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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

L'art de la conversation d'après Proust: derniers épisodes et conclusion

Publié le 22 Février 2019 par proust pour tous

Le chameau et les bâtons flottants de Jean de La Fontaine

19. Origine des opinions : donne des armes pour désarmer un opposant (discussions politiques, religieuses : danger ! ne pas tomber dans le   piège de la sincérité)

Il finit par une remarque juste: "Ce qui est étonnant, dit-il, c'est que ce public qui ne juge ainsi des hommes et des choses de la guerre que par les journaux est persuadé qu'il juge par lui-même"                                            Le Temps retrouvé

 

20. Intégrer un nouveau-venu, le mettre à l’aise

 

Quand il voulait faire plaisir à quelqu’un, M. de Guermantes avait ainsi pour faire de lui, ce jour-là, le personnage principal, un art qui savait mettre à profit la circonstance et le lieu. Sans doute à Guermantes ses «distinctions» et ses «grâces» eussent pris une autre forme. Il eût fait atteler pour m’emmener faire seul avec lui une promenade avant dîner. Telles qu’elles étaient, on se sentait touché par ses façons comme on l’est, en lisant des Mémoires du temps, par celles de Louis XIV quand il répond avec bonté, d’un air riant et avec une demi-révérence, à quelqu’un qui vient le solliciter. Encore faut-il, dans les deux cas, comprendre que cette politesse n’allait pas au-delà de ce que ce mot signifie.

Le côté de Guermantes, 

 

APRÈS - CONSOLIDER LE LIEN

 

21.  Quelles paroles toxiques distendent le lien ?   antidotes (le lien est autant difficile à établir… qu’à maintenir)

MME VERDURIN: Dites donc, Charlus, (elle commençait à se familiariser) vous n’auriez pas dans votre faubourg quelque vieux noble ruiné qui pourrait me servir de concierge ?                                                                    CHARLUS: Mais si…mais si… (en souriant d’un air bonhomme) mais je ne vous le conseille pas.                                                                                        MME VERDURIN: Pourquoi ?                                                            CHARLUS: Je craindrais pour vous que les visiteurs élégants n’allassent pas plus loin que la loge.                                                                                                                                                        

 

…. Antidotes (raté) :

MME VERDURIN: Vous m’avez dit que vous connaissiez  Mme de Molé. Est-ce que vous allez chez elle ?                                                                                                                                                                                     CHARLUS (avec une inflexion de dédain, une affectation de précision et un ton de psalmodie): Mais quelquefois. MME VERDURIN: Est-ce que vous y avez rencontré le duc de Guermantes ?  CHARLUS: Ah! Je ne me rappelle pas. MME VERDURIN: Ah! vous ne connaissez pas le duc de Guermantes? CHARLUS: Mais comment est-ce que je ne le connaitrais pas ? (un sourire ironique fait onduler ses lèvres) MME VERDURIN: Pourquoi dites-vous: Comment est-ce que je ne le connaitrais pas? CHARLUS: Mais puisque c’est mon frère. (négligemment)   Sodome et Gomorrhe                                                                                  

 

22- Vécu commun, rituel

 (créer des petits évènements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des récits exagérés à plaisir)

C’est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans l’après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l’habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu’elle tenait à cette habitude-là autant qu’aux autres. Elle y était si bien «routinée», comme disait Françoise, que s’il lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner l’heure habituelle, cela l’eût autant «dérangée» que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l’heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d’ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment où d’habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir: il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l’un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant d’être habillés, sans raison, pour le plaisir d’éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme: «Il n’y a pas de temps à perdre, n’oublions pas que c’est samedi!» cependant que ma tante, conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d’habitude, disait: «Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme c’est samedi.» Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant: «Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner», chacun était enchanté d’avoir à lui dire: «Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c’est samedi!»; on en riait encore un quart d’heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l’amuser. Du côté de chez Swann 

 

23- La meilleure sorte de conversation : maïeutique, une coopération   (« la sentence finale est en quelque sorte l’œuvre des deux personnes qui discutaient »)

 

Et quand l’avis de Bergotte était aussi contraire au mien, il ne me réduisait nullement au silence, à l’impossibilité de rien répondre, comme eût fait celui de M. De Norpois. Cela ne prouve pas que les opinions de Bergotte fussent moins valables que celles de l’ambassadeur, au contraire. Une idée forte communique un peu de sa force au contradicteur. Participant à la valeur universelle des esprits, elle s’insère, se greffe en l’esprit de celui qu’elle réfute, au milieu d’idées adjacentes, à l’aide desquelles, reprenant quelque avantage, il la complète, la rectifie ; si bien que la sentence finale est en quelque sorte l’oeuvre des deux personnes qui discutaient. A l'ombre des jeunes filles en fleurs,                                                                                    

POUR CONCLURE

 

24- Un message d’optimisme

a/ car nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. Le Temps retrouvé

b/ Tant il est peu de réussites faciles, et d'échecs définitifs. Le Temps retrouvé

 

25- Un message d’espoir

Mais c'est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l'avertissement arrive qui peut nous sauver: on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu'on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s'ouvre. Le Temps Retrouvé 

 

26- Un changement d’optique « de loin, c’est quelque chose, et de près ce n’est rien »

[M.de Cambremer parlant de ses armes dessinées sur son blason] :

...les pieux que vous voyez à travers les siècles persister dans leurs armes. Il s’agit des pieux que, pour rendre plus inabordables les fortifications, on plantait, on fichait, passez-moi l’expression, en terre devant elles, et qu’on reliait entre eux. Ce sont eux que vous appeliez très bien des piquets et qui n’avaient rien des bâtons flottants du bon La Fontaine. Car ils passaient pour rendre une place inexpugnable. Sodome et Gomorrhe

 

 

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS

Le premier qui vit un chameau
            S'enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
            Un licou pour le dromadaire (1).
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
            S'apprivoise avec notre vue
            Quand ce vient à la continue (2).
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,
            On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,
            Ne purent s'empêcher de dire
            Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après, l'objet devint brûlot (3),
            Et puis nacelle (4), et puis ballot,
            Enfin bâtons flottants sur l'onde.

            J'en sais beaucoup de par le monde
            A qui ceci conviendrait bien:
De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.

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