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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Une vie, deux générations; One life, two generations

Publié le 28 Juillet 2015 par proust pour tous

Une vie, deux générations; One life, two generations

Ma mère, Suzanne, qui était une femme passive (passive, pas soumise) racontait des histoires, des belles des vraies des familiales, historiques, mythologiques... on ne pouvait rien dire sans que cela ne lui rappelle quelque chose. Mon père, Gaston, était féru de citations. Eh bien moi, fille de Gaston et Suzanne, je raconte des histoires truffées de citations, mais je crois poursuivre, améliorer l'oeuvre de mes parents, car j'ai trouvé des mots plus forts que les leurs, ceux de Marcel Proust! J'ai par ailleurs remarqué que de très nombreux romans ont pour épilogue un secret antérieur à la naissance du héros, qui est le jouet non pas du destin mais de ses parents.

Telle était ma réponse ; au milieu des expressions charnelles, on en reconnaîtra d'autres qui étaient propres à ma mère et à ma grand'mère, car, peu à peu, je ressemblais à tous mes parents, à mon père qui – de tout autre façon que moi sans doute, car si les choses se répètent, c'est avec de grandes variations – s'intéressait si fort au temps qu'il faisait ; et pas seulement à mon père, mais de plus en plus à ma tante Léonie. Sans cela, Albertine n'eût pu être pour moi qu'une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans mon contrôle. Ma tante Léonie, toute confite en dévotion et avec qui j'aurais bien juré que je n'avais pas un seul point commun, moi si passionné de plaisirs, tout différent en apparence de cette maniaque qui n'en avait jamais connu aucun et disait son chapelet toute la journée, moi qui souffrais de ne pouvoir réaliser une existence littéraire, alors qu'elle avait été la seule personne de la famille qui n'eût pu encore comprendre que lire, c'était autre chose que de passer son temps à « s'amuser », ce qui rendait, même au temps pascal, la lecture permise le dimanche, où toute occupation sérieuse est défendue, afin qu'il soit uniquement sanctifié par la prière. Or, bien que chaque jour j'en trouvasse la cause dans un malaise particulier qui me faisait si souvent rester couché, un être, non pas Albertine, non pas un être que j'aimais, mais un être plus puissant sur moi qu'un être aimé, s'était transmigré en moi, despotique au point de faire taire parfois mes soupçons jaloux, ou du moins de m'empêcher d'aller vérifier s'ils étaient fondés ou non : c'était ma tante Léonie. C'était assez que je ressemblasse avec exagération à mon père jusqu'à ne pas me contenter de consulter comme lui le baromètre, mais à devenir moi-même un baromètre vivant ; c'était assez que je me laissasse commander par ma tante Léonie pour rester à observer le temps, de ma chambre ou même de mon lit, voici de même que je parlais maintenant à Albertine, tantôt comme l'enfant que j'avais été à Combray parlant à ma mère, tantôt comme ma grand'mère me parlait. Telle était ma réponse ; au milieu des expressions charnelles, on en reconnaîtra d'autres qui étaient propres à ma mère et à ma grand'mère, car, peu à peu, je ressemblais à tous mes parents, à mon père qui – de tout autre façon que moi sans doute, car si les choses se répètent, c'est avec de grandes variations – s'intéressait si fort au temps qu'il faisait ; et pas seulement à mon père, mais de plus en plus à ma tante Léonie. Sans cela, Albertine n'eût pu être pour moi qu'une raison de sortir pour ne pas la laisser seule, sans mon contrôle. Ma tante Léonie, toute confite en dévotion et avec qui j'aurais bien juré que je n'avais pas un seul point commun, moi si passionné de plaisirs, tout différent en apparence de cette maniaque qui n'en avait jamais connu aucun et disait son chapelet toute la journée, moi qui souffrais de ne pouvoir réaliser une existence littéraire, alors qu'elle avait été la seule personne de la famille qui n'eût pu encore comprendre que lire, c'était autre chose que de passer son temps à « s'amuser », ce qui rendait, même au temps pascal, la lecture permise le dimanche, où toute occupation sérieuse est défendue, afin qu'il soit uniquement sanctifié par la prière. Or, bien que chaque jour j'en trouvasse la cause dans un malaise particulier qui me faisait si souvent rester couché, un être, non pas Albertine, non pas un être que j'aimais, mais un être plus puissant sur moi qu'un être aimé, s'était transmigré en moi, despotique au point de faire taire parfois mes soupçons jaloux, ou du moins de m'empêcher d'aller vérifier s'ils étaient fondés ou non : c'était ma tante Léonie. C'était assez que je ressemblasse avec exagération à mon père jusqu'à ne pas me contenter de consulter comme lui le baromètre, mais à devenir moi-même un baromètre vivant ; c'était assez que je me laissasse commander par ma tante Léonie pour rester à observer le temps, de ma chambre ou même de mon lit, voici de même que je parlais maintenant à Albertine, tantôt comme l'enfant que j'avais été à Combray parlant à ma mère, tantôt comme ma grand'mère me parlait. La prisonnière

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Nous relirons ce texte demain, au cours des MERCREDIS DE PROUSTPOURTOUS, plein de Proust et des idées et souvenirs qu'il suscite: au café de la Mairie, place Saint Sulpice, 1er étage, à partir de 18h30.

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My mother, Suzanne, who was a passive woman (passive, not submissive) used to tell myriads of stories, beautiful, funny, historic, familial, mythological.... we could not say anything without triggering a story told by her. My father, Gaston, loved classical quotes; And I, the daughter of Suzanne and Gaston, I tell stories full of quotes, and I believe I am continuing my parent's work, but improved, because I use stronger better words, I use Marcel Proust' words. And besides I have noticed that many novels found their resolution as a secret coming from their parents, not from fate.

Such was my answer; among the sensual expressions, we may recognise others that were peculiar to my grandmother and mother for, little by little, I was beginning to resemble all my relatives, my father who — in a very different fashion from myself, no doubt, for if things do repeat themselves, it is with great variations — took so keen an interest in the weather; and not my father only, I was becoming more and more like my aunt Léonie. Otherwise, Albertine could not but have been a reason for my going out of doors, so as not to leave her by herself, beyond my control. My aunt Léonie, wrapped up in her religious observances, with whom I could have sworn that I had not a single point in common, I so passionately keen on pleasure, apparently worlds apart from that maniac who had never known any pleasure in her life and lay mumbling her rosary all day long, I who suffered from my inability to embark upon a literary career whereas she had been the one person in the family who could never understand that reading was anything more than an amusing pastime, which made reading, even at the paschal season, lawful upon Sunday, when every serious occupation is forbidden, in order that the day may be hallowed by prayer alone. Now, albeit every day I found an excuse in some particular indisposition which made me so often remain in bed, a person (not Albertine, not any person that I loved, but a person with more power over me than any beloved) had migrated into me, despotic to the extent of silencing at times my jealous suspicions or at least of preventing me from going to find out whether they had any foundation, and this was my aunt Léonie. It was quite enough that I should bear an exaggerated resemblance to my father, to the extent of not being satisfied like him with consulting the barometer, but becoming an animated barometer myself; it was quite enough that I should allow myself to be ordered by my aunt Léonie to stay at home and watch the weather, from my bedroom window or even from my bed; yet here I was talking now to Albertine, at one moment as the child that I had been at Combray used to talk to my mother, at another as my grandmother used to talk to me. The Captive
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