Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

PROUST pour TOUS: un service d'aide à ceux qui ont calé durant la lecture de À la recherche du temps perdu

Publié le 26 Novembre 2018 par proust pour tous

Parmi ceux qui rechignent à la lecture de Proust, de nombreux sont rebutés par la phrase longue (ils seront aidés courant janvier dans le site du Printemps Proustien, c'est une surprise), mais d'autres laissent tomber en chemin, soudain las ou ennuyés, et ce faisant ils manquent des passages merveilleux qui valent bien Du côté de chez Swann, début de la recherche et le tome le plus lu, de loin. Je propose donc que ceux qui sont arrêtés dans leur lecture, au moment x écrivent  à Proustpourtous, sur ce blog, et je publierai un extrait de ma version abrégée du livre qui les mènera sans effort jusqu'à un passage plus vif, plus enlevé, sans perdre le fil du roman.

Par exemple:

Q: au début de À l'ombre des jeunes filles en fleurs, je trouve le chapitre Autour de Mme Swann barbant, et j'aimerais arriver le plus vite possible là où le narrateur va rencontrer ces jeunes filles (à Balbec):

R: un extrait de l'abrégé, avec en gras de beaux extraits de Proust intégral:

A l’ombre des jeunes filles en fleurs

 

Première partie: Autour de Madame Swann

 

Lorsque ma mère invita à dîner pour la première fois M. de Norpois, elle pensa que Swann et Cottard auraient été également de bons convives. Mais Cottard était en voyage et Swann n’était plus reçu dans la famille.

Comment le changement d’un Swann très discret, tel qu’on l’avait vu à Combray, devenu un parvenu fier de ses relations, et celui de l’insignifiant Dr Cottard, métamorphosé en brillant professeur, avaient-ils pu s’opérer?

Swann avait acquis la personnalité du mari d’Odette qu’il était devenu, position à laquelle il s’était adapté, où il fréquentait un monde de fonctionnaires mariés à des femmes quelconques. Le changement de Swann m’avait été insoupçonnable lorsque pour moi il était apparu comme le père de Gilberte, aux Champs-Elysées. Quant au Dr Cottard, l’époque où Swann fréquentait comme lui les Verdurin était lointaine et, bien qu’auteur de calembours d’un goût douteux, il était grand clinicien, respecté professionnellement de tous ses jeunes confrères. De plus, il avait acquis avec l’âge une impassibilité, une froideur, qui l’avaient bien servi dans sa carrière hospitalière et il ne retrouvait son naturel plus timide et aimable à l’excès que chez les Verdurin.

Le marquis de Norpois avait été ministre, et il était encore chargé de missions diplomatiques, mandé par des gouvernements radicaux qui se servaient de son nom pour prouver leur largesse d’esprit, alors que lui-même les utilisait pour ajouter à son nom une influence politique. Sa longue carrière de diplomate lui avait modelé un esprit négatif, timoré, pour lequel l’affirmation des idées a moins de place que l’uniformité des esprits. N’employant que peu de mots, mais bien choisis: on le trouvait froid à la commission où il siégeait avec mon père, qu’il avait pris en sympathie. Cette sympathie étonnait d’ailleurs mon père qui, étant peu aimable, était de ce fait peu recherché. Mon père était flatté de cette amitié et, s’intéressant à la politique étrangère, il profitait de ses liens avec Norpois pour en apprendre plus.

Ma mère avait des sentiments plus réservés vis-à-vis de l’ambassadeur, dont le style oratoire lui paraissait démodé. Mais, faisant en cela son devoir d’épouse, elle exagérait son admiration pour l’ambassadeur, flattant ainsi délicatement son mari, objet d’un intérêt si parcimonieusement distribué. Elle n’avait d’ailleurs pas à se forcer trop, les manières impeccables, la conversation mesurée, la douceur de ton du diplomate, le rendant tout à fait supportable, sinon passionnant.

Norpois vint dîner pour la première fois chez nous le soir où je venais de voir la Berma jouer Phèdre, et où j’eus l’occasion, parlant avec lui, de constater que mes sentiments pour Gilberte (avec qui je jouais aux Champs-Elysées) étaient tout autres que ceux que sa famille inspirait habituellement.

C’était grâce à Norpois que j’avais eu l’autorisation d’aller entendre la Berma, avec ma grand-mère. En plus de convaincre mes parents de me laisser aller au théâtre, il avait influencé mon père sur un autre point plus important: me laisser tenter une carrière littéraire, et non diplomatique comme il en avait rêvé jusque-là pour moi. Mon père me recommanda d’écrire quelque chose que Norpois puisse montrer à un ami influent, directeur de La Revue des Deux Mondes. J’essayai en vain, et j’enrageai, incapable de trouver la moindre inspiration, découragé, sûr de ne pas avoir de don. Seule l’idée d’aller voir jouer la Berma me consolait, j’allais avoir enfin ce que j’avais tant désiré: entendre la grande actrice dire 

             On dit qu’un prompt départ vous éloigne de nous, 

                                                   Seigneur…”

Et ça, je le désirais autant que de me promener en gondole à Venise! Je voulais voir la Berma jouer dans une pièce classique que je connaissais par cœur, afin de mieux juger de son talent, plutôt que dans ces pièces nouvelles où elle apparaissait maintenant le plus souvent, et dont je ne connaissais pas les textes :

Le médecin avait déconseillé à mes parents de me laisser aller au théâtre, ils allaient suivre son conseil, quand je les implorai de m’accorder leur permission: j’attendais de cette représentation de Phèdre (ainsi que d’un voyage à Venise, ou à Balbec, que j’espérais voir un jour), plus que du plaisir, la découverte de vérités d’un ordre plus réel que celui du monde où je vivais et qui ne dépendaient pas des contingences de ma vie oiseuse. Je me rappelai les termes de la brochure donnée par Gilberte, et écrite par Bergotte sur le jeu de la Berma, et fis tout ce qui était en mon pouvoir pour convaincre mes parents de me laisser aller la voir jouer. Mais quand, à ma surprise, mes parents me donnèrent leur accord, tout à coup je trouvai des arguments pour ne pas y aller, citant la peine que ma sortie leur ferait. De plus, cette obligation à présent créée d’avoir du plaisir me faisait peur. Et puis, ne tomberai-je pas vraiment malade, ce qui m’empêcherait de voir Gilberte à son retour de vacances? J’étais déchiré par ce choix douloureux: y aller, ou  pas! Cette torture cessa, remplacée par un désir, un élan tout frais lorsque je lis inscrite sur la colonne Morris la date de la représentation,  j’étais enfin prêt: l’imminence de la performance avait balayé le vague de l’idée que je me faisais du génie de l’actrice. Hélas, je fus très déçu par cette matinée. 

Ma mère avait annoncé la venue de Norpois la veille à Françoise, enchantée d’avoir une bonne occasion de démontrer ses dons de cuisinière. A cet effet, et pour préparer sa grande spécialité, le bœuf en gelée, elle avait choisi avec soin, aux Halles, des morceaux de bœuf de la meilleure qualité.

 Et, depuis la veille, Françoise, heureuse de s’adonner à cet art de la cuisine pour lequel elle avait certainement un don, stimulée d’ailleurs par le l’annonce d’un convive nouveau, et sachant qu’elle aurait à composer, selon des méthodes sues d’elle seule, du bœuf à la gelée, vivait dans l’effervescence de la création; comme elle attachait une importance extrême à la qualité intrinsèque des matériaux qui devaient entrer dans la fabrication de son œuvre, elle allait elle-même aux Halles se faire donner les plus beaux carrés de romsteck, de jarret de bœuf, de pied de veau, comme Michel-Ange passant huit mois dans les montagnes de Carrare à choisir des blocs de marbre les plus parfaits pour le monument de Jules II. Françoise dépensait dans ces allées et venues une telle ardeur que maman voyant sa figure enflammée craignait que notre vieille servante ne tombât malade de surmenage comme l’auteur du tombeau des Médicis dans les carrières de Pietrasanta. 

J’étais heureux, juste avant la représentation, car je constatai, contrairement à mes craintes, que les places étaient disposées de façon à ce que tout un chacun puisse voir la scène. Mon plaisir grandit à la vue du rideau baissé qui frémissait, jusqu’aux trois coups; il grandit encore durant la petite pièce de lever de rideau suivie d’un entr’acte si long que certains spectateurs manifestèrent leur impatience en tapant des pieds: j’en conçus la crainte que la Berma, agacée par un public si grossier, ne lui montrât son déplaisir en jouant mal. Quand la pièce commença, je crus qu’on avait modifié la distribution, car je pris la première, puis la seconde actrice pour la Berma: elles en avaient les gestes nobles et les intonations auxquels je m’attendais de la part de l’actrice, mais quand enfin elle fit son entrée en scène, ma déception fut immense: plus de beaux gestes, plus de belles intonations. Malgré mon être tendu de façon à recueillir tout ce que j’étais prêt à admirer, le jeu de l’actrice n’ajoutait rien à une simple lecture de Phèdre. Même la déclaration à Hippolyte, passage que j’attendais le plus, fut déclamée avec monotonie, sans aucun des effets que même des lycéens auraient trouvés. C’est à la fin de ce morceau que je découvris que la monotonie du ton de la Berma était intentionnelle. Les applaudissements à tout rompre déclenchèrent mon admiration, et je me joignis à la foule, dans l’espoir d’encourager l’artiste à donner le meilleur d’elle-même. Le public avait réagi confusément à l’une de ses plus belles trouvailles. D’autres applaudissements éclataient à contretemps, que j’imitais. J’étais pourtant déçu, tout en désirant faire durer le plaisir pour toujours. Malgré cette déception, j’espérais apprendre beaucoup sur la Berma, de M. de Norpois, à qui j’allais être présenté à la maison, et qui avait rendu ma sortie possible. 

Je lui fus présenté par mon père, et remarquai qu’il m’observait avec curiosité, tout en me parlant avec bonté, en grand diplomate qu’il avait été si longtemps. Il m’encouragea à me diriger vers la littérature. Ces encouragements, tout au contraire, me confirmèrent que j’avais eu raison de renoncer à écrire; je n’avais pas le don, mais, en entendant Norpois, l’envie même me manquait: bien que j’aie bafouillé devant son visage impassible, il me compara au fils de l’un de ses amis qui avait fait son chemin dans l’écriture, et qu’il me recommanda d’aller voir de sa part, provoquant chez moi une pénible agitation.

Par tendresse aveugle pour moi, mon père me fit montrer à M. de Norpois un poème en prose que j’avais écrit à Combray. L’exaltation avec laquelle je l’avais composé ne se transmit apparemment pas au diplomate, qui le lit sans dire un mot! Puis la conversation se porta sur les travaux de la Commission où le marquis et mon père siégeaient ensemble. Ma mère les interrompit timidement pour que nous passions à table. A une question paternelle visant à me faire briller devant M. de Norpois, et malgré le désir d’apprendre quelle vérité je n’avais pas su découvrir dans le jeu de l’actrice, je ne pus qu’avouer avoir été déçu.

A ce moment le bœuf en gelée fut servi, salué par les compliments enthousiastes de notre invité; il en reprit. Françoise s’était en effet surpassée et avait retrouvé en l’occurrence sa dextérité de Combray.

Norpois raconta quelques histoires de politiciens. Puis suivit la salade de truffes et d’ananas, qui, elle, n’emporta pas le succès qu’escomptait ma mère. A quelques questions sur la visite du roi Théodose, Norpois admit qu’il avait longuement parlé au monarque et qu’il se félicitait de la façon dont le roi avait évoqué avec éloquence “l’affinité” liant son pays à la France. Il confia également sa pensée sur la carrière de son ami M. de Vaugoubert, épiçant ses confidences de proverbes qu’il employait avec bonheur dans ses articles de la Revue, ainsi que d’expressions qui le distinguaient au lecteur comme un grand de la carrière diplomatique. De ces citations l’exemple le plus parfait était: “Faites-moi de bonne politique et je vous ferai de bonnes finances, comme avait coutume de dire le Baron Louis”. Cette réputation de fin lettré, ainsi que le sens de l’intrigue caché sous un air d’indifférence lui avait obtenu une place à l’Académie des sciences morales. 

Revenant sur la hardiesse du mot “affinité” appelé à être commenté encore longtemps dans les chancelleries, Norpois décrit comme Vaugoubert avait été ému par le toast porté par le roi, dont l’emploi du mot “affinité” était le couronnement d’efforts diplomatiques menant au rapprochement des deux nations.

Ma mère exprima le désir que Norpois emmenât mon père avec lui un été prochain en Espagne, ce à quoi il acquiesça bien volontiers, et demanda quels étaient ses projets de vacances à elle? Ce à quoi ma mère répondit qu’elle m’accompagnerait peut-être à Balbec: comme je posai une question sur l’église de cette station balnéaire, Norpois ne put en vanter sa beauté, mais admit qu’elle méritait une visite, car elle était curieuse. Il révéla qu’il avait dîné récemment avec Mme Swann, chez qui on rencontrait surtout des messieurs, et où Swann se vantait des invités qu’il allait recevoir la semaine suivante, sans aucun tact. C’était une véritable surprise de voir un homme avec de telles relations dans le monde se montrer si empressé auprès d’une société tellement moins chic! Il n’avait pas l’air malheureux du tout, contrairement à l’époque où, avant son mariage, il avait subi le chantage d’Odette qui ne lui laissait voir leur fille que contre l’obtention de tout ce qu’elle voulait: elle avait ainsi réussi à se faire épouser, et tout le monde s’attendait à ce que leur mariage fût un enfer. Or, malgré qu’il fût cocu, Swann disait beaucoup de bien de sa femme, qui de son côté semblait avoir une réelle affection pour lui (lui-même n’était d’ailleurs guère fidèle); elle lui était reconnaissante de l’avoir épousée: à l’époque où Odette ne pensait pas que Swann finirait par la prendre pour épouse, elle exhibait un caractère difficile, dû à l’humiliation de voir certaines de ses amies se faire passer la bague au doigt. Ce caractère exécrable n’était dû qu’aux circonstances et disparut aussitôt qu’elle devint Mme Swann. Leur vieille liaison avait pris le caractère doux et fort des relations familiales. Elle conseillait à présent son mari sur les études qu’il rédigeait, le poussait à y montrer un côté plus vivant, qui certainement lui apporterait le succès, et ainsi lui permettrait d’avoir ce qu’elle avait appris chez les Verdurin à placer au-dessus de tout: un Salon! Swann lui-même, vingt ans plus tôt, aurait désapprouvé son mariage, mais depuis longtemps Odette l’avait guéri de ses ambitions mondaines. Avec le temps, la seule personne dont il craignait la réaction, c’était la duchesse de Guermantes: dans ses rêveries, il se voyait présenter Odette, mais surtout leur fille, à son amie qui les recevait avec tendresse, sans témoins. Je parlai du Comte de  Paris, pour savoir s’il ne connaissait pas Swann (de peur qu’on ne changeât de sujet), et M. de Norpois insinua que le Prince avait aperçu Odette, l’avait trouvée à son goût, d’après les signes presque imperceptibles qu’il avait manifestés, et la possibilité qu’il ait fait sa connaissance n’était pas à écarter. Quant à lui, et pour répondre à une question de ma mère, il la trouvait charmante. Je lui demandai s’il avait rencontré chez les Swann un écrivain du nom de Bergotte;  oui, il le connaissait, et ne partageait pas mon admiration pour son style qu’il trouvait très maniéré, digne d’un vrai “joueur de flûte”. Il me fit même la remarque d’avoir retrouvé dans le petit texte que j’avais écrit la mauvaise influence de Bergotte. Non seulement il n’appréciait pas son style, mais il aimait encore moins le personnage, prétentieux et vulgaire, ennuyeux aussi! Le jugement sévère que Norpois avait porté sur mon essai confirma ma crainte que je n’étais pas fait pour la littérature.

Son antipathie pour Bergotte avait eu son origine dans un incident déjà ancien: à Vienne, en mission officielle, Bergotte qui, malgré tout et grâce à sa notoriété, représentait la France, avait eu l’indélicatesse d’amener sa compagne à l’ambassade! Lui qui prenait un ton si moralisateur dans ses livres. Norpois se demandait pourquoi Swann l’avait invité avec l’écrivain!

- Avez-vous vu Mlle Swann? demandai-je, cachant mon émotion. Norpois répondit qu’il n’y avait pas trop fait attention, et que, quoique charmante, elle n’égalait pas sa mère.

J’essayai de convaincre Norpois de parler de moi à Gilberte et à sa mère, mais se rendant compte du trop d’empressement avec lequel je lui demandais ce service, qu’il avait trouvé au début anodin, il me montra par certaine réflexion que je n’avais aucune chance, sous aucun prétexte, d’être cité par lui.

Après le départ de M. de Norpois, mon père me montra, dans le journal, un petit article qui qualifiait la représentation à laquelle je venais d’assister de triomphe éclatant pour la Berma, qui avait ce jour-là donné “la plus pure et haute manifestation d’art”. Et, malgré ma déception initiale, je fus convaincu d’avoir vu jouer une vraie artiste.

Ma mère sembla désapprouver que mon père n’envisageât plus de me faire entrer dans la “carrière”, car il avait été persuadé que je doive faire quelque chose qui me plairait, et que, comme je n’étais plus un enfant, je devais être capable de juger de ce qui pouvait me rendre heureux. Cette disposition paternelle nouvelle, au lieu de me faire plaisir, me causa au contraire bien des angoisses, car elle me faisait découvrir que un, ma vie était déjà entamée, pour probablement ne plus vraiment changer, et deux, que j’étais soumis aux lois du temps, si tristement présentes dans les romans que je lisais et dont les héros étaient les victimes. Mon père accorda à ma mère que M. de Norpois était vieux jeu; en fait elle l’avait trouvé intéressant. Mes parents essayèrent de retrouver les expressions que le vieux diplomate avait employées, mais le “mot” qui resta dans ma famille durant les années qui suivirent fut la façon dont il avait traité Françoise de “chef de premier ordre”, mot transmis immédiatement par ma mère à l’intéressée, véritables “félicitations”, acceptées avec la fierté de l’artiste qui connaît son sujet. (Ma mère avait envoyé Françoise voir la cuisine de pas mal de restaurants, qui ne l’avaient pas impressionnée en général, et, quoiqu’elle ne puisse pas expliquer pourquoi sa gelée était supérieure à la plupart de ces établissements, sauf un: le “Café Anglais”).

Le premier janvier, après les visites rituelles à la famille, je me précipitai aux Champs Elysées porter à notre marchande, qui servait aussi les Swann, une lettre pour Gilberte, écrite depuis longtemps en vue du premier de l’An, et dans laquelle je lui proposais de rebâtir notre amitié détruite sur des bases toutes nouvelles. Après avoir acheté une photo de la Berma, tandis que Françoise s’achetait pour ses étrennes la photo de Pie IX et de Raspail, je me rendis compte que, malgré mes bonnes intentions, cette nouvelle amitié serait pareille à l’ancienne et que le jour de l’An n’était qu’un jour comme un autre, n’ayant intrinsèquement rien de spécial. Dans mon lit je rallumai ma bougie pour contempler le visage de la Berma, tout nostalgique à la pensée que cette figure avait sans doute été caressée par beaucoup d’admirateurs. Mais je ne reçus pas la seule étrenne qui m’aurait plu: un mot de Gilberte.

J’allais toujours aux Champs-Elysées quand il faisait beau. J’aurais voulu voir Gilberte, dont je ne pouvais alors me rappeler maintenant que le sourire (ce qui me faisait croire que je ne l’aimais sans doute plus), mais elle ne revenait pas. Enfin elle revint jouer presque tous les jours, jusqu’au moment où quelque chose changea de nouveau la situation : M. Swann avait-il lu la lettre que j’avais écrite à sa fille ? Toujours est-il que, à mes assurances que j’admirais ses parents, elle finit par m’avouer qu’ils « ne me gobaient pas ». Sans empêcher Gilberte de jouer avec moi, ses parents pensaient que je ne pouvais avoir qu’une mauvaise influence sur elle. J’écrivis une longue lettre à remettre par Gilberte à son père, décrivant tout le bien que je ressentais à son égard. Cette lettre de seize pages n’eut pas le succès escompté : M. Swann prit cette épître pour la preuve que j’étais un imposteur ! Indigné par cette erreur judiciaire, j’étais désespéré. Ce jour-là, comme notre servante m’emmenait dans les toilettes publiques : les murs humides et anciens de l’entrée où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi et rester immobile à interroger cette émanation vieillotte qui me proposait non de jouir du plaisir qu’elle ne me donnait que par surcroît, mais de descendre dans la réalité qu’elle ne m’avait pas dévoilée. […] 

En rentrant, j’aperçus, je me rappelai brusquement l’image, cachée jusque-là, dont m’avait approché, sans me laisser la voir ni reconnaître, le frais, sentant presque la suie, du pavillon treillagé. Cette image était celle de la petite pièce de mon oncle Adolphe, à Combray, laquelle exhalait en effet le même parfum d’humidité. Mais je ne pus comprendre, et je remis à plus tard de chercher pourquoi le rappel d’une image si insignifiante m’avait donné une telle félicité. En attendant, il me sembla que je méritais vraiment le dédain de M. de Norpois: j’avais préféré jusqu’ici à tous les écrivains celui qu’il appelait un simple “joueur de flûte” et une véritable exaltation m’avait été communiquée, non par quelque idée importante, mais par une odeur de moisi. 

J’aperçus Gilberte, sur une chaise, hors de vue de ses amies. Je m’assis à côté d’elle, et lui demandai une entrevue avec son père: il n’en voulait pas et Gilberte me tendit ma lettre avant de rejoindre ses amies qui la cherchaient. Puis elle tint la lettre dans son dos, et je dus lutter avec elle pour essayer de m’en saisir. Elle riait, je me serrai contre elle si fort que, durant cette bataille, je répandis mon plaisir. Gilberte, qui me proposait de continuer à se battre, avait-elle senti que mon jeu avait un but autre que celui que j’avais avoué?

 A peu de temps de là, j’attrapai une pneumonie, contre laquelle notre médecin recommanda, en plus de la caféine, des boissons alcoolisées à boire aux approches des crises de suffocation. Ma grand-mère me déchirait le cœur lorsque je voyais combien mes douleurs la peinaient, malgré mes efforts pour la rassurer sur le peu de gravité des symptômes qui m’affligeaient. Mes étouffements persistant après la disparition de ma congestion, on fit venir le Dr Cottard. Mon état pouvait être dû à des causes variées qui exigeaient des traitements radicalement opposés. Après une brève hésitation, Cottard me prescrivit des purgatifs, et pour régime rien que du lait! Il me mit donc “ au lait”, terme qu’il illustra d’un mauvais calembour: “Ollé, Ollé! puisque l’Espagne est à la mode!”. Malgré les objections de ma mère, qui trouvait ce régime bien drastique, il maintint son ordonnance. Trouvant ce régime trop débilitant, mes parents ne me le firent pas suivre, tout en évitant de ne pas tomber sur le Pr. Cottard, chez des relations communes, et ainsi ne pas lui avouer qu’ils ne lui avaient pas obéi. Pourtant, mon état empirant, on me mit au régime Cottard, et en 3 jours j’allais mieux: nous comprîmes alors que ce personnage sans finesse était un grand clinicien !

Un jour, ma mère m’apporta une lettre, et la signature de Gilberte, que je n’attendais pas, me donna le vertige: elle m’invitait, de la part de sa mère, à ses goûters du lundi et du vendredi. Ce merveilleux bonheur était peut-être l’œuvre de ma mère qui, me voyant si malheureux, avait pu prier Gilberte de m’écrire, mais, comme tout ce qui touche à l’amour, il valait mieux ne pas essayer de comprendre, les lois qui le dirigent ayant l’air plus magiques que rationnelles. Quant à cette lettre, son origine fut probablement due à un incident dont j’avais cru qu’il créerait ma perte aux yeux de Swann:

Bloch m’avait rendu visite au moment où Cottard (rappelé depuis que mon état s’améliorait) était à mon chevet. Après la consultation, alors que nous causions tous, Bloch raconta qu’une personne liée aux Swann lui avait confié que Mme Swann m’aimait beaucoup. Je n’osai pas corriger Bloch, qui avait inventé cette histoire de dîner avec une amie de Mme Swann (ça le flattait, mais c’était faux). Le phénomène inverse de la recommandation que j’avais demandée à Norpois se produisit: Cottard, croyant que j’étais apprécié de Mme Swann, décida de parler de moi à Odette, ce qui lui semblait flatteur pour lui et inutile pour moi!

Enfin, je pénétrai chez les Swann, et montai l’escalier qui menait à leur appartement embaumant et le parfum de Mme Swann, et le charme de la vie de sa fille. Je devins un habitué des goûters de Gilberte, rencontrant souvent ses parents, très aimables avec moi. Leur escalier Henri II  me paraissait le comble du prestige, et j’essayai de faire partager le respect que j’avais de ce chef-d’œuvre par mes parents, en leur déclarant qu’il était très vieux et avait été rapporté par  M. Swann.

 J’apercevais de loin dans le jardinet des Swann le soleil qui faisait étinceler comme du givre les arbres dénudés. Il est vrai que ce jardinet n’en possédait que deux. L’heure indue faisait nouveau le spectacle. A ces plaisirs de nature (qu’avivait la suppression de l’habitude, et même la faim), la perspective émotionnante du déjeuner chez Mme Swann se mêlait, elle ne les diminuait pas, mais les dominant, les asservissait, en faisait des accessoires mondains; de sorte que si, à cette heure où d’ordinaire je ne les percevais pas, il me semblait découvrir le beau temps, le froid, la lumière hivernale, c’était comme une sorte de préface aux œufs à la crème, comme une patine, un rose et frais glacis ajoutés au revêtement de cette chapelle mystérieuse qu’était la demeure de Mme Swann et au cœur de laquelle il y avait au contraire tant de chaleur, de parfums et de fleurs. 

Les goûters suivaient un rituel, et, dès que, dans l’escalier, je pouvais humer le parfum de Mme Swann, j’entrais dans son univers. Gilberte orchestrait le déroulement de la cérémonie, entre gâteaux et thé. Parfois Mme Swann, dont c’était “le jour”, passait nous voir, et quoique Gilberte essayât de la retenir, elle s’échappait vite pour rejoindre ses visiteurs (elle recevait jusqu’à quarante-cinq visites ces jours-là). Mme Swann, débutant en tant qu’hôtesse de son salon, avait emprunté le style de Mme Verdurin: elle faisait l’éloge de Françoise, dont le dévouement pour moi, décrit par Gilberte à ses parents, m’avait gagné leur sympathie.

Bientôt je fus reçu par  M. ou Mme Swann lorsque Gilberte n’était pas là: ils parlaient avec moi, espérant que je pourrais influencer leur fille sur tel ou tel sujet: ça me rappelait la longue lettre envoyée en vain à Swann, dans l’espoir de lui démontrer la bonne influence que je pouvais avoir sur sa fille: la vie parfois surmonte tout naturellement les obstacles que volonté et raisonnement avaient trouvés infranchissables!

Swann me recevait maintenant dans sa bibliothèque où je l’écoutais parler de livres, me montrer des objets d’art que, dans l’émotion qui me paralysait, je trouvais plus précieux que ce qui se trouve au Louvre ou à la Bibliothèque Nationale. Un valet de pied venait parfois me chercher, quand Mme Swann m’invitait un moment dans sa chambre, où ses 3 femmes de chambre apprêtaient ses toilettes merveilleuses. Elle retournait ensuite à ses invités, et truffait sa conversation de maniérismes, des plus vulgaires, acquis dans le salon Verdurin, aux plus distingués, acquis des Guermantes, qu’elle n’avait jamais rencontrés, via son mari. Après une visite de Mme Swann à la salle à manger, où l’on goûtait, c’était le tour de M. Swann, qui s’étonnait du monde fou qui rendait visite à sa femme. Les deux dernières visites étant Mme Cottard et Mme Bontemps, femme du directeur du cabinet du ministre des Travaux Publics, Swann dit du bien de celle-ci, citant même la généalogie de cette famille bourgeoise et réactionnaire. Gilberte dit à son père que Mr Bontemps était l’oncle d’une fille de son école: Albertine, très populaire. Gilberte ajouta qu’elle n’aimait guère Mme Bontemps, contrairement à son père qui la trouvait intelligente et charmante. Cette faculté de dire, et trouver, du bien de personnes communes telles que Mme Bontemps avait été acquise par Swann, paradoxalement, en la compagnie de la haute société des Guermantes, où l’on avait coutume de se pousser à trouver agréables des gens que l’on était obligé d’inviter à cause de leur rang, et de se moquer de gens remarquables mais de souche moins irréprochable. Swann, en m’en parlant, pensait sans doute que le nom des fréquentations de sa femme impressionnerait mes parents, qui, en fait, étaient plus curieux qu’admiratifs. Odette cultivait en particulier Mme Cottard, bourgeoise sans élégance mais capable de disséminer rapidement les nouvelles, capable aussi de faire savoir au “petit cercle” des Verdurin combien Odette était entourée. De plus ce n’était pas une concurrente potentielle. Ce kaléidoscope de la société, en tournant, faisait accepter dans certains cercles des éléments qui auraient parus impensables peu de temps auparavant, grâce à un changement de critère de jugement. L’Affaire Dreyfus chamboula cet ordre nouveau: les Juifs, acceptés depuis peu, tombèrent en bas de l’échelle, tandis que les nationalistes prirent du galon. Au moment où je fréquentais les Swann, l’Affaire n’avait pas éclaté, et certains Juifs étaient puissants;  parmi eux se trouvait Lady Israël, tante de Swann. Elle était la seule de sa famille à être consciente des relations mondaines de son neveu Charles, et elle en avait conçu de la jalousie. Comme elle connaissait les princes d’Orléans, elle s’attacha à ce que personne ne reçût Odette, qui d’ailleurs n’était pas attirée par cette haute noblesse, des titres de laquelle elle ne connaissait rien.

Swann passait sur les médiocrités de la conversation de sa femme, il les écoutait même avec indulgence, tandis qu’Odette reprenait son mari très fréquemment!

Il continuait à fréquenter le grand monde et il nous contait ses visites, souvent dictées par son œil de collectionneur, les préférant soit historiques, soit artistiques, comme celle qu’il rendait à telle grande mais vieille dame passée de mode mais qui avait été la maîtresse de Liszt, de la même manière qu’il achetait un dessin parce qu’il avait été décrit par Chateaubriand. De cette société il aimait extraire quelques spécimens avec lesquels ils composait des “bouquets sociaux” composés d’éléments de classes variées, comme un dîner chez lui avec la duchesse de Vendôme, les Cottard et les Bontemps qui pouvaient se vanter d’avoir, par le truchement des Swann, pénétré des cercles des plus fermés!

Il rentrait de ses visites mondaines vers six heures, heure où il souffrait tant de jalousie pour Odette, bien des années auparavant. Parmi ses souvenirs de jalousie l’épisode de l’enveloppe d’une lettre d’Odette à Forcheville se détachait avec netteté. Avec les années il avait fini par penser qu’Odette l’avait peut-être aimé plus qu’il ne l’avait cru, mais, en revanche, elle l’avait trompé davantage. Sa jalousie avait disparu avec son amour, pourtant le jour où il avait frappé à la porte de son hôtel rue La Pérouse restait lié dans sa mémoire au moi amoureux et jaloux qu’il avait été; et il tâcha pendant des années de connaître la vérité en recherchant d’anciens domestiques qui auraient pu lui révéler si Forcheville était avec Odette cet après-midi-là. Au temps où il aimait Odette, il s’était promis de se venger des souffrances qu’elle lui avait infligées, or, maintenant qu’il était amoureux d’une jeune maîtresse (dont il était jaloux, ne sachant plus aimer autrement), au lieu de le faire savoir à sa femme, il faisait tout pour le lui cacher.

Désormais je prenais une part grandissante dans la vie des Swann, et je sortais souvent avec toute la famille. Quand je déjeunais chez eux, et attendais dans un petit salon, Swann venait me retrouver, en attendant sa femme qui était toujours en retard: il me montrait ses dernières acquisitions. J’étais tellement ému que n’importe quel objet m’eût ravi. Mme Swann finissait par apparaître, élégante, surtout quand, restée chez elle le matin, elle portait encore un peignoir de crêpe de Chine clair. Parfois nous ne quittions pas la maison, parfois nous allions nous promener et parfois encore, avant de s’habiller, Mme Swann jouait du piano; un jour elle me joua un extrait de la sonate de Vinteuil qui contenait “la petite phrase” que Swann avait tant aimée. Je ne compris pas l’œuvre tout de suite, m’attachant d’abord à cette petite phrase: les chefs-d’œuvre ne commencent pas par donner le meilleur, leurs beautés les plus accessibles sont celles dont on se fatigue le plus vite, et ce qu’on aura découvert, dans la beauté, avec plus de temps, sera aimé plus longtemps aussi. Une œuvre de génie est rarement aimée tout de suite, car celui qui l’a faite ne ressemble qu’à peu de monde.

Je ne compris pas la sonate, en revanche je fus enchanté d’entendre Mme Swann jouer. Swann me décrit dans la petite phrase le clair de lune du Bois de Boulogne. Ce que la sonate lui avait apporté, au lieu d’un sens profond, c’était les arbres proches des restaurants qui peuplaient ses souvenirs, à une époque où il était si malheureux. Mais la sonate lui apportait le bien-être dont il n’avait pu jouir à l’époque: la douceur des souvenirs, le chagrin ayant disparu… Odette signala que ce n’était pas aimable pour elle. “Comment, pas aimable!” s’exclama Swann. “Je voulais juste évoquer les souvenirs précis que me ramène cette musique: Verdurin au Jardin d’Acclimatation, un dîner à Ermenonville. C’est tout de même mieux que de souper avec Mme de Cambremer!” Odette rit de cette évocation, car Mme de Cambremer était connue pour avoir été très éprise de Charles Swann, et ce souvenir le flatta. Odette mentionna Mme Blatin, dont j’avais cru à tort qu’elle était son amie, et à qui  Swann ne trouvait qu’une chose, selon sa manie de trouver des ressemblances entre ses relations et des peintures classiques: elle était le portrait même de Savonarole par Fra Bartolomeo. On se préparait à aller se promener en passant par l’Allée des Acacias où j’avais si souvent admiré Mme Swann. Tandis que Gilberte allait chercher son manteau, ses parents profitaient de cette courte absence pour me vanter les vertus de leur fille, un cœur d’or, et modeste de surcroît. Et Gilberte, dans nos discussions, défendait toujours ardemment son père.

Pendant des années, pénétrer chez Mme Swann m’avait paru un rêve, et à présent, depuis quelques minutes dans le petit salon, c’est ce passé qui me paraissait chimérique: ces changements d’état, je pouvais bien les imaginer du dehors, mais intérieurement, je n’arrivais pas à les réconcilier, car je ne pouvais les associer dans une seule pensée. Tout le décor des Swann, dans ma mémoire, finissait par être imprégné d’eux, donnant une âme aux choses qui les entouraient. Au Jardin d’Acclimatation, c’était mon tour d’être regardé par les camarades de Gilberte, eux que j’avais tant enviés. Nous croisions souvent au Bois des relations de Swann du grand monde, et, quoiqu’elle restait discrète, Odette rivalisait avec elles de noblesse et de manières, ayant acquis une aisance parfaite auprès de son mari. C’est ainsi qu’on me présenta à la princesse Mathilde, nièce de Napoléon Ier, qui partagea quelques anecdotes de son passé, et je lui fis demander par Swann si elle avait connu Musset, qu’elle se rappelait complètement saoûl! Un jeune homme nous salua, que la princesse connaissait: Bloch, qu’elle appela Moreul et qui lui avait été présenté par Mme Bontemps, car il était attaché au cabinet du ministre, croyait-elle. Swann nous fit prendre congé et me recommanda d’aller écrire mon nom chez la princesse, afin de m’y faire inviter.

En cette fin d’hiver, nous allions parfois chez des marchands de tableaux qui traitaient Swann avec déférence. Ou nous allions au concert, au théâtre, suivi d’un “thé” où Mme Swann, pour que personne ne nous comprenne, critiquait ses voisins de table en anglais: alors que tout le monde autour de nous comprenait cette langue, sauf moi qui ne l’avais pas encore étudiée! Gilberte m’étonna grandement un après-midi où, contre la demande de son père de ne pas aller écouter de l’opéra, par respect pour l’anniversaire de la mort de son grand-père, elle refusa, alléguant que ça aurait privé son institutrice qui l’accompagnait d’un de ses rares plaisirs, et m’ordonna brusquement de ne lui faire aucune observation.

Faveur suprême: je n'étais plus exclu de l'amitié que les Swann portaient à Bergotte, à l’origine de mon désir de rencontrer Gilberte que je voyais dans mes rêves proche du génial vieillard ! Un jour Mme Swann m’invita à un déjeuner : alors qu’elle me présentait à ses invités, j’entendis le nom de Bergotte, ce qui me fit tressaillir autant qu’un coup de revolver. Bergotte était un homme jeune barbichu, petit, trapu et myope, avec un nez rouge en colimaçon; toute la beauté de l’œuvre disparut soudain à la vue de ce physique si éloigné de ce que j’avais imaginé ! A table, comme j’entendais la voix de Bergotte, je compris ce que Norpois avait dit de lui : cette voix n’allait pas avec ce qu’il avait écrit et sa diction très spéciale n'était qu’un reflet désagréable de son style magnifique. J’eus du mal à retrouver dans ses paroles la structure de son style écrit. Il avait une façon particulière à sa famille de prononcer les mots, qu’il avait réussi à transposer dans sa prose, d’une façon difficile à élucider, un peu comme on a du mal à comprendre comment un musicien peut composer de la musique parce qu’il a entendu des oiseaux gazouiller. Son style était légèrement décalé par rapport à son temps, il était aussi typiquement français (il n’aimait ni Tolstoï, ni Dostoïevski, Ibsen ou George Eliot), et, lorsqu’il voulait montrer son admiration pour un certain style d'écriture, c’est le mot « doux » qui revenait toujours. Quand on lui citait des pages de lui qu’on admirait, il disait, par modestie : « je crois que c’est assez vrai, c’est assez exact, cela peut être utile. » La preuve, à ses yeux, qu’il avait bâti une œuvre utile, vraie, c'était la joie qu’elle lui avait donnée, avant d’en donner à ses lecteurs. Un goût exigeant, une volonté de n'écrire que ce qui lui paraissait « doux », étaient les secrets de sa force; il avait ainsi posé les bornes à son talent. Mais tout ce que je découvris par la suite de correspondances entre l'écrivain et l’homme, je ne le vis pas ce premier jour chez Mme Swann: Bergotte lui-même ne devait pas  croire qu’il était un grand écrivain, car il faisait sa cour à bien des médiocres: il visait l'Académie, tout en sachant ce que cette consécration valait, mais il ne pouvait s’en empêcher, étant écrivain de génie mais aussi ambitieux et égoïste. Norpois avait fait allusion à d’autres vices de Bergotte : amour à demi incestueux, indélicatesse en matière d’argent, faiblesses à l’antipode de la recherche du bien qui imprégnait toutes les actions des héros de ses romans; pourtant, il semblait impossible que tant de sensibilité chez l'écrivain ne soit qu’un mensonge: chez l’artiste, le problème du vice et de la morale trouve une solution non pas dans la vie de tous les jours, mais dans sa vraie vie qu’est son œuvre littéraire. J’appris plus tard des anecdotes sur les mauvais (il maltraitait sa femme) et les bons (il avait veillé une inconnue qui avait tenté de se jeter à l’eau, et lui avait donné beaucoup d’argent) côtés de Bergotte, avec pour conséquences que certains lui en voulaient à mort et que d’autres lui vouaient une reconnaissance éternelle. Au fond, Bergotte ne se passionnait vraiment que pour certaines images qu’il aimait à peindre avec des mots.

Lors de cette première rencontre, je lui racontai ma sortie au théâtre, où la Berma jouait Phèdre, et il me confia que l’art de la grande actrice évoquait certains chefs-d’œuvre de la Grèce antique; ça me rappelait que j’avais lu dans l’un de ses ouvrages un passage célèbre invoquant des statues archaïques. Je lui décrivis mes impressions, et, quoiqu’il fût d’un avis diffèrent, il m'écouta. Bergotte, contrairement à M. de Norpois, me laissait exprimer mes opinions, comme si nous parlions entre amis. Je lui avouai que mon opinion avait été méprisée par Norpois, ce qui ne l'étonna guère, venant de «ce vieux serin qui donne des coups de bec dans une seiche ».

Swann fut stupéfait d’apprendre que je connaissais Norpois, que Bergotte et Odette déclarèrent ennuyeux et fat, tandis qu’il le défendit, le trouvant assez curieux, surtout en sa qualité d’amant, qui faisait autrefois le voyage de Rome où il était secrétaire d’ambassade, deux fois par semaine, pour retrouver sa maîtresse, fort jolie et intelligente, pour passer seulement deux heures avec elle! Mme Swann ajouta que Norpois était mauvaise langue. Gilberte restait à nous écouter, et je notais alors dans sa physionomie combien elle ressemblait au fruit d’une greffe entre deux variétés botaniques (Swann et Odette); mais la ressemblance d’avec ses deux parents fluctuait d’un moment à l’autre, et parfois je voyais Swann dans son visage, suivi très vite par Odette: une vraie Mélusine. Ces différences se retrouvaient dans son caractère, faisant d’elle une Gilberte au cœur et aux vues larges, comme son père, ou une Gilberte moins bonne, comme sa mère. Elle se pencha tendrement vers son père, qui en fut tout ému. Le débat sur le jeu de la Berma se poursuivit, et Swann dit que ma présence à ce déjeuner élevait le niveau de la conversation, ravissant Odette qui aspirait à des échanges intellectuels. Je me sentais libre avec Bergotte, car j’avais passé tant de temps sur ses livres que je n’avais pas la timidité que j’aurais eue avec un inconnu ! Je m'inquiétais cependant de l’effet que ma conversation avait eu sur lui, et fus rassuré quand Gilberte me chuchota à l’oreille que j’avais fait la conquête de l'écrivain, qui m’avait trouvé extrêmement intelligent.

Plus tard, rentrant avec Bergotte, il me plaignit de ma mauvaise santé, ajoutant qu'il devinait que les plaisirs de l'intelligence devaient être ce qui comptait le plus pour moi. Je n'étais pas d'accord, mais n'osai lui dire que les plaisirs simples de bien-être m'importaient le plus: je lui avouai que les plaisirs de l’intellect ne m'étaient rien, ce à quoi il ne crut pas. Mais de ce fait, ne m'ayant pas persuadé de la bonne opinion qu'il avait de moi, il me redonna néanmoins confiance, m'encouragea à ignorer mes doutes, mon dégoût de moi-même; et ses encouragements, ajoutés au piètre avis qu'il avait donné sur Norpois retirèrent du poids au jugement du diplomate si sévère à mon égard.

Bergotte, s'enquérant de qui me soignait, me conseilla de ne plus me faire suivre par Cottard, un imbécile, peut-être bon médecin mais incapable de soigner des gens intelligents, dont les maux viennent pour la plupart de leur intelligence: il me conseilla le Dr du Boulbon. Il ajouta que c'était Swann qui avait besoin d'un bon médecin: quand on épouse une “fille”, qu'on voit tous les jours des femmes qui refusent de recevoir la vôtre et des hommes qui ont couché avec elle! J'étais confondu de tant de méchanceté vis-à-vis de gens qui le recevaient depuis si longtemps et avec lesquels il parlait d'un ton si doux : cette rencontre avec Bergotte était le début de mon cheminement dans le “monde”.

  J’avais espéré que mes parents seraient reconnaissants à Swann de m’avoir présenté à Bergotte, objet de ma profonde admiration. Mais aussitôt que, de retour de ce déjeuner, je leur annonçai qui j’y avais rencontré, au lieu de la gratitude à l’égard des Swann que j’eusse trouvée légitime, ils tournèrent en ridicule le fait que non seulement je fréquentais les Swann,  mais en plus ceux-ci m’invitaient dans une société réprouvée par ma famille, d’autant que j’avais rapporté que Bergotte n’aimait pas Norpois ! Pour faire bonne mesure, et pensant que je n’avais rien à perdre, j’ajoutai que Bergotte m’avait trouvé très intelligent. A ma grande surprise, ce compliment fit sur mes parents l’effet d’un “Sésame ouvre-toi”, et alors que je m’attendais au coup de grâce, le simple fait que Bergotte m’ait trouvé quelque chose adoucit mes parents à son égard ; ils admirent même que l’écrivain avait un point de vue qui se défendait lorsqu’il accusait Norpois d’être sournois.

C’est à cette époque que mes espoirs de bonheur furent renforcés, grâce à Bloch : il m’emmena dans une maison de passe. La tenancière m’y présenta une Juive, Rachel, que j’appelai immédiatement “Rachel quand du Seigneur”, en référence à l’opéra d’Halévy. Pourtant je n’eus pas l’occasion d’être son client. Je cessai d’ailleurs assez vite de fréquenter cet établissement, ayant fait l’erreur de donner à la patronne quelques meubles que j’avais hérités de ma tante Léonie. Mais une fois que je vis sur le canapé de ma tante toutes ces femmes de plaisir, je me mis à souffrir comme si je voyais dans ces objets inanimés des âmes qui voulaient être délivrées. Je vendis également, entre autres, l’argenterie de ma tante, contre l’avis de mes parents, pour pouvoir envoyer plus de fleurs à Mme Swann. Mes parents espéraient que je me misse à travailler, mais j’étais trop plein de mon désir d’aller voir Gilberte, et ne pouvais me concentrer. Si j’avais été moins décide à me mettre définitivement au travail j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de qui avait attendu des années il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours.

De plus, Mme Swann m’invitait souvent, et lorsque je refusais de venir à l’un de ses dîners, à cause de mon désir de me mettre au travail, elle me faisait remarquer que Bergotte, lui, y assistait, comme si ça eut pu m’aider, comme si on pouvait faire de la littérature “par relations”. Je passais beaucoup de temps chez les Swann, qui à présent me recevaient avec grand plaisir, enchantés qu’ils étaient de l’influence que j’avais sur leur fille. En revanche, je sentis que Gilberte aurait voulu me voir moins souvent, jusqu’au moment où je lui rendis une ultime visite : elle devait aller danser, mais ma venue intempestive la força à rester, sur ordre de sa mère, qui, comble de la souffrance pour moi, lui fit la leçon en anglais, que je ne comprenais pas: je passai l’après-midi avec Gilberte. Comme elle était froide avec moi, je fus froid avec elle; je sentais bien qu’elle ne m’aimait pas; nous eûmes une explication qui se termina par ma résolution de ne plus la voir, mais dont je ne lui soufflai mot (elle ne m’aurait pas cru).

Cet incident, survenu à un moment où j’éprouvais le bonheur de voir Gilberte autant que je le désirais, sema une véritable tempête dans mon cœur meurtri. Ma vie à ce moment-là se plaçait comme sur une balance, avec d’un côté une grande douleur et de l’autre le désir de montrer à l’être que j’aimais qu’il n’était pas indispensable. Déchiré entre ces deux alternatives, ayant ébauché une lettre à Gilberte que je ne finis pas, je me précipitai chez les Swann, où le maître d’hôtel, qui m’aimait bien, me révéla avec toutes les précautions possibles pour me ménager, que Gilberte était sortie. Le ton de ses paroles me montrait qu’on savait, dans l’entourage de mon amie, que mes visites l’importunaient. Je décidai de ne pas revenir de sitôt. Avec le temps, je finis par accepter que je ne la reverrais plus, ne voulant pas, en lui rendant visite, lui laisser une image de moi qu’elle mépriserait. Je m’arrangeai pourtant d’aller voir Mme Swann lorsque je savais que Gilberte était sortie : j’étais sûr ainsi de pouvoir entendre parler d’elle, et je savais qu’elle entendrait parler de moi par sa mère. Mme Swann recevait dans son jardin d’hiver pour le thé, parmi une profusion de plantes et de fleurs, dont elle avait acquis le goût d’un luxe secret, du temps de sa vie de cocotte. Grâce à son “five o’clock tea”, Odette pensait avoir fondé un salon dissident du salon Verdurin, telle Mlle de Lespinasse ayant détourné des membres du salon de Mme du Deffand ! Mme Swann portait une robe de chambre de crêpe de Chine blanche, ou une robe de mousseline de soie, très légère malgré l’hiver, qui lui donnaient un air frileux comme celui des roses qui l’accompagnaient. En novembre, la pièce était remplie d’énormes chrysanthèmes, qui ajoutaient un ton rose et cuivre à cette symphonie pastel.

Un jour où Odette recevait Mme Cottard et Mme Bontemps, celle-ci cita sa nièce Albertine, très effrontée comme elle-même. Swann fit une apparition pour demander à sa femme si elle acceptait de recevoir les hommages du prince d’Agrigente ; elle accepta, et Swann revint avec son invité, après s’être assuré que, par hasard, Mme Verdurin n’était pas arrivée entre-temps (quand il avait épousé Odette, il lui avait demandé de ne plus fréquenter le petit clan, mais lui donna l’autorisation de voir Mme Verdurin deux fois par an: certains membres du salon en avaient été outrés, vue la générosité manifestée par la patronne pour Odette, et même pour Swann. Ces mêmes membres répondaient parfois à une invitation d’Odette, avec pour excuse, au cas où ils seraient découverts, la curiosité de rencontrer Bergotte, nonobstant Mme Verdurin, qui avait fait croire que le célèbre écrivain ne fréquentait pas les Swann, qu’il n’avait aucun talent, alors qu’en fait elle faisait tout pour l’attirer dans son propre salon !)  Les amies de Mme Swann (que Mme Verdurin appelait toujours Mme de Crécy), si elles avaient l’occasion de tomber sur Mme Verdurin chez Odette, en étaient épatées, car elles ne pouvaient se l’imaginer que comme la patronne. On discutait du quartier, des fleurs, des fleuristes, des pâtisseries, ou du chapeau de Mme Trombert. A un compliment de Mme Bontemps sur son intelligence, Odette se récria qu’elle n’en avait pas beaucoup, mais qu’elle était sensible et qu’un rien la peinait; elle insinua aussi qu’au début de leur mariage, elle avait souffert des infidélités de Swann. A ce moment dans la conversation, le prince d’Agrigente insista que, malgré les dénégations de celle-ci, Odette n’était certainement pas bête. Et pas ignorante surenchérit Mme Bontemps, comparée à toutes ces femmes de ministres qui ne savaient  parler que chiffons! Swann trouvait Mme Bontemps agréable: il fallait  bien constater qu’avec l’âge, il était devenu plus indulgent pour ceux qui l’entouraient dans sa déchéance mondaine, il aimait aussi entendre Mme Bontemps ridiculiser ceux qui ne voulaient recevoir que des duchesses, et lui racontait des histoires qui la faisaient “se tordre de rire”.

 Les premiers jours de janvier, espérant une missive peut-être retardée par l’encombrement des postes, je pleurai abondamment. L’idée d’une réconciliation avait éloigné de moi cet état d’esprit bienfaisant : la résignation. Mes palpitations, que j’attribuais à ma douleur amoureuse, cessèrent quand on me fit diminuer la caféine que j’absorbais chaque jour. Mon chagrin diminua, puis regonfla. J’étais conscient de tuer en moi l’être qui aimait Gilberte, et conscient du fait qu’un jour elle le regretterait. Je me rendais compte qu’on reste détaché des êtres: quand on les aime, on sait que cet amour pourra renaître pour une autre; au moment où on n’aime pas, on peut parler de l’amour avec philosophie; cet état du cœur est intermittent.

J’aurais pu prévenir Gilberte directement de ce qu’allait disparaître mon amour, mais des bavardages lui vinrent aux oreilles, lui faisant croire que j’essayais de manœuvrer pour la revoir. Je continuais à lui écrire, pour refuser d’aller goûter chez elle. Il me semblait  qu’un jour, dans des années, je pourrais lui avouer mes sentiments et qu’elle s’exclamerait : « Comment, mais j’espérais tant un rendez-vous ! »

Tandis qu’en quittant la maison des Swann je ne pensais qu’à Gilberte, Mme Cottard, de son côté pensait à toute autre chose: aux nouveaux meubles d’Odette, qui avait changé de goût, trouvant “tocard” ce qu’elle avait trouvé chic autrefois, et remplaçant petit à petit ses chinoiseries par du XVIII ème siècle. Elle avait aussi troqué ses robes de chambre japonaises pour des peignoirs de soie à la Watteau. Elle prétendait maintenant qu’elle avait plus besoin pour vivre d’art et de propreté que de pain, et les habitués de ses thés auraient été bien surpris de savoir que du temps où elle faisait  partie du petit clan Verdurin, on la trouvait bête. Elle préférait la compagnie des hommes et critiquait certaines femmes à la façon de la cocotte qu’elle avait été, appuyant sur les défauts qui pouvaient les rabaisser aux yeux de ses invités. Elle défendait néanmoins celles qui autrefois avaient eu de l’indulgence pour elle. Elle avait changé et paraissait rajeunie, car elle avait grossi, ce qui embellissait ses traits, sa santé était meilleure, et sa nouvelle coiffure aux cheveux lisses lui allait mieux: elle s’était enfin trouvé un genre de beauté qu’elle ne quitterait plus, et qui lui donnait un air d’éternelle jeunesse.

Parmi les photos de la nouvelle Odette, dans la plénitude de son nouvel éclat, Swann avait conservé un petit daguerréotype de sa femme du temps où elle avait la grâce, dans les défauts de son visage, d’un Botticelli. Odette, elle, ne voulait pas entendre parler de ce peintre, s’aimant mieux depuis qu’elle avait trouvé son genre. Quoiqu’elle ait été très élégante et suivît la mode, elle gardait certaines habitudes des toilettes d’autrefois, enrichissant son style de couches superposées, ce qui lui conférait un air de noblesse, un style tout personnel, le charme d’héroïnes de romans ou de personnages historiques.

Je continuais à refuser les invitations de Mme Swann aux goûters de Gilberte, mais je souffrais de moins en moins. Finalement, je décidai de me donner le grand bonheur d’aller surprendre Gilberte: pour lui faire le plus beau cadeau possible, je pris une potiche chinoise dans l’héritage de ma tante et la portai à un antiquaire, persuadé que j’en tirerais au moins mille francs. En fait, l’antiquaire m’en donna dix mille francs, de quoi couvrir Gilberte de fleurs tous les jours ! Sur le chemin, le cocher me fit passer par les Champs Elysées, quand, près de chez les Swann, je crus reconnaître Gilberte marchant avec un jeune homme: arrivé chez les Swann, on me dit que mon amie était sortie. Je décidai alors de ne plus la revoir, car si je la revoyais j’aurais eu peur de m’inquiéter à chacune de ses absences. Je dépensai les dix mille francs dans les bras de femmes que je payais, et refusai toute invitation. C’est ainsi que je n’allai pas à un dîner officiel où les Bontemps se rendirent avec leur nièce Albertine (cette période de ma vie chevaucha de cette sorte une période postérieure où mes attachements du jour ne représenteraient plus rien pour le moi du futur). Mais la douleur s’estompa avec le temps. J’allais de moins en moins rendre visite à Mme Swann, tandis que j’échangeais avec Gilberte des lettres où l’on parlait avec tendresse du temps où nos vies n’avaient pas encore divergé, mais je ne la revis point. Puis je finis par ne plus voir les Swann que lors des promenades d’Odette dans l’allée du Bois, où elle exposait son élégance raffinée à un parterre d’admirateurs qui venaient rendre hommage à sa beauté. Et comme le temps efface plus rapidement les souvenirs douloureux que les moments empreints de poésie, je me revois souvent, quand je regarde l’heure entre midi et une heure, en mai, à causer avec Mme Swann sous son ombrelle.

 

REPRENEZ LA LECTURE DE LA VERSION INTÉGRALE  

Deuxième partie: Noms de pays: le pays

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article