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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Avec qui manger ? "Le rouge et le noir"

Publié le 10 Février 2016 par proust pour tous

©Librairie Le Feu Follet-Edition-Originale.com
©Librairie Le Feu Follet-Edition-Originale.com

Je suis en train de lire Le rouge et le noir de Stendhal, et tombe très vite sur l'épineuse question des repas pris par les domestiques et leurs employeurs: mangent-ils à la cuisine ou avec leurs "maîtres"? Ce sujet avait été résolu par mes parents: Simone, notre bonne, qui resta une quarantaine d'années chez nous, mangeait à notre table (où elle ne disait quasi rien, sauf une énorme banalité ici ou là, du genre, "je mange pour pouvoir tenir debout", elle tenait d'ailleurs vraiment debout, vu son coup de fourchette). Et lorsque Miguela, notre babysitter-cuisinière (cuisine des Philippines), repasseuse... vint s'installer chez nous à Boston, je l'invitai à notre table, pour me rendre vite compte que ça la faisait souverainement suer, et elle fut bien soulagée quand je la libérai de ce qui était pour elle la pire des corvées.

[Sorel, père de Julien) Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n’en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t’a procuré une belle place. Va faire ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des enfants.
— Qu’aurai-je pour cela ?
— La nourriture, l’habillement et trois cents francs de gages.
— Je ne veux pas être domestique.
— Animal, qui te parle d’être domestique ? est-ce que je voudrais que mon fils fût domestique ?
— Mais, avec qui mangerai-je ? [...)
Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m’y forcer ; plutôt mourir. J’ai quinze francs huit sous d’économies, je me sauve cette nuit ; en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon ; là je m’engage comme soldat, et, s’il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d’avancement, plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout.
Cette horreur pour manger avec les domestiques, n’était pas naturelle à Julien ; il eût fait pour arriver à la fortune, des choses bien autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de Rousseau. C’était le seul livre à l’aide duquel son imagination se figurait le monde. Le recueil des bulletins de la Grande Armée et le Mémorial de Sainte-Hélène, complétaient son Coran. Il se serait fait tuer pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D’après un mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de l’avancement. Le rouge et le noir
Les gens de Combray avaient beau avoir du coeur, de la sensibilité, acquérir les plus belles théories sur l'égalité humaine, ma mère, quand un valet de chambre s'émancipait, disait une fois « vous » et glissait insensiblement à ne plus me parler à la troisième personne, avait de ces usurpations le même mécontentement qui éclate dans les « Mémoires » de Saint-Simon chaque fois qu'un seigneur qui n'y a pas droit saisit un prétexte de prendre la qualité d'« Altesse » dans un acte authentique, ou de ne pas rendre aux ducs ce qu'il leur devait et ce dont peu à peu il se dispense. Il y avait un « esprit de Combray » si réfractaire qu'il faudra des siècles de bonté (celle de ma mère était infinie), de théories égalitaires, pour arriver à le dissoudre. Je ne peux pas dire que chez ma mère certaines parcelles de cet esprit ne fussent pas restées insolubles. Elle eût donné aussi difficilement la main à un valet de chambre qu'elle lui donnait aisément dix francs (lesquels lui faisaient, du reste, beaucoup plus de plaisir). Pour elle, qu'elle l'avouât ou non, les maîtres étaient les maîtres et les domestiques étaient les gens qui mangeaient à la cuisine. Quand elle voyait un chauffeur d'automobile dîner avec moi dans la salle à manger, elle n'était pas absolument contente et me disait : « Il me semble que tu pourrais avoir mieux comme ami qu'un mécanicien », comme elle aurait dit, s'il se fût agi de mariage : « Tu pourrais trouver mieux comme parti. Sodome et Gomorrhe

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Appel à la conversation (dixit Catherine Le Gallen) ce mercredi 10 février 2016, à 18 h au Café de la Mairie, 1er étage.

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