Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

LES SEPT LEÇONS DE MARCEL PROUST : Le langage (et la vidéo très drôle de Xavier Gallais)

Publié le 7 Mars 2020 par proust pour tous

une belle petite "saule" servie au Grand Hôtel de Balbec

 

LES SEPT LEÇONS: Savoir observer - Déchiffrer le monde - Découvrir les codes de la société - Inclure la dimension du temps en tout ce que nous vivons - Se connaître soi-même - Recourir à l’humour dans des situations variées - Oser des rapprochements inattendus, relier tout à tout

Appliquées à :

 

 

LE LANGAGE

Oui ou non ? (observer, recourir à l’humour)

— «Peut-être, peut-être (ce qui signifiait peut-être non)» disait Françoise pour ne pas écarter définitivement la possibilité d’une alternative plus favorable. (CS)

 

Souvent, mais peu à la fois (observer, incorporer le temps, effets de la mémoire)

Il ne put pourtant pas se consoler de la mort de sa femme, mais pendant les deux années qu’il lui survécut, il disait à mon grand-père: «C’est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois.» «Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann», était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes. (CS)

 

Langage de paysanne (observer, déchiffrer, recourir à l’humour)

[Françoise] "Il paraît qu'elle a bien confiance à des médailles. Jamais elle ne partira en voyage si elle a entendu la chouette, ou bien comme un tic-tac d'horloge dans le mur, ou si elle a vu un chat à ménuit, ou si le bois d'un meuble, il a craqué. Ah! c'est une personne très croyante!" (CS)

 

De l’usage de quoique et parce que  (déchiffrer, recourir à l’humour)

Ma mère s’émerveillait qu’il fut si exact quoique si occupé, si aimable quoique si répandu, sans songer que les «quoique» sont toujours des «parce que» méconnus, et que (de même que les vieillards sont étonnants pour leur âge, les rois pleins de simplicité, et les provinciaux au courant de tout) c’était les mêmes habitudes qui permettaient à M. de Norpois de satisfaire à tant d’occupations et d’être si ordonné dans ses réponses, de plaire dans le monde et d’être aimable avec nous. (JF)                 

                                                                

Jambon et langage   (observer, déchiffrer, recourir à l’humour)

Croyant la langue moins riche qu’elle n’est et ses propres oreilles peu sûres, sans doute la première fois qu’elle avait entendu parler de jambon d’York avait-elle cru — trouvant d’une prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu’il pût exister à la fois York et New-York — qu’elle avait mal entendu et qu’on aurait voulu dire le nom qu’elle connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d’York se faisait précéder dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de: New qu’elle prononçait Nev’. Et c’est de la meilleure foi du monde qu’elle disait à sa fille de cuisine: «Allez me chercher du jambon chez Olida. Madame m’a bien recommandé que ce soit du Nev’-York. » (JF)

 

Un vrai grand style : Mme de Sévigné (observer, recourir à l’humour, relier tout à l’art et à la culture)

Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour Mme de Sévigné.Il ne faut pas se laisser tromper par des particularités purement formelles qui tiennent à l’époque, à la vie de salon et qui font que certaines personnes croient qu’elles ont fait leur Sévigné quand elles ont dit: «Mandez-moi ma bonne» ou «Ce comte me parut avoir bien de l’esprit», ou «faner est la plus jolie chose du monde». Déjà Mme de Simiane s’imagine ressembler à sa grand’mère parce qu’elle écrit: «M. de la Boulie se porte à merveille, monsieur, et il est fort en état d’entendre des nouvelles de sa mort», ou «Oh! mon cher marquis, que votre lettre me plaît! Le moyen de ne pas y répondre», ou encore: «Il me semble, monsieur, que vous me devez une réponse et moi des tabatières de bergamote. Je m’en acquitte pour huit, il en viendra d’autres . . .; jamais la terre n’en avait tant porté. C’est apparemment pour vous plaire.» Et elle écrit dans ce même genre la lettre sur la saignée, sur les citrons, etc., qu’elle se figure être des lettres de Mme de Sévigné. Mais ma grand’mère qui était venue à celle-ci par le dedans, par l’amour pour les siens, pour la nature, m’avait appris à en aimer les vraies beautés, qui sont tout autres. Elles devaient bientôt me frapper d’autant plus que Mme de Sévigné est une grande artiste de la même famille qu’un peintre que j’allais rencontrer à Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses, Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c’est de la même façon que lui, qu’elle nous présente les choses, dans l’ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer d’abord par leur cause. Mais déjà cet après-midi-là, dans ce wagon, en relisant la lettre où apparaît le clair de lune: «Je ne pus résister à la tentation, je mets toutes mes coiffes et casques qui n’étaient pas nécessaires, je vais dans ce mail dont l’air est bon comme celui de ma chambre; je trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs religieuses grises et blanches, du linge jeté par-ci par-là, des hommes ensevelis tout droits contre des arbres, etc.», je fus ravi par ce que j’eusse appelé un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la même façon que lui les caractères?) le côté Dostoïewski des Lettres de Madame de Sévigné. (JF)

 

A ne pas prendre à la lettre (observer, déchiffrer, recourir à l’humour, relier tout à tout)

Ah! on dit lift.» Et d’un ton sec et hautain: — «Cela n’a d’ailleurs aucune espèce d’importance.» Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l’amour-propre, dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare sans importance; phrase tragique parfois qui la première de toutes s’échappe si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d’enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service: «Ah! bien, cela n’a aucune espèce d’importance, je m’arrangerai autrement»; l’autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce d’importance d’être rejeté étant quelquefois le suicide. (JF)

 

Faire savoir sans parler (observer, déchiffrer, recourir à l’humour)

 Elle savait faire tenir tout ce qu’elle ne pouvait exprimer directement, dans une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins qu’une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait un objet. Ainsi, quand il m’arrivait de laisser, par mégarde, sur ma table, au milieu d’autres lettres, une certaine qu’il n’eût pas fallu qu’elle vît, par exemple parce qu’il y était parlé d’elle avec une malveillance qui en supposait une aussi grande à son égard chez le destinataire que chez l’expéditeur, le soir, si je rentrais inquiet et allais droit à ma chambre, sur mes lettres rangées bien en ordre en une pile parfaite, le document compromettant frappait tout d’abord mes yeux comme il n’avait pas pu ne pas frapper ceux de Françoise, placé par elle tout en dessus, presque à part, en une évidence qui était un langage, avait son éloquence, et dès la porte me faisait tressaillir comme un cri. (JF)          

                                                         

Café du commerce (observer, déchiffrer, recourir à l’humour)

…un interlocuteur qui, à la faveur du brouillard, était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque plage située aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. «Ce n’est pas tout de se perdre, mais c’est qu’on ne se retrouve pas.» La justesse de cette pensée frappa le patron parce qu’il l’avait déjà entendu exprimer plusieurs fois ce soir. En effet, il avait l’habitude de comparer toujours ce qu’il entendait ou lisait à un certain texte déjà connu et sentait s’éveiller son admiration s’il ne voyait pas de différences. Cet état d’esprit n’est pas négligeable car, appliqué aux conversations politiques, à la lecture des journaux, il forme l’opinion publique, et par là rend possibles les plus grands événements. Beaucoup de patrons de cafés allemands admirant seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la France, l’Angleterre et la Russie «cherchaient» l’Allemagne, ont rendu possible, au moment d’Agadir, une guerre qui d’ailleurs n’a pas éclaté. Les historiens, s’ils n’ont pas eu tort de renoncer à expliquer les actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer par la psychologie de l’individu médiocre. (CG)

 

Un nom qui contient beaucoup (observer, déchiffrer, recourir à l’humour, relier tout à tout)

Mme de Guermantes s’était assise. Son nom, comme il était accompagné de son titre, ajoutait à sa personne physique son duché qui se projetait autour d’elle et faisait régner la fraîcheur ombreuse et dorée des bois des Guermantes au milieu du salon, à l’entour du pouf où elle était. (CG)

 

Un dialogue qui pourrait être de Molière (observer, recourir à l’humour, relier tout à la culture)

On entendait, dominant toutes les conversations, l’intarissable jacassement de M. de Charlus, lequel causait avec Son Excellence le duc de Sidonia, dont il venait de faire la connaissance. De profession à profession, on se devine, et de vice à vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient chacun immédiatement flairé celui de l’autre, et qui, pour tous les deux, était, dans le monde, d’être monologuistes, au point de ne pouvoir souffrir aucune interruption. Ayant jugé tout de suite que le mal était sans remède, comme dit un célèbre sonnet, ils avaient pris la détermination, non de se taire, mais de parler chacun sans s’occuper de ce que dirait l’autre. Cela avait réalisé ce bruit confus, produit dans les comédies de Molière par plusieurs personnes qui disent ensemble des choses différentes. (S&G)

 

L’amour de l’étymologie  (observer, recourir à l’humour, relier tout à la culture)

[Brichot]: Le mot Bricq entre dans la formation d’une quantité de noms de lieux de nos environs. Le brave ecclésiastique a eu l’idée passablement biscornue qu’il vient de Briga, hauteur, lieu fortifié. Il le voit déjà dans les peuplades celtiques, Latobriges, Nemetobriges, etc., et le suit jusque dans les noms comme Briand, Brion, etc . . . Pour en revenir au pays que nous avons le plaisir de traverser en ce moment avec vous, Bricquebosc signifierait le bois de la hauteur, Bricqueville l’habitation de la hauteur, Bricquebec, où nous nous arrêterons dans un instant avant d’arriver à Maineville, la hauteur près du ruisseau. Or ce n’est pas du tout cela, pour la raison que bricq est le vieux mot norois qui signifie tout simplement: un pont. De même que fleur, que le protégé de Mme de Cambremer se donne une peine infinie pour rattacher tantôt aux mots scandinaves floi, flo, tantôt au mot irlandais ae et aer, est au contraire, à n’en point douter, le fiord des Danois et signifie: port. De même l’excellent prêtre croit que la station de Saint–Martin-le-Vêtu, qui avoisine la Raspelière, signifie Saint–Martin-le-Vieux (vetus). Il est certain que le mot de vieux a joué un grand rôle dans la toponymie de cette région. Vieux vient généralement de vadum et signifie un gué, comme au lieu dit: les Vieux. C’est ce que les Anglais appelaient «ford» (Oxford, Hereford). Mais, dans le cas particulier, vieux vient non pas de vetus, mais de vastatus, lieu dévasté et nu. Vous avez près d’ici Sottevast, le vast de Setold; Brillevast, le vast de Berold. Je suis d’autant plus certain de l’erreur du curé, que Saint–Martin-le-Vieux s’est appelé autrefois Saint–Martin-du-Gast et même Saint–Martin-de-Terregate. Or le v et le g dans ces mots sont la même lettre. On dit: dévaster mais aussi: gâcher. Jachères et gâtines (du haut allemand wastinna) ont ce même sens: Terregate c’est donc terra vastata. (S&G)

 

Médecine ou cuisine ? (observer, recourir à l’humour, relier tout à tout)

Cottard, docile, avait dit à la Patronne: «Bouleversez-vous comme ça et vous me ferez demain 39 de fièvre», comme il aurait dit à la cuisinière: «Vous me ferez demain du ris de veau.» La médecine, faute de guérir, s’occupe à changer le sens des verbes et des pronoms. .  (S&G)

 

Une erreur de prononciation qui en dit long  (observer, recourir à l’humour)

[le directeur du grand hôtel de Balbec]: « Et comme c’est léger, on pourrait vous faire frire une petite sole.» Je refusai le tout, mais fus surpris d’entendre le nom du poisson (la sole) être prononcé comme l’arbre le saule, par un homme qui avait dû en commander tant dans sa vie.  (S&G)

 

Une proposition de nom d’artiste mal venue (observer, recourir à l’humour, relier tout à tout)

M. de Charlus aurait voulu que Morel tînt tout de lui, même son nom. S'étant avisé que le prénom de Morel était Charles, qui ressemblait à Charlus, et que la propriété où ils se voyaient s'appelait les Charmes, il voulut persuader à Morel qu'un joli nom agréable à dire étant la moitié d'une réputation artistique, le virtuose devait sans hésiter prendre le nom de "Charmel", allusion discrète au lieu de leurs rendez-vous. Morel haussa les épaules.  (S&G)

 

Pour paraître intelligent  (recourir à l’humour, relier tout à la culture)

   " Vous parlez de grenouilles. Moi, en me trouvant au milieu de personnes si savantes, je me fais l'effet de la grenouille devant l'aréopage." (c'était la seconde fable), dit Cancan qui faisait souvent en riant beaucoup, cette plaisanterie grâce à laquelle il croyait à la fois par humilité et avec à-propos, faire profession d'ignorance et étalage de savoir.  (S&G)

 

Une phrase à placer quand on peut (recourir à l’humour)

Il savait orner un dîner où on l’invitait en disant au moment du poisson (le poisson fût-il pourri) ou à l’entrée: «Mais dites donc, il me semble que voilà une belle bête.» (S&G)

 

La règle des trois adjectifs  (observer, déchiffrer, recourir à l’humour)

C’était l’époque où les gens bien levés observaient la règle d’être aimables et celle dite des trois adjectifs. Mme de Cambremer les combinait toutes les deux. Un adjectif louangeux ne lui suffisait pas, elle le faisait suivre (après un petit tiret) d’un second, puis (après un deuxième tiret) d’un troisième. Mais ce qui lui était particulier, c’est que, contrairement au but social et littéraire qu’elle se proposait, la succession des trois épithètes revêtait, dans les billets de Mme de Cambremer, l’aspect non d’une progression, mais d’un diminuendo. Mme de Cambremer me dit, dans cette première lettre, qu’elle avait vu Saint–Loup et avait encore plus apprécié que jamais ses qualités «uniques — rares — réelles», et qu’il devait revenir avec un de ses amis (précisément celui qui aimait la belle-fille), et que, si je voulais venir, avec ou sans eux, dîner à Féterne, elle en serait «ravie — heureuse — contente». Peut-être était-ce parce que le désir d’amabilité n’était pas égalé chez elle par la fertilité de l’imagination et la richesse du vocabulaire que cette dame tenait à pousser trois exclamations, n’avait la force de donner dans la deuxième et la troisième qu’un écho affaibli de la première. Qu’il y eût eu seulement un quatrième adjectif, et de l’amabilité initiale il ne serait rien resté. (S&G)  

 

Quand nous disons une banalité  (déchiffrer, recourir à l’humour)

…comme Bloch avait avoué qu’il était un peu poète, « à ses heures », avait-il ajouté, avec le rire sarcastique dont il accompagnait une banalité quand il ne pouvait pas trouver une parole originale. (S&G)

Les bruits de la rue (observer, recourir à l’humour, relier tout à tout, à la culture et à l’art)

Certes, la fantaisie, l'esprit de chaque marchand ou marchande, introduisaient souvent des variantes dans les paroles de toutes ces musiques que j'entendais de mon lit. Pourtant un arrêt rituel mettant un silence au milieu d'un mot, surtout quand il était répété deux fois, évoquait constamment le souvenir des vieilles églises. Dans sa petite voiture conduite par une ânesse, qu'il arrêtait devant chaque maison pour entrer dans les cours, le marchand d'habits, portant un fouet, psalmodiait : « Habits, marchand d'habits, ha... bits » avec la même pause entre les deux dernières syllabes d'habits que s'il eût entonné en plain-chant : « Per omnia saecula saeculo... rum » ou : « Requiescat in pa... ce », bien qu'il ne dût pas croire à l'éternité de ses habits et ne les offrît pas non plus comme linceuls pour le suprême repos dans la paix. Et de même, comme les motifs commençaient à s'entre-croiser dès cette heure matinale, une marchande de quatre-saisons, poussant sa voiturette, usait pour sa litanie de la division grégorienne :

À la tendresse, à la verduresse

Artichauts tendres et beaux

Arti... chauts

bien qu'elle fût vraisemblablement ignorante de l'antiphonaire et des sept tons qui symbolisent, quatre les sciences du quadrivium et trois celles du trivium.

Tirant d'un flûtiau, d'une cornemuse, des airs de son pays méridional dont la lumière s'accordait bien avec les beaux jours, un homme en blouse, tenant à la main un nerf de boeuf et coiffé d'un béret basque, s'arrêtait devant les maisons. C'était le chevrier avec deux chiens et, devant lui, son troupeau de chèvres. Comme il venait de loin il passait assez tard dans notre quartier ; et les femmes accouraient avec un bol pour recueillir le lait qui devait donner la force à leurs petits. Mais aux airs pyrénéens de ce bienfaisant pasteur se mêlait déjà la cloche du repasseur, lequel criait : « Couteaux, ciseaux, rasoirs. » Avec lui ne pouvait lutter le repasseur de scies, car, dépourvu d'instrument, il se contentait d'appeler : « Avez-vous des scies à repasser, v'là le repasseur », tandis que, plus gai, le rétameur, après avoir énuméré les chaudrons, les casseroles, tout ce qu'il étamait, entonnait le refrain : « Tam, tam, tam, c'est moi qui rétame, même le macadam, c'est moi qui mets des fonds partout, qui bouche tous les trous, trou, trou, trou » ; et de petits Italiens, portant de grandes boîtes de fer peintes en rouge où les numéros – perdants et gagnants – étaient marqués, et jouant d'une crécelle, proposaient : « Amusez-vous, mesdames, v'là le plaisir. » (P)  Ecoutez Xavier Gallais 

                                          

Une perpétuelle erreur  (observer, déchiffrer, inclure le temps, recourir à l’humour, relier à la culture)

Nous voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous répétons un nom tel que nous l’avons entendu jusqu’à ce que l’expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n’arrive pas toujours. Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de Mme Sazerat et Françoise continua à dire Mme Sazerin, non par cette volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction et était tout ce qu’elle avait ajouté chez elle à la France de Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789 elle ne réclamait qu’un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous et de maintenir qu’hôtel, été et air étaient du genre féminin), mais parce qu’en réalité elle continua toujours d’entendre Sazerin. Cette perpétuelle erreur, qui est précisément la « vie », ne donne pas ses mille formes seulement à l’univers visible et à l’univers audible, mais à l’univers social, à l’univers sentimental, à l’univers historique, etc. (AD)

 

Comment poser une question sans paraitre curieux (déchiffrer)

Elle gardait malgré toutes mes critiques sa manière insidieuse de poser des questions d'une façon indirecte pour laquelle elle avait utilisé depuis quelque temps un certain "parce que sans doute". N'osant pas me dire: "Est-ce que cette dame a un hôtel?" elle me disait, les yeux timidement levés comme ceux d'un bon chien, "Parce que sans doute cette dame a un hôtel particulier...", évitant l'interrogation. (TR)

 

Litanie (observer, relier à la culture) 

Il est du reste curieux combien non seulement les expressions mais les pensées varient peu chez une même personne. Le maître d'hôtel ayant pris l'habitude de déclarer que M. Poincaré était mal intentionné, pas pour l'argent, mais parce qu'il avait voulu absolument la guerre, il redisait cela, sept à huit fois par jour devant le même auditoire habituel et toujours aussi intéressé. Pas un mot n'était modifié, pas un geste, une intonation. Bien que cela ne durât que deux minutes, c'était invariable, comme une représentation. (TR)

 

Clichés et guerre de 14 (observer, incorporer le temps, recourir à l’humour)

Autrefois je me rappelle que vous vous amusiez à noter ces modes de langage qui apparaissaient, se maintenaient, puis disparaissaient: celui qui sème le vent récolte la tempête, les chiens aboient, la caravane passe, faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonne finance disait le baron Louis. Il y a des symptômes qu'il serait exagéré de prendre au tragique mais qu'il convient de prendre au sérieux, travailler pour le roi de Prusse (celle-là a d'ailleurs ressuscité, ce qui était infaillible). Hé bien depuis hélas que j'en ai vu mourir, nous avons eu le chiffon de papier, les empires de proie, la fameuse kultur qui consiste à assassiner des femmes et des enfants sans défense, la victoire appartient comme disent les Japonais à celui qui sait souffrir un quart d'heure de plus que l'autre, les Germano-Touraniens, la barbarie scientifique - si nous voulons gagner la guerre selon la forte expression de M. Lloyd George - (TR)

Il faut se méfier du « je » (déchiffrer, recourir à l’humour, relier à la culture)

Devant lui Mme Verdurin ne laissait pas trop voir, sauf par une maussaderie qui eût averti un homme plus perspicace, le peu de cas qu'elle faisait de ce qu'il écrivait. Elle lui reprocha seulement une fois d'écrire si souvent "je". Et il avait en effet l'habitude de l'écrire continuellement d'abord parce que par habitude de professeur il se servait constamment d'expressions comme "j'accorde que", "je veux bien que l'énorme développement des fronts nécessite", etc., mais surtout parce qu'ancien antidreyfusard militant qui flairait la préparation germanique bien longtemps avant la guerre, il s'était trouvé écrire très souvent: "J'ai dénoncé dès 1897. J'ai signalé en 1901, j'ai averti dans ma petite brochure aujourd'hui rarissime (habent sua fata libelli)" et ensuite l'habitude lui était restée. Il rougit fortement de l'observation de Mme Verdurin qui lui fut faite d'un ton aigre. "Vous avez raison, Madame, quelqu'un qui n'aimait pas plus les Jésuites que M. Combes, encore qu'il n'ait pas eu de préface de notre doux maître en scepticisme délicieux, Anatole France, qui fut si je ne me trompe mon adversaire... avant le Déluge, a dit que le moi est toujours haïssable. "A partir de ce moment Brichot remplaça je par on, mais on n'empêchait pas le lecteur de voir que l'auteur parlait de lui et permit à l'auteur de ne plus cesser de parler de lui, de commenter la moindre de ses phrases, de faire un article sur une seule négation, toujours à l'abri de on. Par exemple, Brichot avait-il dit, fût-ce dans un autre article, que les armées allemandes avaient perdu de leur valeur, il commençait ainsi: "On ne camoufle pas ici la vérité. On a dit que les armées allemandes avaient perdu de leur valeur. On n'a pas dit qu'elles n'avaient plus une grande valeur. Encore moins écrira-t-on qu'elles n'ont plus aucune valeur. On ne dira pas non plus que le terrain gagné s'il n'est pas, etc." (TR)

Prétention et platitudes (déchiffrer, recourir à l’humour)

On m'a raconté qu'il fallait voir les moments de silence et d'hésitation qu'avait Mme de Forcheville, pareils à ceux qui sont nécessaires, non pas même seulement à l'énonciation, mais à la formation d'une opinion personnelle, avant de dire, sur le ton d'un sentiment intime: "Non, je ne crois pas qu'ils prendront Varsovie". "Je n'ai pas l'impression qu'on puisse passer un second hiver". "Ce que je ne voudrais pas, c'est une paix boiteuse". "Ce qui me fait peur, si vous voulez que je vous le dise, c'est la Chambre". "Si j'estime tout de même qu'on pourrait percer". Et pour dire cela Odette prenait un air mièvre qu'elle poussait à l'extrême quand elle disait: "Je ne dis pas que les armées allemandes ne se battent pas bien, mais il leur manque ce qu'on appelle le cran". (TR)

Un ridicule de langage   (recourir à l’humour)

  Elle me dit, "vous êtes gentil, my dear, merci", et comme elle donnait difficilement à un sentiment même le plus vrai une expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu'elle croyait élégant, elle répéta à à plusieurs reprises : "merci tant, merci tant".  (TR)            

 

                                la suite demain :

 

INTERMÈDE : UNE FABLE DE LA FONTAINE

Commenter cet article