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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

2015, par hasard? 2015, by accident?

Publié le 3 Janvier 2015 par proust pour tous

2015, par hasard? 2015, by accident?

Dans un article du Monde, je viens de trouver une confirmation de ce que je pressentais depuis toujours, n'étant pas croyante, c'est que la force la plus grande pour bien des choses, c'est le hasard, que certains transforment en "c'était écrit" (le tout est de savoir où, ce à quoi s'appliquent religions et autres croyances), et je me fais le plaisir de citer ici un incipit presqu' aussi célèbre que "Longtemps je me suis couché de bonne heure", le début de Jacques le fataliste, de Diderot: « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. »

Mais sans Swann je n'aurais pas connu même les Guermantes, puisque ma grand'mère n'eût pas retrouvé Mme de Villeparisis, moi fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus, ce qui m'avait fait connaître la duchesse de Guermantes et par elle sa cousine, de sorte que ma présence même en ce moment chez le prince de Guermantes, où venait de me venir brusquement l'idée de mon oeuvre (ce qui faisait que je devrais à Swann non seulement la matière mais la décision), me venait aussi de Swann. Pédoncule un peu mince peut-être pour supporter ainsi l'étendue de toute ma vie. (Ce « côté de Guermantes » s'était trouvé, en ce sens, ainsi procéder du « côté de chez Swann ».) Mais bien souvent cet auteur des aspects de notre vie est quelqu'un de bien inférieur à Swann, est l'être le plus médiocre. N'eût-il pas suffi qu'un camarade quelconque m'indiquât quelque agréable fille à y posséder (que probablement je n'y aurais pas rencontrée) pour que je fusse allé à Balbec ? Souvent ainsi on rencontre plus tard un camarade déplaisant, on lui serre à peine la main, et pourtant, si jamais on y réfléchit, c'est d'une parole en l'air qu'il nous a dite, d'un « vous devriez venir à Balbec », que toute notre vie et notre oeuvre sont sorties. Nous ne lui en avons aucune reconnaissance, sans que cela soit faire preuve d'ingratitude. Car en disant ces mots, il n'a nullement pensé aux énormes conséquences qu'ils auraient pour nous. C'est notre sensibilité et notre intelligence qui ont exploité les circonstances, lesquelles, la première impulsion donnée, se sont engendrées les unes les autres sans qu'il eût pu prévoir la cohabitation avec Albertine plus que la soirée masquée chez les Guermantes. Sans doute son impulsion fut nécessaire, et par là la forme extérieure de notre vie, la matière même de notre oeuvre dépendent de lui. Sans Swann, mes parents n'eussent jamais eu l'idée de m'envoyer à Balbec. Il n'était pas, d'ailleurs, responsable des souffrances que lui-même avait indirectement causées. Elles tenaient à ma faiblesse. La sienne l'avait bien fait souffrir lui-même par Odette. Mais, en déterminant ainsi la vie que nous avons menée, il a par là même exclu toutes les vies que nous aurions pu mener à la place de celle-là. Si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je n'aurais pas connu Albertine, la salle à manger de l'hôtel, les Guermantes. Mais je serais allé ailleurs, j'aurais connu des gens différents, ma mémoire comme mes livres serait remplie de tableaux tout autres, que je ne peux même pas imaginer et dont la nouveauté, inconnue de moi, me séduit et me fait regretter de n'être pas allé plutôt vers elle, et qu'Albertine et la plage de Balbec et de Rivebelle et les Guermantes ne me fussent pas toujours restés inconnus. Le Temps retrouvé
But without Swann I should not even have known the Guermantes, since my grandmother would not have rediscovered Mme de Villeparisis, I should not have made the acquaintance of Saint-Loup and of M. de Charlus which in turn caused me to know the Duchesse de Guermantes and, through her, her cousin, so that my very presence at this moment at the Prince de Guermantes’ from which suddenly sprang the idea of my work (thus making me owe Swann not only the matter but the decision) also came to me from Swann, a rather flimsy pedestal to support the whole extension of my life. (In that sense, this Guermantes side derived from Swann’s side.) But very often the author of a determining course in our lives is a person much inferior to Swann, in fact, a completely indifferent individual. It would have sufficed for some schoolfellow or other to tell me about a girl it would be nice for me to meet at Balbec (where in all probability I should not have met her) to make me go there. So it often happens that later on one runs across a schoolfellow one does not like and shakes hands with him without realising that the whole subsequent course of one’s life and work has sprung from his chance remark: “You ought to come to Balbec.” We feel no gratitude toward him nor does that prove us ungrateful. For in uttering those words he in no wise foresaw the tremendous consequences they might entail for us. The first impulse having been given, one’s sensibility and intelligence exploited the circumstances which engendered each other without his any more foreseeing my union with Albertine than the masked ball at the Guermantes’. Doubtless, his agency was necessary and, through it, the exterior form of our life, even the raw material of our work sprang from him. Had it not been for Swann, my parents would never have had the idea of sending me to Balbec but that did not make him responsible for the sufferings which he indirectly caused me; these were due to my own weakness as his had been responsible for the pain Odette caused him. But in thus determining the life I was to lead, he had thereby excluded all the lives I might otherwise have lived. If Swann had not told me about Balbec I should never have known Albertine, the hotel dining-room, the Guermantes. I should have gone elsewhere; I should have known other people, my memory like my books would have been filled with quite different pictures, which I cannot even imagine but whose unknowable novelty allures me and makes me sorry I was not drawn that way and that Albertine, the Balbec shore, Rivebelle and the Guermantes did not remain unknown to me for ever. Time Regained
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