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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Oscar Wilde et Dorian Gray je vous déteste; Oscar Wilde and Dorian Gray I loathe you

Publié le 15 Juin 2015 par proust pour tous

le jardin où l'on prend un verre après un concert de la dive note
le jardin où l'on prend un verre après un concert de la dive note

Il y a 35 ans, quand on me demandait quel était mon livre préféré je répondais "Le portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde (c'était bien avant que je ne lise "la recherche"). Ce conte moral et précieux avait perdu tout son attrait, à la relecture, et je n'y pensais plus que comme un amour de jeunesse. Jusqu'à samedi soir où, à la fin d'un concert particulièrement réussi, organisé par "La dive note", qui est comme "Textes et voix" une association très dynamique et qui défend les belles lettres et la belle musique, un verre à la main dans ce délicieux petit jardin, j'entendis un homme très sympathique me dire: "On se connaît!" et tout me revint, un décor qui se plante sur cette cour, le salon du mercredi que je tenais à l'époque... une madeleine provoquée par ce "On se connaît!". En fait, cet ami d'autrefois, et sa femme qui l'accompagnait, m'avaient reconnue à la voix! moi qui pensais avoir si peu changé, qui, parmi tous les visages vieillissants qui m'entourent, pensais avoir été épargnée par le temps, un Dorian Gray avant qu'il ne découvre son portrait remisé dans le grenier, je venais d'être reconnue à la voix! Dorian Gray, Oscar Wilde, je vous déteste:

Je retrouvai là un de mes anciens camarades que, pendant dix ans, j'avais vu presque tous les jours. On demanda à nous représenter. J'allai donc à lui et il me dit d'une voix que je reconnus très bien : « C'est une bien grande joie pour moi après tant d'années. » Mais quelle surprise pour moi ! Cette voix semblait émise par un phonographe perfectionné, car si c'était celle de mon ami, elle sortait d'un gros bonhomme grisonnant que je ne connaissais pas, et dès lors il me semblait que ce ne pût être qu'artificiellement, par un truc de mécanique, qu'on avait logé la voix de mon camarade sous ce gros vieillard quelconque. Pourtant je savais que c'était lui, la personne qui nous avait présentés, après si longtemps, l'un à l'autre n'avait rien d'un mystificateur. Lui-même me déclara que je n'avais pas changé, et je compris ainsi qu'il ne se croyait pas changé. Alors je le regardai mieux. Et, en somme, sauf qu'il avait tellement grossi, il avait gardé bien des choses d'autrefois. Pourtant je ne pouvais comprendre que ce fût lui. Alors j'essayai de me rappeler. Il avait dans sa jeunesse des yeux bleus, toujours riants, perpétuellement mobiles, en quête évidemment de quelque chose à quoi je n'avais pensé et qui devait être fort désintéressé, la vérité sans doute, poursuivie en perpétuelle incertitude, avec une sorte de gaminerie, de respect errant pour tous les amis de sa famille. Or, devenu homme politique influent, capable, despotique, ces yeux bleus qui, d'ailleurs, n'avaient pas trouvé ce qu'ils cherchaient s'étaient immobilisés, ce qui leur donnait un regard pointu, comme sous un sourcil froncé. Aussi l'expression de gaîté, d'abandon, d'innocence s'était-elle changée en une expression de ruse et de dissimulation. Décidément il me semblait que c'était quelqu'un d'autre, quand tout d'un coup j'entendis, à une chose que je disais, son rire, son fou rire d'autrefois, celui qui allait avec la perpétuelle mobilité gaie du regard. Des mélomanes trouvent qu'orchestrée par X la musique de Z devient absolument différente. Ce sont des nuances que le vulgaire ne saisit pas, mais un fou rire étouffé d'enfant, sous un oeil en pointe comme un crayon bleu bien taillé, quoique un peu de travers, c'est plus qu'une différence d'orchestration. Le rire cessé, j'aurais bien voulu reconnaître mon ami, mais comme, dans l'Odyssée, Ulysse s'élançant sur sa mère morte, comme un spirite essayant en vain d'obtenir d'une apparition une réponse qui l'identifie, comme le visiteur d'une exposition d'électricité qui ne peut croire que la voix que le phonographe restitue inaltérée ne soit tout de même spontanément émise par une personne, je cessai de reconnaître mon ami. Le Temps retrouvé

35 years ago, when I was asked which book was my favorite, I always answered "The Picture of Dorian Gray" by Oscar Wilde (it was long before I discovered "The Search"). This moral and precious tale had lost all its attraction for me and I was thinking of it just as a love from my youth. Until last Saturday night, at the end of a very successfull concert, presented by "La dive note" - a dynamic organization which, with "Textes et voix" une association très dynamique defend good music and good writing - glass in hand in that delicious little garden, I heard an attractive man: "We know each other!", and all came back, a madeleine planted on that yard, the Wednesday salon that I was hosting at this time of my life (already). In fact that man and his wife had recognised my voice! I, who thought that time had spared me compared to all aging faces who surround me, I, a Dorian Gray before the discovery of his lost portrait, I had been recognized because of my voice! Dorian Gray, Oscar Wilde, I hate you:

At the party I discovered one of my early friends whom I had formerly seen nearly every day during ten years. Someone reintroduced us to each other. As I went near to him, he said with a voice I well remembered: “What a joy for me after so many years!” but what a surprise for me! His voice seemed to be proceeding from a perfected phonograph for though it was that of my friend, it issued from a great greyish man whom I did not know and the voice of my old comrade seemed to have been housed in this fat old fellow by means of a mechanical trick. Yet I knew that it was he, the person who introduced us after all that time not being the kind to play pranks. He declared that I had not changed by which I grasped that he did not think he had. Then I looked at him again and except that he had got so fat, he had kept a good deal of his former personality. Nevertheless, I found it impossible to realise it and I tried to recall him. In his youth he had blue eyes that were always smiling and moving, apparently searching for something I was unaware of, which may have been disinterested truth, perhaps pursued in perpetual doubt with a boy’s fugitive respect for family friends. Having become an influential politician, capable and despotic, those blue eyes which had never succeeded in finding what they were after had become immobilised and this gave them a sharp expression like a frowning-eye-brow, while gaiety, unconsciousness and innocence had changed into design and disingenuousness. Emphatically he had changed into another person — then suddenly, in reply to a word of mine, he burst into laughter, the jolly familiar laugh of former days which suited the perpetual gay mobility of his glance. Musical fanatics hold that Z’s music orchestrated by X becomes something absolutely different. These are shades which ordinary people cannot grasp, but the wild stifled laugh of a child beneath an eye pointed like a well-sharpened blue pencil, though a little on one side, is something more than a difference in orchestration. When his laughter ceased I would have liked to reconstruct my friend, but like Ulysses in the Odyssey, throwing himself upon the body of his dead mother, like a medium vainly trying to obtain from an apparition a reply which shall identify it, like a visitor to an electrical exhibition who cannot accept the voice from a phonograph as the spontaneous utterance of a human being, I ceased to recognise my friend. Time Regained
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