cet appartement au moment où beaucoup de ceux qui le pouvaient s’enfuyaient de la ville avant que les autorités n’eussent proclamé l’interdiction générale de la quitter, et même de sortir autrement que pour remplir les tâches nécessaires à la survie. Jamais je n’ai douté que le désir fût autre chose que la réaction provoquée en nous par notre croyance tout à la fois en la possibilité et en l’impossibilité de sa réalisation. Connaissant bien malgré moi la nature des relations qui l’unissait depuis peu à l’occupant du trois pièces contigu à mon studio, pianiste médiocrement connu, homme à femmes, et dont la faible épaisseur des murs ne m’avait pas laissé ignorer sa récente bonne fortune, je l’avais ressenti quelques jours auparavant dans l’ascenseur où j’étais monté avec elle, alors qu’en regardant ses doigts accomplir avec une virtuosité un peu mécanique les mouvements qu’exigeait la consultation des messages contenus dans son téléphone portable, je m’étais surpris à les imaginer s’acquittant d’une toute autre tâche avec la même autorité un peu fébrile, et tout aussi ostensiblement indifférente à mon égard. Savoir que je ne la reverrais plus avant que ne fût accompli le temps qu’il plairait au nouveau virus de prendre pour faire sa moisson de malades et malheureusement de morts avait soudain rendu sa présence dans l’immeuble plus désirable qu’aucune autre satisfaction que j’eusse pu souhaiter dans l’instant qui avait précédé la nouvelle de son éloignement. C’était son propre compagnon qui m’avait appris leur départ alors que je remontais chez moi, chargé des provisions que j’avais pu trouver dans le supermarché au coin dans la rue. Dégringolant l’escalier en tirant derrière lui sans précaution une valise à roulettes, il me déclara avec véhémence que, du moment qu’il ne serait bientôt plus possible de vivre en ville comme un être humain et non comme ce qu’il qualifia de ‘hamster dans sa cage’, il préférait partir dans un lieu où les mouvements seraient moins contraints, fût-ce en Seine-et-Marne, à Guermantes, où sa tante avait une maison, et surtout – il insista sur ce point qui paraissait justifier à ses yeux aussi bien sa fuite éperdue que, par la modestie des dimensions qu’il lui attribuait, le choix discutable de se jeter dans un train au mépris du risque de propager un virus dont il pouvait être déjà à son insu porteur – un petit jardin. « Faites comme moi, mettez-vous donc au plus vite à la recherche d’un trou perdu en province où passer ce foutu confinement, on y échappera plus facilement », me dit-t-il, chuchotant sur le ton de la confidence, « Je suis un artiste, je ne supporte pas l’enfermement » ajouta-t-il en élevant de nouveau la voix comme pour protester de son droit à enfreindre la règle qui était sur le point de s’appliquer à tous. Je reculai prudemment pour laisser passer ce personnage antipathique, me collant à la rampe tandis qu’il poursuivait sa course furieuse en heurtant chaque marche avec les roues de sa valise sans égard pour le bruit propre à rendre sourds ceux des habitants de l’immeuble qui ne l’eussent pas encore déserté.  De retour dans mon appartement, j’ouvris la fenêtre de ma chambre à temps pour le voir se précipiter dans la bouche du métro, tirant toujours sa valise d’une main et tenant de l’autre le foulard qui lui couvrait le bas du visage afin de le protéger des projections que des malades ignorants de leur état eussent pu lui adresser. Je restai songeur et incapable de décider s’il me convenait, à moi aussi, de fuir Paris, d’où toute vibration des possibles serait bientôt bannie. Les notes tirées du piano installé dans le salon de mon voisin se mêlaient à ma rêverie depuis déjà un moment quand je m’aperçus que le balancement de ce mouvement perpétuel dont le rythme d’abord hésitant s’affermissait peu à peu signifiait que les touches s’enfonçaient en ce moment même sous les doigts dont le jeu rapide et impérieux sur l’écran du portable m’avait séduit au point de vouloir rester en ville pour y passer la période de réclusion obligatoire qui s’annonçait, à condition que cela fût auprès de l’invisible voisine qu’il serait peut-être possible d’apercevoir sur le minuscule balcon où elle se tenait parfois, au côté de son compagnon à la voix virile qui pérorait en fumant une cigarette. Je ne la voyais pas mais je l’écoutais déchiffrer avec une délicate maladresse ce morceau de musique baroque parmi mes préférés, comprenant alors que dans la solitude du confinement, j’allais avoir le bonheur d’être séparé, mais séparé seulement, de l’objet de mon désir par une mince cloison qui me laisserait imaginer jusqu’aux moindres mouvements d’une vie dont presque rien ne m’échapperait, ou plutôt juste assez me parviendrait pour susciter en moi un sentiment d’intimité mystérieuse peutêtre préférable même à la réalisation d’un rêve d’autant plus délicieux qu’il était d’ailleurs, désormais, interdit.

 

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