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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

A quoi sert la littérature? Literature, what for?

Publié le 28 Février 2015 par proust pour tous

A quoi sert la littérature? Literature, what for?

Isabelle Gomez (graffiti virtuel)

Jeudi soir j'ai eu une longue conversation avec Jubie, intelligente et jeune (23 ans), mais qui n'aime pas la littérature, et n'apprécie vraiment en lecture que les ouvrages de science fiction. Je me suis promise d'essayer de la convaincre de lire les classiques, qui vous vous donnent les clés des vérités intérieures accessibles par ce seul moyen. Et comme je suis en train de lire Les frères Karamazov de Dostoiëvski, je tombe sur mon premier exemple. Un même sentiment exprimé par le Russe et son pendant par Proust: ( le starets Zosime ):

« C’est exactement, répliqua celui-ci, ce que me racontait, il y a longtemps du reste, un médecin de mes amis, homme d’âge mûr et de belle intelligence ; il s’exprimait aussi ouvertement que vous, bien qu’en plaisantant, mais avec tristesse. « J’aime, me disait-il, l’humanité, mais, à ma grande surprise, plus j’aime l’humanité en général, moins j’aime les gens en particulier, comme individus. J’ai plus d’une fois rêvé passionnément de servir l’humanité, et peut-être fussé-je vraiment monté au calvaire pour mes semblables, s’il l’avait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la même chambre, je le sais par expérience. Dès que je sens quelqu’un près de moi, sa personnalité opprime mon amour-propre et gêne ma liberté. En vingt-quatre heures je puis même prendre en grippe les meilleures gens : l’un parce qu’il reste longtemps à table, un autre parce qu’il est enrhumé et ne fait qu’éternuer. Je deviens l’ennemi des hommes dès que je suis en contact avec eux. En revanche, invariablement, plus je déteste les gens en particulier, plus je brûle d’amour pour l’humanité en général. » [....) Évitez aussi la répugnance envers les autres et vous-même : ce qui vous semble mauvais en vous est purifié par cela seul que vous l’avez remarqué. Évitez aussi la crainte, bien qu’elle soit seulement la conséquence de tout mensonge. Ne craignez jamais votre propre lâcheté dans la poursuite de l’amour ; ne soyez même pas trop effrayée de vos mauvaises actions à ce propos. Je regrette de ne pouvoir rien vous dire de plus consolant, car l’amour qui agit, comparé à l’amour contemplatif, est quelque chose de cruel et d’effrayant. L’amour contemplatif a soif de réalisation immédiate et de l’attention générale. On va jusqu’à donner sa vie, à condition que cela ne dure pas longtemps, que tout s’achève rapidement, comme sur la scène, sous les regards et les éloges. L’amour agissant, c’est le travail et la maîtrise de soi, et pour certains, une vraie science. Les frères Karamazov

(la princesse de Parme):

Son amabilité tenait à deux causes. L'une, générale, était l'éducation que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non seulement alliée à toutes les familles royales de l'Europe, mais encore – contraste avec la maison ducale de Parme – plus riche qu'aucune princesse régnante) lui avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les préceptes orgueilleusement humbles d'un snobisme évangélique ; et maintenant chaque trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les mouvements de ses bras semblaient répéter : « Rappelle-toi que si Dieu t'a fait naître sur les marches d'un trône, tu ne dois pas en profiter pour mépriser ceux à qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit louée !) que tu fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au contraire, sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de Clèves et de Juliers dès 647 ; Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu'Edmond de Rothschild ; ta filiation en ligne directe est établie par les généalogistes depuis l'an 63 de l'ère chrétienne ; tu as pour belles-soeurs deux impératrices. Aussi n'aie jamais l'air en parlant de te rappeler de si grands privilèges, non qu'ils soient précaires (car on ne peut rien changer à l'ancienneté de la race et on aura toujours besoin de pétrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es mieux née que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous ceux que la bonté céleste t'a fait la grâce de placer au-dessous de toi ce que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, c'est-à-dire des secours en argent, même des soins d'infirmière, mais bien entendu jamais d'invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun bien, mais, en diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à ton action bienfaisante. » Le côté de Guermantes

Last Thursday I had a long conversation with Jubie a 23 year old intelligent girl who does not like to read literature; she prefers science fiction. So I tried to convince her of the usefulness of reading classics, that gives you, alone, keys to interior truths. And I wanted to demonstrate that through texts dealing with the same topics in complete different manners: as I am reading The Brothers Karamazov, I chose my first example in Dostoievsky and ProustJ

(Father Zossima):
“It's just the same story as a doctor once told me,” observed the elder. “He was a man getting on in years, and undoubtedly clever. He spoke as frankly as you, though in jest, in bitter jest. ‘I love humanity,’ he said, ‘but I wonder at myself. The more I love humanity in general, the less I love man in particular. In my dreams,’ he said, ‘I have often come to making enthusiastic schemes for the service of humanity, and perhaps I might actually have faced crucifixion if it had been suddenly necessary; and yet I am incapable of living in the same room with any one for two days together, as I know by experience. As soon as any one is near me, his personality disturbs my self-complacency and restricts my freedom. In twenty-four hours I begin to hate the best of men: one because he's too long over his dinner; another because he has a cold and keeps on blowing his nose. I become hostile to people the moment they come close to me. But it has always happened that the more I detest men individually the more ardent becomes my love for humanity.’ ” [....) Avoid being scornful, both to others and to yourself. What seems to you bad within you will grow purer from the very fact of your observing it in yourself. Avoid fear, too, though fear is only the consequence of every sort of falsehood. Never be frightened at your own faint-heartedness in attaining love. Don't be frightened overmuch even at your evil actions. I am sorry I can say nothing more consoling to you, for love in action is a harsh and dreadful thing compared with love in dreams. Love in dreams is greedy for immediate action, rapidly performed and in the sight of all. Men will even give their lives if only the ordeal does not last long but is soon over, with all looking on and applauding as though on the stage. But active love is labor and fortitude, and for some people too, perhaps, a complete science. The Brothers Karamazov

(la princesse de Parme):

Her friendliness sprang from two causes. The first and more general was the education which this daughter of Kings had received. Her mother (not merely allied by blood to all the royal families of Europe but furthermore — in contrast to the Ducal House of Parma — richer than any reigning Princess) had instilled into her from her earliest childhood the arrogantly humble precepts of an evangelical snobbery; and to-day every line of the daughter’s face, the curve of her shoulders, the movements of her arms seemed to repeat the lesson: “Remember that if God has caused you to be born on the steps of a throne you ought not to make that a reason for looking down upon those to whom Divine Providence has willed (wherefore His Name be praised) that you should be superior by birth and fortune. On the contrary, you must suffer the little ones. Your ancestors were Princes of Treves and Juliers from the year 647: God has decreed in His bounty that you should hold practically all the shares in the Suez Canal and three times as many Royal Dutch as Edmond de Rothschild; your pedigree in a direct line has been established by genealogists from the year 63 of the Christian Era; you have as sisters-in-law two Empresses. Therefore never seem, in your speech, to be recalling these great privileges, not that they are precarious (for nothing can alter antiquity of race, while the world will always need petrol), but because it is useless to point out that you are better born than other people or that your investments are all gilt-edged, since everyone knows these facts already. Be helpful to the needy. Furnish to all those whom the bounty of Heaven has done you the favour of placing beneath you as much as you can give them without forfeiture of your rank, that is to say help in the form of money, even your personal service by their sickbeds, but never (bear well in mind) invite them to your parties, which would do them no possible good and, by weakening your own position, would diminish the efficacy of your benevolent activities.” The Guermantes Way
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