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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Du melon ou du m'lon; He says melon, I say m'lon

Publié le 27 Août 2015 par proust pour tous

photo William Radet
photo William Radet

A chaque fois que je lui sers du m'lon, Jules se moque de moi, et cet été il s'est souvent moqué, vu que les melons étaient très bon marché, en tout cas au marché d'Aligre, de plus toujours délicieux, et le marchand qui me les vend a un très beau sourire et je ne peux y résister. Mais quand lui réclame du melon, alors c'est moi qui rigole.

« Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer-Legrandin, je crois que ma belle-mère s'attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle de Ch'nouville. Et puis Cancan n'aime pas attendre. » Cancan me resta incompréhensible, et je pensai qu'il s'agissait peut-être d'un chien. Mais pour les cousins de Ch'nouville, voilà. Avec l'âge s'était amorti chez la jeune marquise le plaisir qu'elle avait à prononcer leur nom de cette manière. Et cependant c'était pour le goûter qu'elle avait jadis décidé son mariage. Dans d'autres groupes mondains, quand on parlait des Chenouville, l'habitude était (du moins chaque fois que la particule était précédée d'un nom finissant par une voyelle, car dans le cas contraire on était bien obligé de prendre appui sur le de, la langue se refusant à prononcer Madam' d' Ch'nonceaux) que ce fût l'e muet de la particule qu'on sacrifiât. On disait : « Monsieur d'Chenouville ». Chez les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C'était l'e muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c'était toujours de « Ch'nouville » et jamais de Chenouville. (Pour le père de ces Chenouville on disait notre oncle, car on n'était pas assez gratin à Féterne pour prononcer notre « onk », comme eussent fait les Guermantes, dont le baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou un moderne patois.) Toute personne qui entrait dans la famille recevait aussitôt, sur ce point des Ch'nouville, un avertissement dont Mlle Legrandin-Cambremer n'avait pas eu besoin. Un jour, en visite, entendant une jeune fille dire : « ma tante d'Uzai », « mon onk de Rouan », elle n'avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu'elle avait l'habitude de prononcer : Uzès et Rohan ; elle avait eu l'étonnement, l'embarras et la honte de quelqu'un qui a devant lui à table un instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l'usage et dont il n'ose pas commencer à manger. Mais, la nuit suivante et le lendemain, elle avait répété avec ravissement : « ma tante d'Uzai » avec cette suppression de l's finale, suppression qui l'avait stupéfaite la veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas connaître qu'une de ses amies lui ayant parlé d'un buste de la duchesse d'Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d'un ton hautain : « Vous pourriez au moins prononcer comme il faut : Mame d'Uzai. » Dès lors elle avait compris qu'en vertu de la transmutation des matières consistantes en éléments de plus en plus subtils, la fortune considérable et si honorablement acquise qu'elle tenait de son père, l'éducation complète qu'elle avait reçue, son assiduité à la Sorbonne, tant aux cours de Caro qu'à ceux de Brunetière, et aux concerts Lamoureux, tout cela devait se volatiliser, trouver sa sublimation dernière dans le plaisir de dire un jour : « ma tante d'Uzai ». Sodome et Gomorrhe

Each time, this summer, I serve mellons to Jules, he laughs at me because I pronounce m'lon. And this summer we ate a lot of them, they were all delicious, very cheap at the marché d'Aligre, with my favorite merchant having a gorgeous irresistible smile. But if Jules asks me for melon, I am the one who laughs.

“Good heavens,” Mme. de Cambremer-Legrandin remarked to me, “I’m afraid my mother-in-law’s cutting it rather fine, she’s forgotten that we’ve got my Uncle de Ch’nouville dining. Besides, Cancan doesn’t like to be kept waiting.” The word ‘Cancan’ was beyond me, and I supposed that she might perhaps be referring to a dog. But as for the Ch’nouville relatives, the explanation was as follows. With the lapse of time the young Marquise had outgrown the pleasure that she had once found in pronouncing their name in this manner. And yet it was the prospect of enjoying that pleasure that had decided her choice of a husband. In other social circles, when one referred to the Chenouville family, the custom was (whenever, that is to say, the particle was preceded by a word ending in a vowel sound, for otherwise you were obliged to lay stress upon the de, the tongue refusing to utter Madam’ d’Ch’nonceaux) that it was the mute e of the particle that was sacrificed. One said: “Monsieur d’Chenouville.” The Cambremer tradition was different, but no less imperious. It was the mute e of Chenouville that was suppressed. Whether the name was preceded by mon cousin or by ma cousine, it was always de Ch’nouville and never de Chenouville. (Of the father of these Chenouvilles, one said ‘our Uncle’ for they were not sufficiently ‘smart set’ at Féterne to pronounce the word ‘Unk’ like the Guermantes, whose deliberate jargon, suppressing consonants and naturalising foreign words, was as difficult to understand as Old French or a modern dialect.) Every newcomer into the family circle at once received, in the matter of the Ch’nouvilles, a lesson which Mme. de Cambremer-Legrandin had not required. When, paying a call one day, she had heard a girl say: “My Aunt d’Uzai,” “My Unk de Rouan,” she had not at first recognised the illustrious names which she was in the habit of pronouncing: Uzès, and Rolîan, she had felt the astonishment, embarrassment and shame of a person who sees before him on the table a recently invented implement of which he does not know the proper use and with which he dares not begin to eat. But during that night and the next day she had rapturously repeated: “My Aunt Uzai,” with that suppression of the final s, a suppression that had stupefied her the day before, but which it now seemed to her so vulgar not to know that, one of her friends having spoken to her of a bust of the Duchesse d’Uzès, Mlle. Legrandin had answered her crossly, and in an arrogant tone: “You might at least pronounce her name properly: Mme. d’Uzai.” From that moment she had realised that, by virtue of the transmutation of solid bodies into more and more subtle elements, the considerable and so honourably acquired fortune that she had inherited from her father, the finished education that she had received, her regular attendance at the Sorbonne, whether at Caro’s lectures or at Brunetiere’s, and at the Lamoureux concerts, all this was to be rendered volatile, to find its utmost sublimation in the pleasure of being able one day to say: “My Aunt d’Uzai.” Cities of the Plain
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