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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Une vie multipliée par la lecture de Proust; A life multiplied by the reading of Proust

Publié le 16 Mars 2017 par proust pour tous

Christine Siméone, de France Inter, en son "coup de coeur" pour "Proust pour tous" du 14 mars, a mentionné son intérêt pour les lecteurs hantés par un livre et m'a prise comme modèle, ce qu'avait déjà fait Dominique Guiou, qui a fondé sa collection DUETTO sur ces prémisses. Et quand le lendemain, à 5 h30, tandis que je me prélassais au lit et entendant le pas de Jules partant au travail résonner 4 étages plus bas sur les dalles de la cour, je me suis dit: "s'il se retourne et lève les yeux vers la fenêtre de sa chambre éclairée, aura-t-il pour moi les mêmes sentiments que le narrateur pour Albertine?" et ce simple fait que je n'aurais sans doute pas noté (Jules partant avant l'aurore au boulot) s' est métamorphosé en un cadeau de vie, une vie multipliée par la lecture d'un livre qui vous hante. 

 

La voiture partit. Je restai un instant seul sur le trottoir. Certes, ces lumineuses rayures que j'apercevais d'en bas et qui à un autre eussent semblé toutes superficielles, je leur donnais une consistance, une plénitude, une solidité extrêmes, à cause de toute la signification que je mettais derrière elles, en un trésor insoupçonné des autres que j'avais caché là et dont émanaient ces rayons horizontaux, trésor si l'on veut, mais trésor en échange duquel j'avais aliéné la liberté, la solitude, la pensée. Si Albertine n'avait pas été là-haut, et même si je n'avais voulu qu'avoir du plaisir, j'aurais été le demander à des femmes inconnues, dont j'eusse essayé de pénétrer la vie, à Venise peut-être, à tout le moins dans quelque coin de Paris nocturne. Mais maintenant, ce qu'il me fallait faire quand venait pour moi l'heure des caresses, ce n'était pas partir en voyage, ce n'était même plus sortir, c'était rentrer. Et rentrer non pas pour se trouver seul, et, après avoir quitté les autres qui vous fournissaient du dehors l'aliment de votre pensée, se trouver au moins forcé de la chercher en soi-même, mais, au contraire, moins seul que quand j'étais chez les Verdurin, reçu que j'allais être par la personne en qui j'abdiquais, en qui je remettais le plus complètement la mienne, sans que j'eusse un instant le loisir de penser à moi, ni même la peine, puisqu'elle serait auprès de moi, de penser à elle. De sorte qu'en levant une dernière fois mes yeux du dehors vers la fenêtre de la chambre dans laquelle je serais tout à l'heure, il me sembla voir le lumineux grillage qui allait se refermer sur moi et dont j'avais forgé moi-même, pour une servitude éternelle, les inflexibles barreaux d'or. ​​​​​​​La prisonnière

 

Christine Siméone, of France Inter, in her "I love."Proust pour tous"" March 14, mentioned her interest for readers haunted by a book, and I was used as an example, which had also been done by  Dominique Guiou, who had founded his DUETTO collection on that argument. And when, the following day, at 5:30, as I was still in bed and hearing Jules' steps on the yard's pavement, 4 floors lower, I told to myself: if he raises his eyes towards his lit bedroom's window, will he have the feelings of the narrator for Albertine? that simple fact (Jules leaving so early to go to work) would have been unnoticed without the reading of a book that multiply your life.

The carriage drove on. I remained for a moment alone upon the pavement. To be sure, these luminous rays which I could see from below and which to anyone else would have seemed merely superficial, I endowed with the utmost consistency, plenitude, solidity, in view of all the significance that I placed behind them, in a treasure unsuspected by the rest of the world which I had concealed there and from which those horizontal rays emanated, a treasure if you like, but a treasure in exchange for which I had forfeited my freedom, my solitude, my thought. If Albertine had not been there, and indeed if I had merely been in search of pleasure, I would have gone to demand it of unknown women, into whose life I should have attempted to penetrate, at Venice perhaps, or at least in some corner of nocturnal Paris. But now all that I had to do when the time came for me to receive caresses, was not to set forth upon a journey, was not even to leave my own house, but to return there. And to return there not to find myself alone, and, after taking leave of the friends who furnished me from outside with food for thought, to find myself at any rate compelled to seek it in myself, but to be on the contrary less alone than when I was at the Verdurins’, welcomed as I should be by the person to whom I abdicated, to whom I handed over most completely my own person, without having for an instant the leisure to think of myself nor even requiring the effort, since she would be by my side, to think of her. So that as I raised my eyes to look for the last time from outside at the window of the room in which I should presently find myself, I seemed to behold the luminous gates which were about to close behind me and of which I myself had forged, for an eternal slavery, the unyielding bars of gold. The Captive

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