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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Relier tout à tout: une intuition de proustien explicitée par un grand écrivain, Claude Simon

Publié le 29 Avril 2017 par proust pour tous

LE POISSON CATHÉDRALE

 

 

Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l'idée que j'étais sur la pointe extrême de la terre, je m'efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui, au contraire des couteaux et des fourchettes, était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l'Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer.JF

 

 

 

Lorsque j'ai découvert Proust, et encaissé le choc esthétique qui s'ensuivit, le me suis demandée en quoi A la recherche du temps perdu avait changé ma vie. Ma première piste fut "J'ai compris à quoi sert la culture", suivi de "qu'ont donc les proustiens en commun?", ma réponse étant: " ils relient tout à tout". Essayant par divers moyens de faire comprendre cela aux "barbares" que Proust ne touchait pas, j'ai rassemblé nombre d'extraits dans Les sept leçons de Marcel Proust, (cliquez) avec leçon 6: "relier tout à tout"

J'en étais là de mes recherches personnelles, de mes éblouissements et intuitions lorsque Jules m'offrit QUATRE CONFÉRENCES de Claude Simon, qui me fit comprendre en quoi mon intuition était tout à fait exacte. Et je compris pourquoi, parfois, l'intelligence peut épauler la sensibilité et aider l'art à aller plus loin que l'art.

Un extrait du livre de Claude Simon, Quatre conférences; les Éditions de Minuit, 2012, p. 35:

On connaît la façon dont Proust a défini son travail: "Je considérais attentivement quelque image qui avait retenu mon attention, un nuage, un triangle, une haie, une fleur, un caillou, sentant que peut-être, derrière ces signes, se tenait quelque chose d'autre que je devais essayer de découvrir, un système de pensée qu'ils exprimeraient à la manière de ces hiéroglyphes qui semblent ne représenter que des objets naturels." TR

Eh bien c'est, me semble-t-il, en essayant de suivre Proust devant cette interrogation passionnée d'un "objet naturel" (ici un poisson bouilli) pour y découvrir les "signes"qui s'y trouvent que nous pouvons comprendre la véritable "fonction constructive" de cette description par (je reprends les termes de Tynianov) "sa possibilité d'entrer en corrélation avec les autres éléments du même système et par conséquent avec le système entier".

Car en présence d'une telle accumulation de correspondances et de rapports, il n'est plus possible de parler de coïncidences ou de hasards qui seraient d'ailleurs bien peu dans la nature d'une oeuvre aussi longuement pesée, concertée et réfléchie.

De quoi s'agit-il alors?

De ceci me semble-t-il : avec cette description, nous nous trouvons en présence d'un "objet écrit" (et par conséquent produit) qui, au-delà de sa beauté formelle due à la qualité des rapports que la langue tisse à partir de lui, semble bien, par une combinaison de métaphores, nous renvoyer aux diverses composantes de l'oeuvre tout entière, jouant donc dans l'économie du roman, le rôle d'une sorte de clé, concentrant de façon vertigineuse sur elle (à la manière de ces miroirs convexes) toute sa matière.

Nous retrouvons là un procédé de construction tout à fait classique : c'est ce que l'on appelle la "mise en abîme"; c'est "le blason dans le blason"ou "la pièce dans la pièce" dont l'exemple le plus célèbre est celui de la saynète qu'Hamlet fait jouer par les comédiens devant sa mère et l'usurpateur.

Mais la grande nouveauté ici, ce par quoi Proust innove radicalement en ouvrant au roman des perspectives entièrement neuves et par quoi il s'avère être, comme son presque contemporain Cézanne, l'un de ces novateurs après lesquels les choses "ne peuvent plus jamais être comme avant", ce par quoi il apparait comme le grand écrivain révolutionnaire et subversif, la grande nouveauté, donc, qui confère à Proust sa taille de géant de la littérature, c'est que, chez lui, le rôle signifiant qui était jusque là dévolu à l'action est maintenant tenu par ce que l'on considérait jusqu'alors comme un élément inerte du récit, parasitaire, au mieux "statique", c'est-à-dire la description elle-même. 

C'est elle ici qui, maintenant, "fonctionne", travaille, agit. C'est elle qui va et vient, rassemble ce qui était épars, ordonne ce qui paraissait désordre, règle minutieusement les détails de cette grandiose cérémonie où entrent en scène l'univers tout entier, le passé et le présent, le loin et le près, un groom d'hôtel, un poisson, une fleur, les profondeurs de la mer, une vieille marquise, un nuage, l'écume lilas d'une vague, les grosses joues roses d'un jeune fille, un reflet de soleil, une princesse, les courbes des collines, les routes bordées de pommiers, un gérant d'hôtel au langage incertain, tous et tout jouant leur rôle dans cette sorte de système véritablement cosmique .........

 

 

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