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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

un bon coup de couteau

Publié le 3 Mars 2018 par proust pour tous

Hier j'ai voulu couper un citron dont la peau avait durci, pour le presser dans une salade d'endives (avec du roquefort et de l'huile d'olive). Pour ne pas me blesser, me rappelant les préceptes de Gaston (mon père dentiste qui est mort en citant Phèdre) (cliquer sur le bleu), je me suis concentrée sur le point d'appui, en essayant de bloquer de la main gauche le citron pour qu'il ne glisse pas, les doigts repliés les protégeant, croyai-je, de la course folle qu'une lame avide de sang pourrait suivre, comme le faisait mon père qui nous donnait beaucoup de leçons de vie (du genre la cuisson parfaite d'un oeuf coque, pliage des serviettes de table, ou cuisson de ragoût à tout petit tout petit feu). Un grand couteau à pain dans la main droite je m'attaquai à ce pauvre citron desséché quand, patatrac, le couteau a ripé, et mon index a été entaillé, et je ne pus m'empêcher de traiter le citron de sale bête.... Merci Papa.

Mais le jour où, pendant que mon père consultait le conseil de famille sur la rencontre de Legrandin, je descendis à la cuisine, était un de ceux où la Charité de Giotto, très malade de son accouchement récent, ne pouvait se lever ; Françoise, n'étant plus aidée, était en retard. Quand je fus en bas, elle était en train, dans l'arrière-cuisine qui donnait sur la basse-cour, de tuer un poulet qui, par sa résistance désespérée et bien naturelle, mais accompagnée par Françoise hors d'elle, tandis qu'elle cherchait à lui fendre le cou sous l'oreille, des cris de « sale bête ! sale bête ! », mettait la sainte douceur et l'onction de notre servante un peu moins en lumière qu'il n'eût fait, au dîner du lendemain, par sa peau brodée d'or comme une chasuble et son jus précieux égoutté d'un ciboire. Quand il fut mort, Françoise recueillit le sang qui coulait sans noyer sa rancune, eut encore un sursaut de colère, et regardant le cadavre de son ennemi, dit une dernière fois : « Sale bête ! »  Du côté de chez Swann

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