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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Championnat de France de la véritable madeleine de Proust

Publié le 14 Mars 2019 par proust pour tous

youtube, pour ceux qui comprennent l'anglais non pas de Shakespeare, mais des Monty Python

youtube, pour ceux qui comprennent l'anglais non pas de Shakespeare, mais des Monty Python

(la réponse française au célèbre sketch des Monty Python All-England Summarize Proust Competition). Je soumettrai la pièce au comité de sélection du festival OFFx (pour officieux) du Printemps Proustien à Illiers Combray, en voici un extrait :

 

Championnat de France de la véritable madeleine de Proust

(à chaque allusion proustienne dans le texte, on entend une cloche)

 

Hôte : Bonsoir Mesdames et Messieurs, vous êtes réunis ce soir pour élire le meilleur ouvrier  de France, dans la catégorie véritable madeleine de Proust.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’une madeleine, un amas de farine sucre et beurre chauffé dans un moule appelé moule à madeleines ? Non la véritable madeleine de Proust, quoiqu’en disent certains pâtissiers de Cabourg ou d’Illiers-Combray, est faite du souvenir, un souvenir récupéré grâce à la mémoire involontaire, seule garante de la vérité de ce qui est évoqué, puisque pour une fraction de seconde, le chasseur de madeleines vit à la fois dans le présent et dans le passé. Comment attraper une madeleine ? en général avec une sensation, en particulier olfactive et gustative, mais parfois auditive ou visuelle, tactile même. L’écueil le plus fréquent est de faire intervenir la raison pour piéger la madeleine. Dans ce cas c’est cuit, avant même d’être enfourné ! Chaque candidat a au plus 1 mn par madeleine. Toute la difficulté de cet art délicat, c’est qu’il est involontaire.

Et, Mesdames et Messieurs, le gagnant ce soir, s’il y en a un, recevra un véritable moule à marcel, numéroté et signé par l’artiste Jean-Jacques Salgon, qui remettra le prix en personne.

Je rappelle le règlement, chaque concurrent a 1 mn pour présenter sa madeleine, et pourra faire appel, au téléphone, en cas d’oubli lui aussi involontaire, à une seule personne de son choix, choisie dans un panel de 3 désignées d’avance. Ce repêchage sera possible pendant 1 mn max.

En cas de gagnants ex aequo, désignés par le public, c’est Maître Padié, un grand toqué de la madeleine, qui tranchera.  

Tous les candidats portent un tablier et une toque molle, à l’ancienne. 

Hôte : Et voici notre premier concurrent pour ce soir. Qu’on l’applaudisse. 

Des bravos.

Hôte : Quel est votre nom, d’où venez-vous ?

Candidat 1 : Je m’appelle Zizi, et je viens de Sceaux, dans les Hauts-de-Seine.

Hôte : Quelle madeleine vous amène ?

Candidat 1 : En fait c’est un boudoir qui m’a fait faire une énorme madeleine. Pour un dîner où j’avais invité mes frères et sœurs et leurs enfants, comme je cherchais à faire un dessert qui les épaterait je pensai à une charlotte au chocolat, pour laquelle j’avais besoin de boudoirs, biscuits que je n’avais pas rencontrés depuis des années. J’en achetai une grosse boite en carton, sans charme, ce qui ne me donna aucun plaisir particulier. Mais une fois dans ma cuisine, penchée sur la paillasse où trônait une bouteille de vin rouge de fort degré que je me préparais à utiliser dans le bœuf bourguignon qui allait mijoter pendant des heures, à tout petit bouillon, j’ouvris le carton à boudoirs, lorsque je sentis une chaleur me monter de l’estomac, un sentiment de grand bien-être d’autant plus frappant que je n’avais pas encore testé le nectar que j’allais verser dans la marmite. Je sentis que ces boudoirs, appelés biscuits à champagne, faisaient pourtant bon ménage avec le gros rouge qui semblait les appeler. Intriguée je fis le silence en moi-même, j’essayai de comprendre pourquoi je me sentais si bien, malgré la tâche ingrate qui m’attendait, une fête de famille ! Je détournai les yeux de ces boudoirs, qui de plus étaient roses, et de cette bouteille qui était rouge. J’eus l’intuition de tremper dans un petit verre à moutarde publicitaire que je remplis de vin rouge, un biscuit rose. Et soudain je me revis dans une autre cuisine, grande celle-là, assise à la table où ma mère avait sorti 3 verres, une bouteille de vin, et une boîte de boudoirs en fer blanc. 3 verres, un pour moi, un pour elle et le troisième pour mon frère Fifi qui venait de finir son service militaire en Corse (comme dentiste à la légion étrangère, à Bonifacio exactement), et nous trempions nos biscuits qui s’imbibaient tandis que Fifi nous racontait ses histoires de régiment. Un fou rire me revint, le  même que celui qui nous avait secoué cet après-midi gris de 1978. Mon boudoir était devenu, une fois plongé dans le vin, tel le crapaud transformé en prince charmant, une belle madeleine. Quant au chaud au cœur et au ventre que m’avait fait cette expérience inattendue, ce souvenir vivace, je le prolongeai en finissant la bouteille, que je dus remplacer pour mon ragoût. 

           Hôte : Vous pouvez applaudir, ça c’est une madeleine, une vraie. Une petite réserve, elle rappelle étrangement le modèle original de Marcel Proust. Pouvez-vous nous dire ce que vous faites dans la vie ?                                                                                                                       Candidat 1 : Je lis et relis Proust.                                                                   Hôte : Félicitations quand même. Et maintenant, accueillez le second candidat.

Des bravos.

 

Hôte : Quel est votre nom, d’où venez-vous ?

Candidat 2 : Jean-Daniel, j’habite Paris, dans le 5ème, rue de Écoles.

Hôte : Parlez-nous de votre madeleine.

Candidat 2 : Ma madeleine de ce soir, c’est celle de Proust, car aussitôt que j’ai fini de lire ce célèbre passage, dans Du côté de chez Swann, j’ai ressenti une joie, une chaleur au front et je me suis dit : mais on dirait du Bergson ! Bergson qui décrit la mémoire-souvenir qui est involontaire, et qui créée un souvenir impérissable, Bergson qui lui oppose la mémoire-habitude  volontaire, utilitaire fondée sur la répétition.  

Hôte : Vous faites fausse route et la preuve c’est que Proust, dans un article paru en 1913, dans le Temps, écrit : mon œuvre est dominée par la distinction entre la mémoire involontaire et la mémoire volontaire, distinction qui non seulement ne figure pas dans la philosophie de M. Bergson, mais est même contredite par elle.
Votre madeleine, malgré des apparences trompeuses, n’est pas une véritable madeleine de Proust, vous auriez dû vous en rendre compte : une chaleur au front, pas au ventre ? ça ne vous a pas mis la puce à l’oreille ? pourquoi pas à la bouche ? madeleine de Bergson, chaleur au front, puce à la bouche, j’ai bien peur que vous ne soyez éliminé, mais le public jugera. 

 

Des boo, hoo, hoo, des pouces dirigés vers le bas, la salle est houleuse.

 

Hôte : Du calme, du calme, nous allons accueillir le candidat n° 3.

Entre un homme en tenue de judoka + toque, qui salue en envoyant une manchette, criant « banzaï » et puis se courbe rapidement et se redresse. 

Hôte : Vous parlez français, d’où venez-vous ?

Candidat 3 : Je suis de Vieuxvicq 1, près d’Illiers-Combray, où mes parents tiennent une boulangerie. Mon nom est Antoine. Je suis venu ce soir avec ma femme, Antoinesse 2 qui est dans la salle.

Hôte : Vous faites du karaté ?

Candidat 3 : Non, mais je reviens du Japon (une manchette), où j’ai gagné le prix de la meilleure pâtisserie, dans l’émission « Iron chef », voici la recette qui m’a fait couronner: 300 g de farine  300 g de sucre  4 œufs   250 g de beurre doux  1 citron  1 pincée de sel

Mélanger farine et sel. Ajouter le sucre, mélanger. Ajouter les œufs battus, mélanger. Laisser reposer le temps de faire fondre le beurre, jusqu’à ce qu’il soit très brun. Le faire refroidir avec le fond de la casserole dans de l’eau bien froide.  Quand le beurre n’est plus trop chaud, en mélanger une cuillerée avec un peu de farine. Utiliser cette pâte pour graisser les moules à madeleines. Ajouter le beurre brun restant à la pâte. Ajouter le zeste et le jus du citron. Mélanger. Remplir les moules et mettre au four thermostat 6-7 environ 12 mn. 

Et j’en ai apporté un panier : (on apporte un panier de madeleines que l’on distribue aux spectateurs.)  

Hôte : et votre madeleine de Proust ?

Candidat 3 : comment ma madeleine de Proust ? je viens de vous donner la recette, celle que mes parents m’ont transmise et qui nous permet de mettre une banderole (je devrais dire un kakemono) (une manchette) : la véritable madeleine de Proust, confectionnée à Illiers-Combray depuis 1800 !

Hôte : Vous plaisantez, vous êtes disqualifié. J’en appelle au public.

 

(cris enthousiastes de la foule qui déguste les madeleines en scandant ; An-toine, An-toine, en tapant des pieds)

Bon, bon, vous restez en lice, nous demanderons sans doute à notre Maître es madeleine de trancher. 

(des hourras, Antoine sort en balançant quelques manchettes)

 

Hôte : Et voici notre quatrième candidat, une candidate, qui s’appelle ? 

Candidat 4 : Je m’appelle Roupette, j’habite Sceaux et je suis la sœur de Zizi. Je viens ici corriger une erreur historique. Zizi vous a parlé d’un boudoir comme madeleine, alors que c’était d’un petit Lu qu’il s’agissait, et les 3 verres sortis par notre mère étaient en fait des mazagrans (on n’avait pas encore à l’époque la mode des mugs, que les Américains nous ont imposée).

Hôte : du vin dans des mazagrans ?

Candidat 4 : Oui, ma mère adorait verser du vin dans la soupe par exemple, pour le plaisir de dire « faire chabrot ». Du verre à l’assiette, au mazagran il n’y avait qu’un petit pas à franchir, et notre mère n’avait pas peur des conventions, et elle adorait le vin, surtout le rouge.

Hôte : Merci pour cette précision, mais le concours de ce soir concerne la mémoire, pas la vérité. Vous devez en vouloir à votre sœur pour essayer de lui gâcher ses chances de gagner un véritable moule à marcel ?

Candidat 4 : Oui, je lui en veux, car elle relit Proust sans arrêt et moi je n’arrive pas à le lire dans sa version intégrale, les phrases sont trop longues et je m’endors en lisant. 

Hôte : C’est bon, c’est bon. Mais vous, faites-vous des madeleines ? 

Candidat 4 : Non, je suis féministe.

 

le public : Hoo, hoo, hoo….

(La candidate sort rapidement).

 

Hôte : Revenons à nos croutons, car voici, Mesdames et Messieurs, le candidat 5, qu’on applaudit très fort ! 

(Le candidat 5 entre en scène, à tout petits pas, appuyé sur une canne, la toque de travers, il lève sa canne et serre ses deux mains par-dessus sa tête, comme un boxeur vainqueur. Il est suivi d’un jeune homme qui porte la même toque)

Hôte : Noms ? vous habitez où ?

Candidat 5 : Je m’appelle Castor

Candidat 5 bis : Et moi Pollux

Candidat 5 : J’habite Aix-en-Provence.

Candidat 5 bis: Et moi Tubingen

Candidats 5 et 5 bis : Deux villes jumelées

Hôte : Parlez-nous de votre madeleine, à chacun son tour

Castor : Nous regardions ensemble, Pollux et moi, à la télé, un film de Stanley Kubrick « 2001 Odyssée de l’espace », lorsqu’à la vue étrange du vieillard très très vieux qui déambule dans cet appartement très clair, je me suis revu en train d’étudier la théorie d’Einstein.

Pollux : moi aussi, et comment nous avions fait le pari de montrer que cette équation simple de la relativité nous permettrait de voyager dans l’espace-temps. Nous partageâmes même une madeleine, en remerciement de cette merveilleuse idée scientifique que la madeleine de Proust, devenue quantique, nous avait donnée.

Castor : et immédiatement de tirer au sort, savoir lequel de nous allait partir au loin, tandis que l’autre attendrait patiemment son retour, avec pour talisman partagé une demi madeleine chacun. C’est Pollux qui gagna son ticket pour l’espace. Il partit immédiatement dans un vaisseau spatial.

Pollux : et aussi vite je revins. Après une seconde, je n’avais pas eu le temps de croquer dans ma demi-madeleine.  C’était il y a deux semaines : Castor (avec une demi madeleine préservée comme stérilisée sous un globe de verre, et qu’il avait surnommée Odette 3) avait 85 ans, et moi j’avais vieilli d’une seconde ! 

Le public pousse des Ahhh ! OOh ! 

Hôte : Belle madeleine : Odette la madeleine quantique, magnifique, mais avez-vous bien eu les symptômes qui annoncent une véritable madeleine ?

Castor et Pollux (ensemble) : Oui car selon les lois de la gravité de Newton, suivies de « la machine à voyager dans le temps » de Wells, les théories de Paul Langevin, et le financement de Canal plus, nous voilà !

Hôte : ça me rappelle quelque chose (une autre madeleine ?). Quel est votre nom de famille ?

Les deux candidats : Bogdanov.

 

Le public applaudit à tout rompre et crie : « autographe, autographe ! »

 

Hôte : Et voici notre candidat n° 6, mon chiffre préféré, ça lui portera bonheur ?

Le public applaudit.

Hôte : C’est une candidate. Nom ? adresse ?

Candidat 6 : Céleste 4. J’habite 14 rue des Canettes, dans le 6ème (imiter la façon de parler de Céleste Albaret).

Hôte : Et vous, Céleste, quelle est votre madeleine, et surtout après ces candidats assez folklo, je vous rappelle que ce concours concerne la véritable madeleine de Proust, pensez-vous que vous êtes apte à décrire celle que vous avez choisie pour concourir ?

Candidat 6 : Oui, je le crois, j’ai toutes les raisons d’en être sûre. Je me promenais près de Saint-Sulpice, il y a quelques temps lorsque je j’aperçus un hôtel à vendre, un petit hôtel au 14 de la rue des Canettes, et j’entendis des bruits de ferraille, comme un bruit de chaîne, et un sentiment étrange de bonheur, de chaleur, de déjà-vu m’envahit ;  je m’éloignai la sensation disparut, puis je revins sur mes pas, la sensation réapparut avec le bruit des chaînes, et soudain à la place d’une façade d’hôtel bourgeois mais modeste, j’entendis des murmures, des coups de fouets, une lumière qui vacillait dans le noir : j’étais devant l’hôtel tenu par Jupien, un hôtel spécialisé pour clients « qui en étaient » 5,  et que Marcel Proust lui-même fréquentait… ma jeunesse me revint, (en essuyant une larme) j’étais heureuse. 

Hôte : quelle madeleine ! une véritable madeleine au parfum sado-masochiste, à tremper dans un breuvage aphrodisiaque… Bravo Mme Céleste, on vous applaudit bien fort.

Le public applaudit.

 

..... et voici avec l'aide du pr Alain Prigent le candidat 11

 

andidat 11 : J’arrive, j’arrive ! Votre assistance publique a-t-elle bien mandé un docteur ? J’arrive au pis tôt de Paris et souhaite examiner ce « con court à mal de l’aine ». 

Hôte : Docteur, docteur Karl Lambourg si je ne me trompe, vous avez été mal informé, nous organisons ici un concours de madeleine. Mais puisque vous êtes là désormais parmi nous, avez-vous un exemple de cette mémoire involontaire à nous donner ? 

Candidat 11 : Je ne déments pas être davantage versé dans l’oubli involontaire, mais je peux cependant partager avec vous une madeleine encore toute fraiche. Ainsi, hier encore, tandis qu’un patient ôtait son marcel pour que je l’ausculte, les effluves répandus m’ont conduit à ma première garde de nuit aux urgences. Une certaine Odette était fascinée par les zobes et  pines (aubépines) 10, épi-noeuds préférés de « ceux qui en sont ». Mon éminent collègue, le professeur Cottard, aurait ajouté….. ceux qui en sont « de saillie ». En fait le diagnostic véritable fut établi par la Patronne, Odette avait un ovaire du rein 11. 

Hôte : Docteur, cette madeleine semble bien nauséabonde et, s’il vous plait, n’ajoutez pas « oui, elle est à vomir » (la nausée abonde). Bon, asseyez-vous parmi nous, reconsidérons vos cas plus tard.

 

Le public applaudit 

 

 

 

 

NOTES SUR LES ALLUSIONS PROUSTIENNES

 

 

 

 

1 Vieuxvicq

Une fois pourtant – où notre promenade s'étant prolongée fort au delà de sa durée habituelle, nous avions été bien heureux de rencontrer à mi-chemin du retour, comme l'après-midi finissait, le docteur Percepied qui passait en voiture à bride abattue, nous avait reconnus et fait monter avec lui – j'eus une impression de ce genre et ne l'abandonnai pas sans un peu l'approfondir. On m'avait fait monter près du cocher, nous allions comme le vent parce que le docteur avait encore avant de rentrer à Combray à s'arrêter à Martinville-le-Sec chez un malade à la porte duquel il avait été convenu que nous l'attendrions. Au tournant d'un chemin j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui ne ressemblait à aucun autre, à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d'eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.

 

 

2 Antoinesse   

Je voulais en causer à leur maître d'hôtel. – Comment donc qu'on lui dit ? » s'interrompit-elle comme se posant une question de protocole ; elle se répondit à elle-même : « Ah oui ! c'est Antoine qu'on lui dit », comme si Antoine avait été un titre. « C'est lui qu'aurait pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur, un grand pédant, on dirait qu'on lui a coupé la langue ou qu'il a oublié d'apprendre à parler. Il ne vous fait même pas réponse quand on lui cause », ajoutait Françoise qui disait : « faire réponse », comme Mme de Sévigné. « Mais, ajouta-t-elle sans sincérité, du moment que je sais ce qui cuit dans ma marmite, je ne m'occupe pas de celle des autres. En tout cas tout ça n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme courageux (cette appréciation aurait pu faire croire que Françoise avait changé d'avis sur la bravoure qui, selon elle, à Combray, ravalait les hommes aux animaux féroces, mais il n'en était rien. Courageux signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est voleur comme une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. Ici tous les employés partent, rapport à la loge, les concierges sont jaloux et ils montent la tête à la Duchesse. Mais on peut bien dire que c'est un vrai feignant que cet Antoine, et son « Antoinesse » ne vaut pas mieux que lui », ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un féminin qui désignât la femme du maître d'hôtel, avait sans doute dans sa création grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et chanoinesse. 

 

3 comme une rose stérilisée sous un globe de verre, et qu’il avait surnommée Odette 

Elle avait l'air d'une rose stérilisée. Je lui dis bonjour, elle chercha quelque temps, mais en vain, mon nom sur mon visage. Je me nommai et aussitôt, comme si j'avais perdu, grâce à ce nom incantateur, l'apparence d'arbousier ou de kangourou que l'âge m'avait sans doute donnée, elle me reconnut et se mit à me parler de cette voix si particulière que les gens qui l'avaient applaudie dans les petits théâtres étaient si émerveillés, quand ils étaient invités à déjeuner avec elle, « à la ville », de retrouver dans chacune de ses paroles, pendant toute la causerie, tant qu'ils voulaient. Cette voix était restée la même, inutilement chaude, prenante, avec un rien d'accent anglais. Et pourtant, de même que ses yeux avaient l'air de me regarder d'un rivage lointain, sa voix était triste, presque suppliante, comme celle des morts dans l'Odyssée. Odette eût pu jouer encore. Je lui fis des compliments sur sa jeunesse. Elle me dit : « Vous êtes gentil, my dear, merci », et comme elle donnait difficilement à un sentiment, même le plus vrai, une expression qui ne fût pas affectée par le souci de ce qu'elle croyait élégant, elle répéta à plusieurs reprises : « Merci tant, merci tant ». 

 

4 Céleste

Céleste Albaret, gouvernante de Proust, de 1914 à sa mort en 1922.

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