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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Décapitation; Beheading

Publié le 5 Septembre 2014 par proust pour tous

Décapitation; Beheading

Andrea Solario: la tête de Saint Jean-Baptiste

Dans un excellent article du New York Times, "The Body and the Spirit" David Brooks essaie d'expliquer pourquoi la décapitation récente de 2 Américains est une source de révulsion universelle. Sa définition de ce que constitue l'essence d'un corps humain "spiritualized matter" est très séduisante. Ce qui me rappelle que l'une des grandes quêtes de A la Recherche du temps perdu, c'est la recherche des essences, une entreprise culturelle qui devrait nous exciter tous. Si j'étais prof de littérature c'est cela que j'essaierais de transmettre: la recherche des essences (Jules et Ferdinand n'ont pas pu s'empêcher de dire: "du super ou de l'ordinaire?" c'est presque aussi drôle que les "sans dents").

Essence de musique:

Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d'un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie – il ne savait lui-même – qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l'âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Peut-être est-ce parce qu'il ne savait pas la musique qu'il avait pu éprouver une impression aussi confuse, une de ces impressions qui sont peut-être pourtant les seules purement musicales, inétendues, entièrement originales, irréductibles à tout autre ordre d'impressions. Une impression de ce genre, pendant un instant, est pour ainsi dire sine materia. Sans doute les notes que nous entendons alors, tendent déjà, selon leur hauteur et leur quantité, à couvrir devant nos yeux des surfaces de dimensions variées, à tracer des arabesques, à nous donner des sensations de largeur, de ténuité, de stabilité, de caprice. Mais les notes sont évanouies avant que ces sensations soient assez formées en nous pour ne pas être submergées par celles qu'éveillent déjà les notes suivantes ou même simultanées. Et cette impression continuerait à envelopper de sa liquidité et de son « fondu » les motifs qui par instants en émergent, à peine discernables, pour plonger aussitôt et disparaître, connus seulement par le plaisir particulier qu'ils donnent, impossibles à décrire, à se rappeler, à nommer, ineffables – si la mémoire, comme un ouvrier qui travaille à établir des fondations durables au milieu des flots, en fabriquant pour nous des fac-similés de ces phrases fugitives, ne nous permettait de les comparer à celles qui leur succèdent et de les différencier. Ainsi à peine la sensation délicieuse que Swann avait ressentie était-elle expirée, que sa mémoire lui en avait fourni séance tenante une transcription sommaire et provisoire, mais sur laquelle il avait jeté les yeux tandis que le morceau continuait, si bien que, quand la même impression était tout d'un coup revenue, elle n'était déjà plus insaisissable. Il s'en représentait l'étendue, les groupements symétriques, la graphie, la valeur expressive ; il avait devant lui cette chose qui n'est plus de la musique pure, qui est du dessin, de l'architecture, de la pensée, et qui permet de se rappeler la musique. Cette fois il avait distingué nettement une phrase s'élevant pendant quelques instants au-dessus des ondes sonores. Elle lui avait proposé aussitôt des voluptés particulières, dont il n'avait jamais eu l'idée avant de l'entendre, dont il sentait que rien autre qu'elle ne pourrait les lui faire connaître, et il avait éprouvé pour elle comme un amour inconnu. Du côté de chez Swann

In an excellent article in today's New York Times, "The Body and the Spirit" David Brooks tries to explain why the beheading of 2 Americans is a source of universal revulsion. His definition of the human body's essence, "spiritualized matter", is very attractive. That reminds me of one of the great quests of In Search of Lost Time, the discovery of essences, a cultural enterprise that should excite us all. If I were teaching litterature, it is that that I would like to pass on.

Music essence:

But at a given moment, without being able to distinguish any clear outline, or to give a name to what was pleasing him, suddenly enraptured, he had tried to collect, to treasure in his memory the phrase or harmony — he knew not which — that had just been played, and had opened and expanded his soul, just as the fragrance of certain roses, wafted upon the moist air of evening, has the power of dilating our nostrils. Perhaps it was owing to his own ignorance of music that he had been able to receive so confused an impression, one of those that are, notwithstanding, our only purely musical impressions, limited in their extent, entirely original, and irreducible into any other kind. An impression of this order, vanishing in an instant, is, so to speak, an impression sine materia. Presumably the notes which we hear at such moments tend to spread out before our eyes, over surfaces greater or smaller according to their pitch and volume; to trace arabesque designs, to give us the sensation of breath or tenuity, stability or caprice. But the notes themselves have vanished before these sensations have developed sufficiently to escape submersion under those which the following, or even simultaneous notes have already begun to awaken in us. And this indefinite perception would continue to smother in its molten liquidity the motifswhich now and then emerge, barely discernible, to plunge again and disappear and drown; recognised only by the particular kind of pleasure which they instil, impossible to describe, to recollect, to name; ineffable; — if our memory, like a labourer who toils at the laying down of firm foundations beneath the tumult of the waves, did not, by fashioning for us facsimiles of those fugitive phrases, enable us to compare and to contrast them with those that follow. And so, hardly had the delicious sensation, which Swann had experienced, died away, before his memory had furnished him with an immediate transcript, summary, it is true, and provisional, but one on which he had kept his eyes fixed while the playing continued, so effectively that, when the same impression suddenly returned, it was no longer uncapturable. He was able to picture to himself its extent, its symmetrical arrangement, its notation, the strength of its expression; he had before him that definite object which was no longer pure music, but rather design, architecture, thought, and which allowed the actual music to be recalled. This time he had distinguished, quite clearly, a phrase which emerged for a few moments from the waves of sound. It had at once held out to him an invitation to partake of intimate pleasures, of whose existence, before hearing it, he had never dreamed, into which he felt that nothing but this phrase could initiate him; and he had been filled with love for it, as with a new and strange desire. Swann's Way
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