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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu"

Un conseil de savoir-vivre : La princesse de Nassau prend un air de tendresse.

Publié le 4 Février 2018 par proust pour tous

Me trouvant à une soirée récemment, je notai une femme qui me regardait avec insistance, je lui répondis en hochant la tête et en souriant, mais n'arrivai pas à la "remettre" (aparté sur les difficultés de la langue française: il vaut mieux se faire mettre que remettre, terme qui perd son sens logique et bien agréable de se faire mettre deux fois). Le tourbillon des visages rencontrés qui, avec l'âge, s'épaissit sur un rythme endiablé, nous conduit à ces doutes devant une figure pourtant familière qui n'arrive pas à dévoiler son nom. Heureusement, la recherche est là pour nous guider: il suffit de prendre un air de tendresse.

[la princesse de Nassau] Née presque sur les marches d'un trône, mariée trois fois, entretenue longtemps et richement par de grands banquiers, sans compter les mille fantaisies qu'elle s'était offertes, elle portait légèrement, comme ses yeux admirables et ronds, comme sa figure fardée et comme sa robe mauve, les souvenirs un peu embrouillés de ce passé innombrable. Comme elle passait devant moi en se sauvant « à l'anglaise », je la saluai. Elle me reconnut, elle me serra la main et fixa sur moi ses rondes prunelles mauves de l'air qui voulait dire : « Comme il y a longtemps que nous nous sommes vus, nous parlerons de cela une autre fois. » Elle me serrait la main avec force, ne se rappelant pas au juste si en voiture, un soir qu'elle me ramenait de chez la duchesse de Guermantes, il y avait eu ou non une passade entre nous. À tout hasard, elle sembla faire allusion à ce qui n'avait pas été, chose qui ne lui était pas difficile puisqu'elle prenait un air de tendresse pour une tarte aux fraises et revêtait, si elle était obligée de partir avant la fin de la musique, l'attitude désespérée d'un abandon qui toutefois ne serait pas définitif. Incertaine, d'ailleurs, sur la passade avec moi, son serrement furtif ne s'attarda pas et elle ne me dit pas un mot. Elle me regarda seulement comme j'ai dit, d'une façon qui signifiait « qu'il y a longtemps ! » et où repassaient ses maris, les hommes qui l'avaient entretenue, deux guerres, et ses yeux stellaires, semblables à une horloge astronomique taillée dans une opale, marquèrent successivement toutes ces heures solennelles d'un passé si lointain, qu'elle retrouvait à tout moment quand elle voulait vous dire un bonjour qui était toujours une excuse. Le Temps retrouve

 

 

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M
Magnifique ce mélange si proustien et si saintsimonnien. Et merci pour la tarte aux fraises si appétissante !
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