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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Une pièce, un film?

Publié le 24 Juin 2014 par proust pour tous

PROUST, JULES ET MOI © Laurence Grenier juin 2014

histoire d’un blog

(en encadré extraits de lettres de Jules juste après la rencontre)

Du sommeil et des cauchemars

Un cauchemar m'a frappée ce matin, rien de spécial pourtant, l'égocentrisme de mon ex, l'indifférence des enfants, le plaisir des terrasses de cafés parisiens, le tout baigné dans une atmosphère très sombre... quelle joie profonde de me réveiller collée contre Jules.

…et j’entrais dans le sommeil, lequel est comme un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allé dormir. Il a des sonneries à lui, et nous y sommes quelquefois violemment réveillés par un bruit de timbre, parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne n’a sonné. Il a ses domestiques, ses visiteurs particuliers qui viennent nous chercher pour sortir, de sorte que nous sommes prêts à nous lever quand force nous est de constater, par notre presque immédiate transmigration dans l’autre appartement, celui de la veille, que la chambre est vide, que personne n’est venu. La race qui l’habite, comme celle des premiers humains, est androgyne. Un homme y apparaît au bout d’un instant sous l’aspect d’une femme. Les choses y ont une aptitude à devenir des hommes, les hommes des amis et des ennemis. Le temps qui s’écoule pour le dormeur, durant ces sommeils-là, est absolument différent du temps dans lequel s’accomplit la vie de l’homme réveillé. Tantôt son cours est beaucoup plus rapide, un quart d’heure semble une journée; quelquefois beaucoup plus long, on croit n’avoir fait qu’un léger somme, on a dormi tout le jour. Alors, sur le char du sommeil, on descend dans des profondeurs où le souvenir ne peut plus le rejoindre et en deçà desquelles l’esprit a été obligé de rebrousser chemin. Sodome et Gomorrhe, III

Jalousie rétrospective (film muet)

Martine, une amie de lycée retrouvée à mon retour des Etats-Unis, vient de me raconter qu'en rangeant son grenier elle est tombée sur un paquet de lettres que son mari avait gardées, une correspondance avec une maîtresse de plus de 10 ans (elle savait qu'il avait eu cette liaison mais pensait qu'elle n'avait duré qu'à peu près 5 ans). Quel coup de poignard, malgré le temps écoulé depuis... Tout était remonté, les souvenirs, les angoisses, le chagrin.

Hier, en voiture, retour de chez Florence, près de Tréguier, patrie d’Ernest Renan, je lis à haute voix tandis que Jules conduit. La vie de Jésus, (Progression croissante de l'enthousiasme):

Ce n'est pas que sa vertu baissât; mais sa lutte au nom de l'idéal contre la réalité devenait insoutenable. Il se meurtrissait et se révoltait au contact de la terre. L'obstacle l'irritait. Sa notion de Fils de Dieu se troublait et s'exagérait. La divinité a ses intermittences; on n'est pas fils de Dieu toute sa vie et d'une façon continue. On l'est à certaines heures, par des illuminations soudaines, perdues au milieu de longues obscurités.

Car aux troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. C'est sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu'elles s'échappent ou reviennent. En tous cas si elles restent en nous, c'est la plupart du temps dans un domaine inconnu où elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous, le moi qui les vécut. Sodome et Gomorrhe, II, I, LES INTERMITTENCES DU COEUR

Conversation avec Jules; A talk wit

Résistance (film muet)

Une discusssion avec Jules : pourquoi a-t-il l’air si ouvert, si libre, très amoureux, et cependant me laisse-t-il à sa porte qui m’est verrouillée ? Je lui en parle, j’insiste et la herse tombe : il ne me dira rien.

... je n'avais fait que reculer l'échéance de la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible d'Albertine, sur laquelle aucune pression n'avait agi, comme dans ces guerres modernes où les préparations de l'artillerie, la formidable portée des engins, ne font que retarder le moment où l'homme se jette sur l'homme et où c'est le coeur le plus fort qui a le dessus. Albertine disparue

Suite à une dispute (scène filmée)

Je devais m’associer avec une amie, Blanche, pour publier ses livres. Elle a commandé chez l’imprimeur, et m’a laissé une belle ardoise à payer pour elle, mais me poursuit de ses invectives, si ce n’est de son mépris, et essaie de me faire de la peine car elle connait mes problèmes financiers. Sa dernière : je tombe sur elle dans un café, alors qu’elle est en grande discussion avec un jeune ami. Elle m’alpague, je lui réponds que je n’ai rien à lui dire. Elle : « Elles sont jolies les chaussures que tu portes et que je t’ai données. » Moi : « peut-être jolies mais de mauvaise qualité, elles ont déjà un trou dans la semelle. ». Je sors.

« Dites donc, Charlus, dit Mme Verdurin, qui commençait à se familiariser, vous n'auriez pas dans votre faubourg quelque vieux noble ruiné qui pourrait me servir de concierge ? – Mais si... mais si..., répondit M. de Charlus en souriant d'un air bonhomme, mais je ne vous le conseille pas. – Pourquoi ? – Je craindrais pour vous que les visiteurs élégants n'allassent pas plus loin que la loge. » Sodome et Gomorrhe

Quand on a de la peine (film muet)

Anne-Charlotte m’a invitée à faire une intervention humorisique à un congrès. Je ne m’attendais pas à y voir Jules, qui passa en coup de vent, et en un clin d’œil avait disparu, après être passé au vestiaire. Pas un regard pour moi…

…je vis, dans la direction même où j'allais, un tilbury qui, en passant près de moi, m'obligea à me garer ; un sous-officier le conduisait le monocle à l'oeil, c'était Saint-Loup. À côté de lui était l'ami chez qui il avait déjeuné et que j'avais déjà rencontré une fois à l'hôtel où Robert dînait. Je n'osais pas appeler Robert comme il n'était pas seul, mais voulant qu'il s'arrêtât pour me prendre avec lui, j'attirai son attention par un grand salut qui était censé motivé par la présence d'un inconnu. Je savais Robert myope, j'aurais pourtant cru que, si seulement il me voyait, il ne manquerait pas de me reconnaître ; or, il vit bien le salut et le rendit, mais sans s'arrêter ; et, s'éloignant à toute vitesse, sans un sourire, sans qu'un muscle de sa physionomie bougeât, il se contenta de tenir pendant deux minutes sa main levée au bord de son képi, comme il eût répondu à un soldat qu'il n'eût pas connu. Le côé de Guermantes

Un départ sur les chapeaux de roues (film muet)

On se connaissait depuis à peine 15 jours, deux sorties, dont une exposition (Vlaminck au Sénat), et un restau, sans nuit partagée, et c’était déjà des déclarations peu raisonnables, de lui, de moi qui lui citai

Et cette maladie qu'était l'amour de Swann avait tellement multiplié, il était si étroitement mêlé à toutes les habitudes de Swann, à tous ses actes, à sa pensée, à sa santé, à son sommeil, à sa vie, même à ce qu'il désirait pour après sa mort, il ne faisait tellement plus qu'un avec lui, qu'on n'aurait pu l'arracher de lui sans le détruire lui-même à peu près tout entier: comme on dit en chirurgie, son amour n'était plus opérable. Du côté dechez Swann

Des mots mal compris (scène filmée)

Hier à 15h30 rendez-vous avec Paul (un proustien qui a des documents concernant Proust à me montrer) dans un café en face de la Maison des Mines, rue Saint-Jacques.

1ère erreur: je ne prends pas son n° tél.

2 ème erreur: je ne connais pas sa figure

3 ème erreur: j'arrive à l'heure et après quelques minutes à l'entrée de la Maison, je m'installe au café juste en face. J'y passe 45 mn, heureusement j'avais un livre (Les belles endormies de Kawabata)

4ème erreur: Paul n'a pas mon n° de tél.

Rentrée chez moi, et après avoir envoyé un e-mail déçu à Paul, je trouve son n° de tél. Je peste contre la nouvelle présentation des mails qui m'a fait omettre une étape cruciale où son numéro était clairement inscrit

Je l’appelle. Il m'a attendue 45 mn à l'intérieur de la Maison des Mines où je n'avais pas eu l'idée d'entrer et constater qu'il y avait une cafétéria, et après ses explications, je relis en détail ses mails, dans l'un desquels se trouve cette phrase

"devant un café aux Mines", que j'avais lue " dans un café devant les Mines".

Conversation avec Jules

Les hommes et les femmes se comprennent bien peu, c'est (d'après Jules, pas moi) pourquoi ils s'attirent comme aimant et limaille de fer. Pourtant ils s'influencent fortement et je me prends à louer les travailleurs acharnés comme lui, après avoir passé ma vie à louer le farniente, ou à accepter que l'incompréhension entre amants soit une source d'intérêt sans cesse renouvelée, l'une des mille raisons fallacieuses qu'invoquent les hommes pour préserver ce qu'ils peuvent de liberté. Je me demande si je ne vais pas finir par croire, comme Jules, que la vie, absurde et loufoque selon moi, ne mérite pas d'être prise plus au sérieux.

Menteur! (film muet : on voit la télé)

Encore des scandales et mensonges en politique! L’affaire Cahuzac bat son plein ! il faut être fort pour ne jamais se faire prendre:

— «Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous réunir, nos jours n’ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus», dit le bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s’imaginent qu’on ne cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant (si le hasard vous met en possession de l’humble réalité qui est en contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à jamais la méfiance. A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Riche et arrogant (scène Proust filmée)

Je pense que la meilleure façon d'arrêter la corruption en politique et dans certains métiers, c'est de rendre la fortune impopulaire: si vous voulez être riche, soyez entrepreneur, travaillez dans le commerce et les affaires, mais ne soyez pas homme politique, médecin, chercheur ou haut fonctionnaire, vous ne serez pas respecté, si vous avez de l'argent... ça va être dur de lancer cette mode, une sorte de "arte poverta'...

{le duc de Guermantes} Un sourire permanent de bon roi d'Yvetot légèrement pompette, une main à demi dépliée flottant, comme l'aileron d'un requin, à côté de sa poitrine, et qu'il laissait presser indistinctement par ses vieux amis et par les inconnus qu'on lui présentait, lui permettaient, sans avoir à faire un seul geste ni à interrompre sa tournée débonnaire, fainéante et royale, de satisfaire à l'empressement de tous, en murmurant seulement : « Bonsoir, mon bon », « bonsoir mon cher ami », « charmé monsieur Bloch », « bonsoir Argencourt », et près de moi, qui fus le plus favorisé quand il eut entendu mon nom : « Bonsoir, mon petit voisin, comment va votre père ? Quel brave homme ! » Il ne fit de grandes démonstrations que pour Mme de Villeparisis, qui lui dit bonjour d'un signe de tête en sortant une main de son petit tablier. Formidablement riche dans un monde où on l'est de moins en moins, ayant assimilé à sa personne, d'une façon permanente, la notion de cette énorme fortune, en lui la vanité du grand seigneur était doublée de celle de l'homme d'argent, l'éducation raffinée du premier arrivant tout juste à contenir la suffisance du second. Le côté de Guermantes

Procrastination (film muet)

Procrastination malheureuse: peut-on parler ainsi quand on se réveille très tôt, on se dit qu'on ferait bien de lire, d'écrire sur son blog; on sait qu'on ne se rendormira pas, mais on reste là, allongé, on cherche à trouver l'énergie pour se lever, on pense à Jules qui, au premier coup de la sonnette du réveil, depuis 40 ans sans faillir, aurait déjà sauté du lit, et finalement on accepte d'être faible, on se dit que c'est ça être humain.

Si j’avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail, j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain j’aurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma décision ; j’aimais mieux patienter quelques heures, et apporter à ma grand’mère consolée et convaincue, de l’ouvrage en train. A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Gentil coquelicot Mesdames (scène filmée)

A Sceaux, à la recherche de sa voiture garée rue des Imbergères, Jahida saisit un bourgeon de coquelicot et l'ouvre délicatement, en évoquant son enfance: c'était un jeu qu'elle affectionnait, deviner de quelle couleur seraient les pétales, rouges, rosés ou violet, avec des étamines noires. Et je regrette de n'avoir jamais joué à ce jeu si poétique.

Sans doute, ce n’est pas le bon sens qui est «la chose du monde la plus répandue», c’est la bonté. Dans les coins les plus lointains, les plus perdus, on s’émerveille de la voir fleurir d’elle-même, comme dans un vallon écarté un coquelicot pareil à ceux du reste du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n’a jamais connu que le vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon solitaire. A l’ombre des jeunes filles en fleurs

Des asperges qui coûtent cher (scène filmée : Proust)

En mai fais ce qu’il te plait, et ce qui me plait en mai, c’est la saison des asperges.

[le duc de Guermantes] : Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges . Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs! Le côté de Guermantes

J’étais à la fois tout étourdi – étonné – heureux – plus que ça – de penser que c’était toi que j’attendais depuis tant de temps- toi qui n’avais pas partagé toute cette vie – avec des particularités imprévisibles alors- la plus extraordinaire étant que tu sois pharmacienne et proustienne – mais que tu soies telle et mieux que je rêvais par tes goûts, ta chaleur et le désir que nous avons d’être mieux encore.

Briller en société (2 scènes filmées, moi et Proust)

Partout où je vais-je ne peux m’empêcher d’évoquer Marcel Proust et certains m’évitent, surtout s’ils sont membres de ma famille, qui rassemble régulièrement les membres de la tribu, en général pour un anniversaire. J’essaie de citer La Fontaine, qui est plus accessible, et de réciter mon texte favori :

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS

Le premier qui vit un chameau
S'enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le dromadaire (1).
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier :
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue
Quand ce vient à la continue (2).
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,
On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empêcher de dire
Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après, l'objet devint brûlot (3),
Et puis nacelle (4), et puis ballot,
Enfin bâtons flottants sur l'onde.

J'en sais beaucoup de par le monde
A qui ceci conviendrait bien:
De loin, c'est quelque chose, et de près, ce n'est rien.

Malheureusement je ne peux m’empêcher d’ajouter « Il y a toute La Recherche là-dedans !

« Vous n'ignorez pas, Madame, que beaucoup de régions forestières tirent leur nom des animaux qui les peuplent. À côté de la forêt de Chantepie, vous avez le bois de Chantereine. – Je ne sais pas de quelle reine il s'agit, mais vous n'êtes pas galant pour elle, dit M. de Cambremer. – Attrapez, Chochotte, dit Mme Verdurin. Et à part cela, le voyage s'est bien passé ? – Nous n'avons rencontré que de vagues humanités qui remplissaient le train. Mais je réponds à la question de M. de Cambremer ; reine n'est pas ici la femme d'un roi, mais la grenouille. C'est le nom qu'elle a gardé longtemps dans ce pays, comme en témoigne la station de Renneville, qui devrait s'écrire Reineville. – Il me semble que vous avez là une belle bête », dit M. de Cambremer à Mme Verdurin, en montrant un poisson. C'était là un de ces compliments à l'aide desquels il croyait payer son écot à un dîner, et déjà rendre sa politesse. (« Les inviter est inutile, disait-il souvent en parlant de tels de leurs amis à sa femme. Ils ont été enchantés de nous avoir. C'étaient eux qui me remerciaient. ») « D'ailleurs je dois vous dire que je vais presque chaque jour à Renneville depuis bien des années, et je n'y ai vu pas plus de grenouilles qu'ailleurs. Mme de Cambremer avait fait venir ici le curé d'une paroisse où elle a de grands biens et qui a la même tournure d'esprit que vous, à ce qu'il semble. Il a écrit un ouvrage. – Je crois bien, je l'ai lu avec infiniment d'intérêt », répondit hypocritement Brichot. La satisfaction que son orgueil recevait indirectement de cette réponse fit rire longuement M. de Cambremer. « Ah ! eh bien, l'auteur, comment dirais-je, de cette géographie, de ce glossaire, épilogue longuement sur le nom d'une petite localité dont nous étions autrefois, si je puis dire, les seigneurs, et qui se nomme Pont-à-Couleuvre. Or je ne suis évidemment qu'un vulgaire ignorant à côté de ce puits de science, mais je suis bien allé mille fois à Pont-à-Couleuvre pour lui une, et du diable si j'y ai jamais vu un seul de ces vilains serpents, je dis vilains, malgré l'éloge qu'en fait le bon La Fontaine (L'Homme et la couleuvre était une des deux fables). – Vous n'en avez pas vu, et c'est vous qui avez vu juste, répondit Brichot. Certes, l'écrivain dont vous parlez connaît à fond son sujet, il a écrit un livre remarquable. – Voire ! s'exclama Mme de Cambremer, ce livre, c'est bien le cas de le dire, est un véritable travail de Bénédictin. – Sans doute il a consulté quelques pouillés (on entend par là les listes des bénéfices et des cures de chaque diocèse), ce qui a pu lui fournir le nom des patrons laïcs et des collateurs ecclésiastiques. Mais il est d'autres sources. Un de mes plus savants amis y a puisé. Il a trouvé que le même lieu était dénommé Pont-à-Quileuvre. Ce nom bizarre l'incita à remonter plus haut encore, à un texte latin où le pont que votre ami croit infesté de couleuvres est désigné : Pons cui aperit. Pont fermé qui ne s'ouvrait que moyennant une honnête rétribution. – Vous parlez de grenouilles. Moi, en me trouvant au milieu de personnes si savantes, je me fais l'effet de la grenouille devant l'aréopage » (c'était la seconde fable), dit Cancan qui faisait souvent, en riant beaucoup, cette plaisanterie grâce à laquelle il croyait à la fois, par humilité et avec à-propos, faire profession d'ignorance et étalage de savoir. Sodome et Gomorrhe

Pas de dispute, SVP (film muet)

Jules ne se dévoile pas toujours, il a peur que je comprenne tout de travers, que j'applique à son cas ma logique de femme." Bien sûr, lui réponds-je ! Proust l'a dit "l'homme est l'être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en disant le contraire, ment". Et le lendemain, dans le métro, que lis-je? vite je lui envoie un sms:

La classe! (scène filmée : Proust)

Ma fille Gigi avait un bon ami au bureau, ami qu'elle partageait avec une collègue. Or après quelques mois cet ami se mit à lui faire des déclarations d'abord discrètes puis de plus en plus enflammées. Jusqu'au point où, par email, elle dut lui signifier le plus gentiment possible qu'il devait arrêter ou qu'elle l'éviterait, au grand dam de la collègue qui se régalait de l'esprit de l'importun. O miracle! tout est redevenu comme avant, l'amoureux a compris, il a repris son habit d’ami charmant et l'incident n'a jamais été évoqué.

Au moment où elle traversait le salon où j’étais assis, la pensée pleine du souvenir des amis que je ne connaissais pas et qu’elle allait peut-être retrouver tout à l’heure dans une autre soirée, Mme de Guermantes m’aperçut sur ma bergère, véritable indifférent qui ne cherchais qu’à être aimable, alors que, tandis que j’aimais, j’avais tant essayé de prendre, sans y réussir, l’air d’indifférence; elle obliqua, vint à moi et retrouvant le sourire du soir de l’Opéra-Comique et que le sentiment pénible d’être aimée par quelqu’un qu’elle n’aimait pas n’effaçait plus:

— Non, ne vous dérangez pas, vous permettez que je m’asseye un instant à côté de vous? me dit-elle en relevant gracieusement son immense jupe qui sans cela eût occupé la bergère dans son entier [.....]

Je terminerai ceci en disant qu’à un certain point de vue il y avait chez Mme de Guermantes une véritable grandeur qui consistait à effacer entièrement tout ce que d’autres n’eussent qu’incomplètement oublié. Elle ne m’eût jamais rencontré la harcelant, la suivant, la pistant, dans ses promenades matinales, elle n’eût jamais répondu à mon salut quotidien avec une impatience excédée, elle n’eût jamais envoyé promener Saint–Loup quand il l’avait suppliée de m’inviter, qu’elle n’aurait pas pu avoir avec moi des façons plus noblement et naturellement aimables. Non seulement elle ne s’attardait pas à des explications rétrospectives, à des demi-mots, à des sourires ambigus, à des sous-entendus, non seulement elle avait dans son affabilité actuelle, sans retours en arrière, sans réticences, quelque chose d’aussi fièrement rectiligne que sa majestueuse stature, mais les griefs qu’elle avait pu ressentir contre quelqu’un dans le passé étaient si entièrement réduits en cendres, ces cendres étaient elles-mêmes rejetées si loin de sa mémoire ou tout au moins de sa manière d’être, qu’à regarder son visage chaque fois qu’elle avait à traiter par la plus belle des simplifications ce qui chez tant d’autres eût été prétexte à des restes de froideur, à des récriminations, on avait l’impression d’une sorte de purification. Le côté de Guermantes, II

Je ne suis pas un "nez" mais j'essaie (film muet)

Cette nuit, en me retournant dans mon lit j'ai serré à pleins bras l'oreiller de Jules. Il n'était pas là, mais son oreiller était imprégné de son odeur, de son parfum. La tête plongée dans le duvet, je pris un plaisir délicieux à le sentir à côté de moi, malgré son absence. L'impression était si vivace que je me promis de me concentrer tout le jour sur les senteurs qui nous entourent, à commencer par le pain grillé, ancêtre de la madeleine, une leçon proustienne que j’essaie d’appliquer à ma vie qui passe si vite.

Dire sans parler (film muet : Proust)

Pourquoi Jules ne m'avait-t-il pas invitée à dîner avec sa sœur ? Vive discussion. Impasse. Je pense à Françoise, la bonne du narrateur, qui avait l'art de dire sans parler. Mais je ne trouvai pas d'aide en cette pensée, n'ayant à ma disposition que de faire la "tête de poisson" appelée dans ma famille "gueule de raie", pour montrer mon déplaisir.

Mais surtout, comme les écrivains arrivent souvent à une puissance de concentration dont les eût dispensés le régime de la liberté politique ou de l’anarchie littéraire, quand ils sont ligotés par la tyrannie d’un monarque ou d’une poétique, par les sévérités des règles prosodiques ou d’une religion d’État, ainsi Françoise, ne pouvant nous répondre d’une façon explicite, parlait comme Tirésias et eût écrit comme Tacite. Elle savait faire tenir tout ce qu’elle ne pouvait exprimer directement, dans une phrase que nous ne pouvions incriminer sans nous accuser, dans moins qu’une phrase même, dans un silence, dans la manière dont elle plaçait un objet. Le côté de Guermantes, II

Jules, mémoire et littérature (scène filmée)

Mon fils Alex, passionné de littérature russe, m'ayant recommandé de lire la célèbre nouvelle de Tolstoï, Maître et serviteur, j'en discute avec Jules qui se rappelle très nettement l'avoir lue dans sa jeunesse, et se souvient avec clarté de l'histoire de ce maître qui se perd avec son serviteur dans une tempête de neige qu'ils ont bravé pour ne pas perdre une affaire à conclure. Il se souvient que sur le point de mourir de froid, le maître, réalisant que son serviteur était jeune et pourrait jouir d'une vie à venir alors que lui n'en avait plus pour longtemps, est pris d'un sentiment très humain et ne voit plus auprès de lui un être qui ne compte pas mais un frère d'infortune auquel il donne son manteau, qui le sauvera au prix de sa propre vie..

Au dîner Jules et Alex débattent sur la hauteur des sentiments qui animent le maître, mon fils arguant que des sentiments égoïstes n'avaient pas totalement disparu chez le maître, tandis que Jules insiste sur le revirement total d'humanité du maître. Je lis la nouvelle: les sentiments exprimés y sont ambigus, ouvrant diverses interprétations (comme les grands auteurs savent si bien le faire). Mais l'histoire recréée par Jules a subi de nombreux changements.... Sa mémoire ne lui a pas été totalement fidèle, elle s'est fait créatrice d'une autre histoire....

Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas. Du côté de chez Swann

Un langage qui nous unit (scène filmée)

Quand j'ai rencontré Hélène, je me suis tout de suite dit: "elle parle comme moi", mêmes expressions, même niveau de familiarité ou de grossièreté dans ses mails (du genre: "je n'ai que des merdes administratives à gérer"), et pourtant elle a 20 ans de moins que moi, elle est belle et sexy, et nous ne nous étions pas contaminée l'une l'autre, comme le font les hommes politiques influencés par la façon de parler de ceux de leur parti qui ont le mieux réussi.

{Albertine} Comme elle avait pris notre habitude familiale des citations et utilisait pour elle celles des pièces qu'elle avait jouées au couvent et que je lui avais dit aimer, elle me comparait toujours à Assuérus. La Prisonnière

Autour de la crèche: une métaphore pas religieuse du tout

Un de mes amis de facebook a posté une photo de Tarzan, Jane... dans une espèce de grotte, en comparant la scène à une crèche attendant les rois-mages, et ça m'a rappelé une métaphore concernant Albertine, dans La Prisonnière, je l'ai recherchée, la voici:

Ses cheveux, noirs et crespelés, montrant des ensembles différents selon qu'elle se tournait vers moi pour me demander ce qu'elle devait jouer, tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base, noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le relief de leurs boucles en une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche et si multiple, semblaient dépasser la variété que réalise habituellement la nature et répondre plutôt au désir d'un sculpteur qui accumule les difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la rotation du visage lisse et rose, du mat verni d'un bois peint. Et par contraste avec tant de relief, par l'harmonie aussi qui les unissait à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d'orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n'être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d'art qui, tout à l'heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose. La prisonnière

Cadeaux de Noël dignes (film muet)

Quand mes enfants étaient petits, j’essayais de ne pas les pourrir de cadeaux électroniques, pour qu’ils puissent jouir de plaisirs simples, et combattre cette folie de consommation inutile. J’ai échoué, ils sont comme tous les individus de leur âge, accros à l’ordinateur (et moi-même j’y suis devenue aussi). Pourtant les plaisirs les plus simples…

Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. Du côté de chez Swann

Pour le Nouvel An (film muet)

Une tradition proustienne du Nouvel An: citer un passage où le narrateur attend un mot de Gilberte, en vain. Ce passage, cette année, est tout à fait approprié, en raison d'une belle dispute avec Jules, via sms, et de laquelle, pour une fois, j'étais entièrement responsable. J'ai même craint qu'il n’annule le réveillon qu'il prépare pour moi ce soir. Sans nouvelles rassurantes sur ses intentions, je me suis tristement mise en chemin pour mon bureau ce matin, en me racontant le fameux passage sur le 1er janvier.

et comme on superpose une religion aux lois aveugles de la nature, essayer d’imprimer au jour de l’an l’idée particulière que je m’étais faite de lui, c’était en vain; je sentais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’an, qu’il finissait dans le crépuscule d’une façon qui ne m’était pas nouvelle: dans le vent doux qui soufflait autour de la colonne d’affiches, j’avais reconnu, j’avais senti reparaître la matière éternelle et commune, l’humidité familière, l’ignorante fluidité des anciens jours. A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Et pourtant : « reconnaître à la fois cette longue attente et ces découvertes imprévues c’est-à-dire penser à toi si complètement m’a donné un réel bonheur surtout quand j’imaginais au milieu de tout ça comment nous pouvions –avec du soin et de l’attention- avec l’espoir d’une réelle intelligence de l’amour et de la vie que nous pourrions avoir- nous aimer réellement comme on en rêve- je t’aime et je voudrais que tu m’aimes aussi pour que ce soit oui comme on en rêve.

Un ennui ne vient jamais seul (scène filmée)

J'ai des ennuis d'argent, et en attendant des jours meilleurs, je jongle entre mes comptes. C'est ainsi que me trouvant à la poste, pour envoyer un bouquin en Angleterre, ayant fait une queue interminable, due à la lenteur des usagers des machines d'affranchissement, ce qui m'avait fait supposer que ces machines devaient être en panne, un homme jeune, que je pris pour le réparateur, me montra comment aller récupérer mon reçu après que j'eusse payé avec ma carte de crédit. Je n'ose donner les détails, car je me suis fait avoir comme une petite vieille que je ne pensais pas être déjà. En un mot, je me suis fait voler ma carte.

Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme des leitmotivs wagnériens, de la notion aussi, émergente alors, que les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit. Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est rarement seul. Albertine disparue

Jules est revenu! (musique triste)

J'avais vexé mon Jules, il était blessé, je n'ai pas compris pourquoi, sauf que je me suis dit qu'il ne m'aimait pas comme je l'aurais voulu et que l'amour, à tout âge, est une cruelle maladie. J'avais mal au cœur tandis qu'il me battait froid, et j'écoutais souvent une très triste chanson qui me permettait d'entretenir cette tristesse: la fanette de Jacques Brel

On n'a qu'une seule chance de faire une première impression

Avec le temps et l'expérience, j'ai réalisé combien j'aurais dû faire attention aux premières paroles, au premier entretien que l'on peut avoir avec quelqu'un. Mais malheureusement, ce quelqu'un on ne sait pas encore qu'il deviendra important dans sa vie: c'est ainsi que mon ex-mari, dans nos premiers échanges, voulait que je paye mon voyage pour aller avec lui voir sa mère! et 25 ans et un divorce après, je suis partie avec une valise, rien d'autre … Tout était exposé dès le début et je n'avais rien compris.

Hopper, une exposition vue par tout le monde (film muet : je pars avec 1 valise) (scène filmée : Proust)

Discussion générale, durant le dîner chez Claude et Françoise: tout le monde avait son mot à dire sur l'exposition Hopper au Grand Palais, car tout le monde l'avait vue...

—«Je ne vous demande pas, monsieur, si un homme dans le mouvement comme vous, a vu, aux Mirlitons, le portrait de Machard qui fait courir tout Paris. Eh bien! qu’en dites-vous? Etes-vous dans le camp de ceux qui approuvent ou dans le camp de ceux qui blâment? Dans tous les salons on ne parle que du portrait de Machard, on n’est pas chic, on n’est pas pur, on n’est pas dans le train, si on ne donne pas son opinion sur le portrait de Machard.» Swann ayant répondu qu’il n’avait pas vu ce portrait, Mme Cottard eut peur de l’avoir blessé en l’obligeant à le confesser. —«Ah! c’est très bien, au moins vous l’avouez franchement, vous ne vous croyez pas déshonoré parce que vous n’avez pas vu le portrait de Machard. Je trouve cela très beau de votre part. Hé bien, moi je l’ai vu, les avis sont partagés, il y en a qui trouvent que c’est un peu léché, un peu crème fouettée, moi, je le trouve idéal. Évidemment elle ne ressemble pas aux femmes bleues et jaunes de notre ami Biche. Mais je dois vous l’avouer franchement, vous ne me trouverez pas très fin de siècle, mais je le dis comme je le pense, je ne comprends pas. Mon Dieu je reconnais les qualités qu’il y a dans le portrait de mon mari, c’est moins étrange que ce qu’il fait d’habitude mais il a fallu qu’il lui fasse des moustaches bleues. Tandis que Machard! Tenez justement le mari de l’amie chez qui je vais en ce moment (ce qui me donne le très grand plaisir de faire route avec vous) lui a promis s’il est nommé à l’Académie (c’est un des collègues du docteur) de lui faire faire son portrait par Machard. Évidemment c’est un beau rêve! j’ai une autre amie qui prétend qu’elle aime mieux Leloir. Je ne suis qu’une pauvre profane et Leloir est peut-être encore supérieur comme science. Mais je trouve que la première qualité d’un portrait, surtout quand il coûte 10.000 francs, est d’être ressemblant et d’une ressemblance agréable.» Du côté dechez Swann

La mer était calme à Saint Valéry sur Somme: pour les écrivains (film muet)

Très agréable soirée à Saint Valéry sur Somme, Jules et moi avons vu Tartuffe, joué presque comme une farce, avec d'excellents comédiens dont Marie-Christine. De plus la mer proche de la baie de Somme était belle et calme, et je me disais qu'elle n'était peut-être pas propice à la création artistique?

Car si peu que notre vie doive durer, ce n’est que pendant que nous souffrons que nos pensées, en quelque sorte agitées de mouvements perpétuels et changeants, font monter comme dans une tempête, à un niveau d’où nous pouvons les voir, toute cette immensité réglée par des lois, sur laquelle, postés à une fenêtre mal placée, nous n’avons pas vue, car le calme du bonheur la laisse unie et à un niveau trop bas ; peut-être seulement pour quelques grands génies ce mouvement existe-t-il constamment sans qu’il y ait besoin pour eux des agitations de la douleur ; Le Temps retrouvé

Chic et tocard

On me reproche parfois de ne pas m’intéresser à la décoration, chose rarissime d’après Jules chez les femmes. 1/ Qu’est-ce qu’il en sait ? 2/ J’ai connu au moins 2 autres femmes dans mon cas : ma mère et ma sœur.

Aimez-vous Brahms? (scène filmée)

Samedi soir salle Pleyel, Jules et moi étions assis au balcon (places offertes par sa soeur, une très bonne idée de cadeau...) pour un concert donné par les solistes du Philarmonik de Berlin. Au programme de la musique de chambre. Durant le Quatuor pour piano, violon, alto et violoncelle n° 3, je suis prise d'une profonde et étrange nostalgie; dès l'Allegro non troppo, je me dis que ma vie n'était pas censée se passer ainsi, que je devrais toujours être en Amérique, près d'Alan... le sentiment de voir sa vie comme un tout, de comprendre les choses sans pouvoir les exprimer. Au Finale (Allegro comodo) j'étais redescendue sur terre, une étrange joie m'envahit, la satisfaction d'être vivante, loin d'Alan et de l'Amérique, avec Jules (qui ressentit lui aussi une grande tristesse sans pouvoir identifier la "madeleine" produite par ce magnifique concert...)

A quelle appréhension de la Sonate de Vinteuil cette expérience esthétique profonde pouvait-elle trouver un début d'explication?

Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement çà et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était particulière, qu'il le savait pour ‘’la Princesse de Clèves’’, ou pour ‘’René’’, quand leur nom se présentait à sa mémoire. Du côté de chez Swann

Je m'arrangerai...

Hier soir je suis sortie tard à Paris pour assister à une conférence sur Proust et Cocteau. J’aurais aimé dormir chez Jules, mais comme je n’osai aborder la question de front ; je lui parlai de cette conférence en termes vagues : « elle va finir tard, et ce n’est pas sûr que j’attrappe le dernier RER. Aucune réaction, je compris que je ne serais pas bienvenue chez lui ce soir-là. » Je lui dis alors, "je m'arrangerai pour dormir ailleurs" mais ça m'avait fait bien mal au cœur.

– Cela n'a d'ailleurs aucune espèce d'importance. Phrase analogue à un réflexe, la même chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre, dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus infimes ; dénonçant alors aussi bien que dans celle-ci combien importante paraît la chose en question à celui qui la déclare sans importance ; phrase tragique parfois qui la première de toutes s'échappe, si navrante alors, des lèvres de tout homme un peu fier à qui on vient d'enlever la dernière espérance à laquelle il se raccrochait, en lui refusant un service : « Ah ! bien, cela n'a aucune espèce d'importance, je m'arrangerai autrement » ; l'autre arrangement vers lequel il est sans aucune espèce d'importance d'être rejeté étant quelquefois le suicide. A l'ombre des jeunes filles en fleurs

"De l'Allemagne" au Louvre (film muet)

Nous sommes allés (J… et moi) voir "De l'Allemagne" au Louvre. Je suis d’accod avec les jounalises allemands qui ont trouvé que cette exposition nous rappelle que l'esprit teuton peut conduire au nazisme (l'extrait de Metropolis de Fritz Lang est terrifiant). De plus une grande quantité des oeuvres choisies (du XVIIIème, qui copient les Italiens de la Renaissance...) est comme une moquerie adressée aux lourdauds d'outre-Rhin.

(le Prince Von Faffenheim, dit Von, au sujet de l'empereur Guillaume II):

C'est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n'avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu'une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l'on donne jusqu'au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu'une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un discours où je croyais d'avance que j'entendrais le frôlement des elfes et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait pas moins cette poétique origine : le fait qu'en s'inclinant, petit, rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit : « Ponchour, Matame la marquise » avec le même accent qu'un concierge alsacien. Le côté de Guermantes

Les huissiers, gens sympathiques

Encore des huissiers à la porte (heureusement Jules ne sait rien de mes déboires), cette fois-ci c’est pour l’Ursaaf. Ils sont deux, très sympathiques, ils me rassurent : il n’y a rien de valeur chez moi qu’ils pourraient vendre. Comme me dit mon comptable : « On ne peut pas tondre un œuf ! » Je dois quand même les rappeler pour donner mon planning d’échelonnement de ma dette.

Mais c'est quelquefois au moment où tout nous semble perdu que l'avertissement arrive qui peut nous sauver : on a frappé à toutes les portes qui ne donnent sur rien, et la seule par où on peut entrer et qu'on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s'ouvre. Le Temps Retrouvé

Une mode pour temps de crise (photo de moi)

La crise est là, et je pense qu'avoir l'air pauvre devrait être à la mode: ça tombe bien j'adore m'habiller toujours de la même façon, et, vu mes formes et mon âge, mon idéal consiste en un haut noir et jupe tulipe à fond noir et imprimé, que l'on trouve au marché: genre vieille femme corse, villageoise de préférence.

Un des premiers soirs dès mon nouveau retour à Paris en 1916, ayant envie d'entendre parler de la seule chose qui m'intéressait alors, la guerre, je sortis, après le dîner, pour aller voir Mme Verdurin, car elle était, avec Mme Bontemps, une des reines de ce Paris de la guerre qui faisait penser au Directoire. Comme par l'ensemencement d'une petite quantité de levure, en apparence de génération spontanée, des jeunes femmes allaient tout le jour coiffées de hauts turbans cylindriques comme aurait pu l'être une contemporaine de Mme Tallien. Par civisme, ayant des tuniques égyptiennes droites, sombres, très « guerre », sur des jupes très courtes, elles chaussaient des lanières rappelant le cothurne selon Talma, ou de hautes guêtres rappelant celles de nos chers combattants ; c'est, disaient-elles, parce qu'elles n'oubliaient pas qu'elles devaient réjouir les yeux de ces combattants qu'elles se paraient encore, non seulement de toilettes « floues », mais encore de bijoux évoquant les armées par leur thème décoratif, si même leur matière ne venait pas des armées, n'avait pas été travaillée aux armées ; au lieu d'ornements égyptiens rappelant la campagne d'Égypte, c'étaient des bagues ou des bracelets faits avec des fragments d'obus ou des ceintures de 75, des allume-cigarettes composés de deux sous anglais, auxquels un militaire était arrivé à donner, dans sa cagna, une patine si belle que le profil de la reine Victoria y avait l'air tracé par Pisanello ; c'est encore parce qu'elles y pensaient sans cesse, disaient-elles, qu'elles portaient à peine le deuil quand l'un des leurs tombait, sous le prétexte qu'il était « mêlé de fierté », ce qui permettait un bonnet de crêpe anglais blanc (du plus gracieux effet et autorisant tous les espoirs), dans l'invincible certitude du triomphe définitif, et permettait ainsi de remplacer le cachemire d'autrefois par le satin et la mousseline de soie, et même de garder ses perles, « tout en observant le tact et la correction qu'il est inutile de rappeler à des Françaises ». Le Temps retrouvé

Jules a perdu 8 kg !

Et tout à coup mes poignées d’amour sont devenus des bourrelets mal placés.

Il y a une chose plus difficile encore que de s'astreindre à un régime, c'est de ne pas l'imposer aux autres. Sodome et Gomorrhe

Il fait beau enfin

On a bien vu récemment comment le temps peut affecter toute une nation, et son moral. Des mois de grisaille, et la France entière broie du noir. Un "moi météorologique"

Pendant quelques instants, et sachant qu’il me rendait plus heureux qu’Albertine, je restais en tête à tête avec le petit personnage intérieur, salueur chantant du soleil et dont j’ai déjà parlé. De ceux qui composent notre individu, ce ne sont pas les plus apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi, quand la maladie aura fini de les jeter l’un après l’autre par terre, il en restera encore deux ou trois qui auront la vie plus dure que les autres, notamment un certain philosophe qui n’est heureux que quand il a découvert, entre deux œuvres, entre deux sensations, une partie commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demandé si ce ne serait pas le petit bonhomme fort semblable à un autre que l’opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer le temps qu’il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu’il y avait du soleil, le remettait s’il allait pleuvoir. Ce petit bonhomme-là, je connais son égoïsme : je peux souffrir d’une crise d’étouffements que la venue seule de la pluie calmerait, lui ne s’en soucie pas, et aux premières gouttes si impatiemment attendues, perdant sa gaîté, il rabat son capuchon avec mauvaise humeur. En revanche, je crois bien qu’à mon agonie, quand tous mes autres « moi » seront morts, s’il vient à briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes derniers soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien aise, et ôtera son capuchon pour chanter : « Ah ! enfin, il fait beau. » (La prisonnière)

L’étonnement que ce soit toi avec ton nom, ta voix, tes yeux où je cherche que l’on s’aime plus constamment plus fortement avec plus de bonheur – dans des endroits de toi plus profonds et riches qui se révèlent parce qu’on les cherche toi et moi.

les Français et les pépettes

Les Français ont un rapport étrange avec l'argent: ils aimeraient savoir mais ils ne veulent pas demander directement. Heureusement avec les derniers développements politiques, tout va s'éclaircir, on sera fier de tout déballer. Plus besoin de deviner.

Et quand elle vit que, malgré ses conseils, ma tante n’en faisait qu’à sa tête et jetait l’argent — Françoise le croyait du moins — pour des créatures indignes, elle commença à trouver bien petits les dons que ma tante lui faisait en comparaison des sommes imaginaires prodiguées à Eulalie. Il n’y avait pas dans les environs de Combray de ferme si conséquente que Françoise ne supposât qu’Eulalie eût pu facilement l’acheter, avec tout ce que lui rapporteraient ses visites. Il est vrai qu’Eulalie faisait la même estimation des richesses immenses et cachées de Françoise. Habituellement, quand Eulalie était partie, Françoise prophétisait sans bienveillance sur son compte. Elle la haïssait, mais elle la craignait et se croyait tenue, quand elle était là, à lui faire «bon visage». Elle se rattrapait après son départ, sans la nommer jamais à vrai dire, mais en proférant des oracles sibyllins, des sentences d’un caractère général telles que celles de l’Ecclésiaste, mais dont l’application ne pouvait échapper à ma tante. Après avoir regardé par le coin du rideau si Eulalie avait refermé la porte: «Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour», disait-elle, avec le regard latéral et l’insinuation de Joas pensant exclusivement à Athalie quand il dit: "Le bonheur des méchants comme un torrent s’écoule." Du côté de chez Swann

Faites-vous rare, on vous aimera

Un précepte (je crois que c'est turc) que mon père me rappelait souvent lorsque je sortais trop souvent avec les mêmes amis: "Faites-vous rare, on vous aimera" Et aujourd’hui il me sert, car une femme amoureuse a tendance à se mettre à la disposition de son amant: grave erreur, au lieu de convaincre Jules que je suis la plus attentionnée des amantes, ça lui a ôté l'impression que j'étais quelque chose de précieux, je suis devenue une commodité.

Elle [la duchesse de Guermantes] ne pensait qu'à ses [l'étranger] qualités réelles, Mme de Villeparisis et Saint-Loup lui avaient dit que j'en possédais. Et sans doute ne les eût-elle pas crus, si elle n'avait remarqué qu'ils ne pouvaient jamais arriver à me faire venir quand ils le voulaient, donc que je ne tenais pas au monde, ce qui semblait à la duchesse le signe qu'un étranger faisait partie des "gens agréables". Le côté de Guermantes, II, II

Savoir rephraser change tout (scène filmée : Proust)

Ce matin dans le New York Times, recommandation pour un livre qui démontre l'utilité de l'art d'ouvrir les esprits pour l'amélioration de la créativité. L'exemple donné était extrêment convaincant:

“Mindfulness” by Ellen J. Langer
Is it possible to adjust a few words in a sentence and shift a person’s creative output? Langer, a professor of psychology at Harvard University who has conducted an array of inventive experiments over three decades, has shown that the answer is yes; the key is to provide people with cues to help them enter into a mindful state, she writes. There are many ways to do this.

Langer uses the term mindfulness, which is commonly associated with meditation, to describe a state of being in which one becomes oriented in the present, open to new information, sensitive to context, aware of different perspectives and untrapped by old categories.

How do you help people enter this state? One way is to help people reject absolute categories in favor of open-ended frames. For example, in one experiment, Langer and her colleagues introduced a set of objects to two groups of subjects using slightly different words. For one group, they referred to standard categories: “This is a dog’s chew toy.” For another, they shifted to a “conditional” frame: “This could be a dog’s chew toy.”

Elle gardait malgré toutes mes critiques sa manière insidieuse de poser des questions d'une façon indirecte pour laquelle elle avait utilisé depuis quelque temps un certain "parce que sans doute". N'osant pas me dire: "Est-ce que cette dame a un hôtel?" elle me disait, les yeux timidement levés comme ceux d'un bon chien, "Parce que sans doute cette dame a un hôtel particulier...", évitant l'interrogation. Le Temps retrouvé

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Parlons cuisine (scène filmée)

Hier soir Nicole m'a invitée avec des amis charmants à dîner à La Rotonde, en plein Montparnasse. Un repas délicieux, typique des grandes brasseries d'autrefois... un filet de bar sur lit de riz sauvage, sauce au beurre blanc citronnée hors pair; mais surtout un pied de cochon grillé et desossé sur du blanc de poireau comme je n'avais pas rêvé d'en déguster (j'adore les pieds de cochon grillés). Et au Café Anglais, aurait-on servi ça?

«Mais enfin, lui demanda ma mère, comment expliquez-vous que personne ne fasse la gelée aussi bien que vous (quand vous le voulez)?» «Je ne sais pas d’où ce que ça devient», répondit Françoise (qui n’établissait pas une démarcation bien nette entre le verbe venir, au moins pris dans certaines acceptions et le verbe devenir). Elle disait vrai du reste, en partie, et n’était pas beaucoup plus capable — ou désireuse — de dévoiler le mystère qui faisait la supériorité de ses gelées ou de ses crèmes, qu’une grande élégante pour ses toilettes, ou une grande cantatrice pour son chant. Leurs explications ne nous disent pas grand chose; il en était de même des recettes de notre cuisinière. «Ils font cuire trop à la va-vite, répondit-elle en parlant des grands restaurateurs, et puis pas tout ensemble. Il faut que le boeuf, il devienne comme une éponge, alors il boit tout le jus jusqu’au fond. Pourtant il y avait un de ces Cafés où il me semble qu’on savait bien un peu faire la cuisine. Je ne dis pas que c’était tout à fait ma gelée, mais c’était fait bien doucement et les soufflés ils avaient bien de la crème.» «Est-ce Henry? demanda mon père qui nous avait rejoints et appréciait beaucoup le restaurant de la place Gaillon où il avait à dates fixes des repas de corps. «Oh non! dit Françoise avec une douceur qui cachait un profond dédain, je parlais d’un petit restaurant. Chez cet Henry c’est très bon bien sûr, mais c’est pas un restaurant, c’est plutôt . . . un bouillon!» «Weber»? «Ah! non, monsieur, je voulais dire un bon restaurant. Weber c’est dans la rue Royale, ce n’est pas un restaurant, c’est une brasserie. Je ne sais pas si ce qu’ils vous donnent est servi. Je crois qu’ils n’ont même pas de nappe, ils posent cela comme cela sur la table, va comme je te pousse.» «Cirro?» Françoise sourit: «Oh! là je crois qu’en fait de cuisine il y a surtout des dames du monde. (Monde signifiait pour Françoise demi-monde.) Dame, il faut ça pour la jeunesse.» Nous nous apercevions qu’avec son air de simplicité Françoise était pour les cuisiniers célèbres une plus terrible «camarade» que ne peut l’être l’actrice la plus envieuse et la plus infatuée. Nous sentîmes pourtant qu’elle avait un sentiment juste de son art et le respect des traditions, car elle ajouta: «Non, je veux dire un restaurant où c’est qu’il y avait l’air d’avoir une bien bonne petite cuisine bourgeoise. C’est une maison encore assez conséquente. Ça travaillait beaucoup. Ah! on en ramassait des sous là-dedans (Françoise, économe, comptait par sous, non par louis comme les décavés). Madame connaît bien là-bas à droite sur les grands boulevards, un peu en arrière . . . » Le restaurant dont elle parlait avec cette équité mêlée d’orgueil et de bonhomie, c’était . . . le Café Anglais. A l'ombre des jeunes filles en fleurs

Transparence et secrets (scène filmée + narration)

Comment changer la mentalité française, frein à une réussite du pays sur le plan mondial: méfiance, cynisme, envie... toutes ces belles qualités sont le corollaire des secrets que l'on connait ou que l'on suppose. D'où la mode de la transparence, terme technocratique, qui rassure moins que la mise à nu des secrets.

À l'air mélancolique qu'avait pris, en parlant de la princesse de Cadignan, M. de Charlus, j'avais bien senti que cette nouvelle ne le faisait pas penser qu'au petit jardin d'une cousine assez indifférente. Il tomba dans une songerie profonde, et comme se parlant à soi-même : « Les Secrets de la princesse de Cadignan ! s'écria-t-il, quel chef-d'oeuvre ! comme c'est profond, comme c'est douloureux, cette mauvaise réputation de Diane qui craint tant que l'homme qu'elle aime ne l'apprenne ! Quelle vérité éternelle, et plus générale que cela n'en a l'air ! comme cela va loin ! » M. de Charlus prononça ces mots avec une tristesse qu'on sentait pourtant qu'il ne trouvait pas sans charme. Certes M. de Charlus, ne sachant pas au juste dans quelle mesure ses moeurs étaient ou non connues, tremblait, depuis quelque temps, qu'une fois qu'il serait revenu à Paris et qu'on le verrait avec Morel, la famille de celui-ci n'intervînt et qu'ainsi son bonheur fût compromis. Cette éventualité ne lui était probablement apparue jusqu'ici que comme quelque chose de profondément désagréable et pénible. Mais le baron était fort artiste. Et maintenant que depuis un instant il confondait sa situation avec celle décrite par Balzac, il se réfugiait en quelque sorte dans la nouvelle, et à l'infortune qui le menaçait peut-être, et ne laissait pas en tout cas de l'effrayer, il avait cette consolation de trouver, dans sa propre anxiété, ce que Swann et aussi Saint-Loup eussent appelé quelque chose de « très balzacien ». Cette identification à la princesse de Cadignan avait été rendue facile pour M. de Charlus grâce à la transposition mentale qui lui devenait habituelle et dont il avait déjà donné divers exemples. Elle suffisait, d'ailleurs, pour que le seul remplacement de la femme, comme objet aimé, par un jeune homme, déclanchât aussitôt autour de celui-ci tout le processus de complications sociales qui se développent autour d'une liaison ordinaire. (S&G)

Une citation préférée

J'ai été interviewée pour un article dans le magazine de Sceaux et n'étais pas préparée pour la question à cent balles: "Quelle est votre citation (courte) préférée dans Proust?". Rien ne m’est venu, puis enfin, une fois chez moi, je l'ai trouvée:

Car mon intelligence devait être une, et peut-être même n’en existe-t-il qu’une seule dont tout le monde est co-locataire, une intelligence sur laquelle chacun, du fond de son corps particulier porte ses regards, comme au théâtre, où si chacun a sa place, en revanche, il n’y a qu’une seule scène. (JF)

Une madeleine musicale (musique de Haendel)

En recherchant la 9ème madeleine, associée au septuor de Vinteuil, je tombe sur un passage absolument époustouflant de finesse et vérité (rien que pour cela je me demande comment on peut ne pas être "proustien"). Et j'écris ça en écoutant Ombra mai fu d'Haendel, par Kathleen Ferrier! JULES où es-tu?

Et je cessai de suivre la musique pour me redemander si Albertine avait vu ou non Mlle Vinteuil ces jours-ci, comme on interroge de nouveau une souffrance interne que la distraction vous a fait un moment oublier. Car c'est en moi que se passaient les actions possibles d'Albertine. De tous les êtres que nous connaissons, nous possédons un double, mais habituellement situé à l'horizon de notre imagination, de notre mémoire ; il nous reste relativement extérieur, et ce qu'il a fait ou pu faire ne comporte pas plus, pour nous, d'élément douloureux qu'un objet placé à quelque distance et qui ne nous procure que les sensations indolores de la vue. Ce qui affecte ces êtres-là, nous le percevons d'une façon contemplative, nous pouvons le déplorer en termes appropriés qui donnent aux autres l'idée de notre bon coeur, nous ne le ressentons pas ; mais depuis ma blessure de Balbec, c'était dans mon coeur, à une grande profondeur, difficile à extraire, qu'était le double d'Albertine. Ce que je voyais d'elle me lésait comme un malade dont les sens seraient si fâcheusement transposés que la vue d'une couleur serait intérieurement éprouvée par lui comme une incision en pleine chair. La Prisonnière

Arrogance à la française (film muet ou scène filmée Proust)

Comment exprimer l'arrogance? l'arme absolue, que l'on utilise quand on veut vraiment faire du mal, ou qu'on est tout à fait inconscient mais français (l'arrogance est un sport national mais où l'on sait que tôt ou tard l'arroseur sera l'arrosé, ce qui donne du piquant au jeu): ignorer celui que l'on dédaigne, faire comme s'il n'existait pas. J'en ai été moi-même victime, et alors que je pensais ne pas avoir d'ego, ou avoir un ego au-dessus de toute atteinte, je me suis découvert une susceptibilité blessée par un vague copain de bistrot qui lors d'une discussion qui prit une tounure qui lui déplut, arrêta net et parla d'autre chose. J'étais mortifiée et depuis maintenant près de 2 ans, je ne peux m'empêcher de détourner la tête quand je rencontre l'arrogant. Alors que j'imagine qu'il n'en a pas la moindre idée.

Des deux côtés, sur les marches les plus hautes, étaient répandus des couples qui attendaient que leur voiture fût avancée. Droite, isolée, ayant à ses côtés son mari et moi, la duchesse se tenait à gauche de l’escalier, déjà enveloppée dans son manteau à la Tiepolo, le col enserré dans le fermoir de rubis, dévorée des yeux par des femmes, des hommes, qui cherchaient à surprendre le secret de son élégance et de sa beauté. Attendant sa voiture sur le même degré de l’escalier que Mme de Guermantes, mais à l’extrémité opposée, Mme de Gallardon, qui avait perdu depuis longtemps tout espoir d’avoir jamais la visite de sa cousine, tournait le dos pour ne pas avoir l’air de la voir, et surtout pour ne pas offrir la preuve que celle-ci ne la saluait pas. Mme de Gallardon était de fort méchante humeur parce que des messieurs qui étaient avec elle avaient cru devoir lui parler d’Oriane: «Je ne tiens pas du tout à la voir, leur avait-elle répondu, je l’ai, du reste, aperçue tout à l’heure, elle commence à vieillir; il paraît qu’elle ne peut pas s’y faire. Basin lui-même le dit. Et dame! je comprends ça, parce que, comme elle n’est pas intelligente, qu’elle est méchante comme une teigne et qu’elle a mauvaise façon, elle sent bien que, quand elle ne sera plus belle, il ne lui restera rien du tout.» ......

On annonça que la voiture était avancée. Mme de Guermantes prit sa jupe rouge comme pour descendre et monter en voiture, mais, saisie peut-être d’un remords, ou du désir de faire plaisir et surtout de profiter de la brièveté que l’empêchement matériel de le prolonger imposait à un acte aussi ennuyeux, elle regarda Mme de Gallardon; puis, comme si elle venait seulement de l’apercevoir, prise d’une inspiration, elle retraversa, avant de descendre, toute la longueur du degré et, arrivée à sa cousine ravie, lui tendit la main. «Comme il y a longtemps», lui dit la duchesse qui, pour ne pas avoir à développer tout ce qu’était censé contenir de regrets et de légitimes excuses cette formule, se tourna d’un air effrayé vers le duc, lequel, en effet, descendu avec moi vers la voiture, tempêtait en voyant que sa femme était partie vers Mme de Gallardon et interrompait la circulation des autres voitures. «Oriane est tout de même encore bien belle! dit Mme de Gallardon. Les gens m’amusent quand ils disent que nous sommes en froid; nous pouvons, pour des raisons où nous n’avons pas besoin de mettre les autres, rester des années sans nous voir, nous avons trop de souvenirs communs pour pouvoir jamais être séparées, et, au fond, elle sait bien qu’elle m’aime plus que tant des gens qu’elle voit tous les jours et qui ne sont pas de son rang.» Mme de Gallardon était en effet comme ces amoureux dédaignés qui veulent à toute force faire croire qu’ils sont plus aimés que ceux que choie leur belle. Et (par les éloges que, sans souci de la contradiction avec ce qu’elle avait dit peu avant, elle prodigua en parlant de la duchesse de Guermantes) elle prouva indirectement que celle-ci possédait à fond les maximes qui doivent guider dans sa carrière une grande élégante laquelle, dans le moment même où sa plus merveilleuse toilette excite, à côté de l’admiration, l’envie, doit savoir traverser tout un escalier pour la désarmer. Sodome et Gomorrhe, II, I

Cadeau de baptême: de qui par qui, combien?

Ma belle-sœur a été très désolée, je dirais même furieuse car pour le baptême de son petit-fils adoré, adulé, et pour lequel elle et sa fille avaient donné une réception purement familiale très réussie, seuls les parrains-marraines ont fait un cadeau, alors qu’elle espérait une avalanche de présents. Je me suis renseignée auprès du pharmacien qui travaille avec moi au laboratoire, très catholique, c’est ce qu’il fait dans sa famille. En ce qui me concerne, ça faisait 40 ans que je n’avais assisté à un baptême….

Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu'un violoniste de ce pays lui avait donné et qu'elle conservait, quoiqu'il rappelât la forme d'un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchait-elle de persuader qu'on s'en tînt aux fleurs et aux bonbons, qui du moins se détruisent ; mais elle n'y réussissait pas et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation de redites et un disparate d'étrennes. Du côté de chez Swann

Une nature qui a changé

Comme Jules me raconte la triste histoire d'un ami, brillant chirurgien, serviable et aimable, qui, avec l'âge, et sans explication véritable, est devenu aigri, jaloux, une mauvaise nature, un mystérieux retournement:

remarquons que la nature que nous faisons paraître dans la seconde partie de notre vie, n'est pas toujours, si elle l'est souvent, notre nature première développée ou flétrie, grossie ou atténuée; elle est quelquefois une nature inverse, un véritable vêtement retourné. A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Autour de Mme Swann

Le passé, le présent, Faulkner et Proust.

Ce matin dans le New York Times, Timothy Egan finit un article défendant l'enseignement de l'Histoire, par une citation de Faulkner: “The past is never dead. It’s not even past”, phrase à laquelle on peut trouver de nombreuses significations, mais où la madeleine vient tout de suite à l'esprit:

Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. Du côté de chez Swann, I

Amour, douleur, divinité (photo de moi tenant une pancarte avec MERCI JULES MERCI MARCEL)

Jules m'avait donc fait souffrir la semaine dernière, mais je compris peut-être pour la première fois le prix du chagrin d'amour. Je compris aussi pourquoi pour le narrateur/écrivain la fréquentation d'Albertine était plus importante que celle d'un grand homme comme Elstir, car Albertine était capable d'engendrer cette douleur créatrice. Et j'eus l'impression de moi aussi vouloir créer mon oeuvre d'art, qui, n'étant ni un livre, ni une peinture, ni.... mais que c'était ma vie, révélée par l'auteur au lecteur. Et je remerciai le narrateur et Jules.

la mort de Proust, de Bergotte, et le cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré (scène filmée)

Isabelle m'a emmenée hier à la Fémis, pour voir un court métrage (30mn), de Thibaut Gobry,"La part Céleste", sur les derniers jours de Proust, vus par Céleste Albaret, tout à fait bien réalisé et charmant, mais dont le sujet n'émeuvra sans doute que les proustiens. Cependant 2 choses m'ont particulièrement plues: la fin où l'on voit les livres de Proust qui vient d'être enterré suspendus dans la vitrine d'une librairie (je soupçonne d'ailleurs que cette scène soit à l'origine de tout le film), et la musique de Gabriel Fauré: Cantique de Jean Racine.

[Bergotte]: On l'enterra, mais toute la nuit funèbre, aux vitrines éclairées, ses livres, disposés trois par trois, veillaient comme des anges aux ailes éployées et semblaient pour celui qui n'était plus, le symbole de sa résurrection. La prisonnière

Des roses et de la musique (scène filmée : jazz et roses)

Chez Roujoublan à Sceaux, hier soir soirée jazz et Beaujolais très réussie. Malgré la musique, et la belle voix de la chanteuse Alice, j'ai essayé d'embobiner un ami de Fabrice et Jahida, et le convaincre de commencer Du côté de chez Swann. Il faut dire que sa première expérience de Proust, malheureuse, c'était La prisonnière, alors qu'il venait seulement d'apprendre le Français (il est croate)! Il connaissait cependant bien la vertu des « madeleines », et s'en disait grand producteur, ce qui l'avait amené à chercher certaines variétés de roses dont le parfum, les soirs d'été, lui rappelait immanquablement son enfance:

Or quand le pianiste eut joué, Swann fut plus aimable encore avec lui qu’avec les autres personnes qui se trouvaient là. Voici pourquoi: L’année précédente, dans une soirée, il avait entendu une œuvre musicale exécutée au piano et au violon. D’abord, il n’avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments. Et ç’avait déjà été un grand plaisir quand au-dessous de la petite ligne du violon mince, résistante, dense et directrice, il avait vu tout d’un coup chercher à s’élever en un clapotement liquide, la masse de la partie de piano, multiforme, indivise, plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune. Mais à un moment donné, sans pouvoir nettement distinguer un contour, donner un nom à ce qui lui plaisait, charmé tout d’un coup, il avait cherché à recueillir la phrase ou l’harmonie—il ne savait lui-même—qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l’âme, comme certaines odeurs de roses circulant dans l’air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines. Du côté de chez Swann

Un roman à la gloire de Proust

Depuis plusieurs années j'avais l'intention de lire un roman de Roland Cailleux écrit entre 1942 et 1947: Une lecture (Collection Motifs, 2007), qui relate la découverte, par un verrier de la rue de Paradis, de A la recherche du temps perdu. J'en suis à peu près à la moitié, et alors que je me demande sérieusement comment un chef-d'œuvre tel que la Recherche (appelé par le héros le Temps perdu, l'abréviation devenue courante n'ayant sans doute pas pris racine à l'époque), je tombe enfin sur un passage qui m'impressionne (après un récit banal): la description de ce qu'a pu être pour beaucoup la "révélation proustienne", un syndrome de Stendhal caractérisé:

Soudain, comme il arrivait au moment où Marcel, de retour à Balbec, ressentait pour la première fois depuis la mort de sa grand-mère toute l'horreur de cette disparition, Bruno qui n'avait encore rien trouvé de véritablement génial en ce livre, parce qu'il s'était toujours senti porté par sa lecture et croyait, pour s'être le plus souvent reconnu dans les sentiments et les réflexions des héros, qu'après tout l'allégresse qu'il éprouvait à lire prouvait que l'auteur n'avait réussi là rien que de relativement facile, se surprit à fermer les yeux, quelque chose en lui venant de se déchirer brusquement. A la façon dont il se mit à relire tout haut, pour lui-même, certaines phrases, qui avaient sans doute dû déclencher en lui cette secousse inattendue, tout à coup illuminé par la certitude de se trouver en présence d'une beauté incomparable et au-delà de toute discussion, celle qui l'avait saisi en face de très exceptionnels poèmes, il ressentit, sans en reconnaître immédiatement l'origine, le premier ébranlement de l'admiration. Mais cette impression était encore trop neuve, trop fugitive, pour qu'il l'acceuillît comme elle l'eût mérité. Il se contenta de tressaillir devant la haute lame qui l'avait, quelques secondes, haussé, transporté, puis abandonné, et ne s'inquiéta pas de la possibilité de semblables retours, comme tant de gens qui se contentent de s'écrier banalement: "Comme c'est beau!" en face d'un spectacle qu'ils disent inoubliable, et qu'ils oublieront justement pour avoir montré tant de négligence envers lui.

ça me fait penser à Brichot:

La vulgarité de l'homme apparaissait à tout instant sous le pédantisme du lettré. Et, à côté d'images qui ne voulaient rien dire du tout ("les Allemands ne pourront plus regarder en face la statue de Beethoven"; "Schiller a dû frémir dans son tombeau."; "l'encre qui a paraphé la neutralité de la Belgique était à peine séchée"; "Lénine parle, mais autant en emporte le vent de la steppe"), c'étaient des trivialités telles que: "Vingt mille prisonniers, c'est un chiffre; notre commandement saura ouvrir l'oeil et le bon; nous voulons vaincre, un point c'est tout." Mais, mêlé à tout cela, tant de savoir, tant d'intelligence, de si justes raisonnements! Le Temps retrouvé

Kierkegaard: le chemin et le difficile

En faisant des recherches pour un petit livre (Editions de la Spirale), sur le temps qui passe, je suis tombée sur Kierkegaard, et lisant quelques citations de lui, j'ai lu: "Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin".

Je me disais aussi : « Non seulement est-il encore temps, mais suis-je en état d’accomplir mon oeuvre ? » La maladie qui, en me faisant, comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service (car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits), la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Le Temps retrouvé

Mais il me manque de le mouvement incessant des tes pensées de tes paroles qui me font toujours sursauter de plaisir et de bonheur plaisir et bonheur de te sentir belle – belle par l’esprit c’est la plus belle clarté – qui dépasse tous les malheurs et la mort – qui illumine la vie et l’amour.

Il faut une fin à tout (scène filmée)

Jules, mon amant depuis cinq ans, va marier sa fille chérie. Malgré tout notre passé d’intimité que nous portons en nous, il n’a pas voulu m’imposer à ses enfants, je ne les ai pas vus depuis 3 ans. Une grande fête se prépare, famille, amis, collègues, tous sont invités. Moi pas. Coup de grâce, je ne peux même pas dire que je suis déçue ou en colère, je m’aperçois qu’après avoir tant souffert de ma mise à l’écart , cette fois-ci je m’en fiche, je ne l’aime plus. Je suis prête, bye bye.

Mais tandis que, une heure après son réveil, il donnait des indications au coiffeur pour que sa brosse ne se dérangeât pas en wagon, il repensa à son rêve ; il revit, comme il les avait sentis tout près de lui, le teint pâle d'Odette, les joues trop maigres, les traits tirés, les yeux battus, tout ce que – au cours des tendresses successives qui avaient fait de son durable amour pour Odette un long oubli de l'image première qu'il avait reçue d'elle – il avait cessé de remarquer depuis les premiers temps de leur liaison, dans lesquels sans doute, pendant qu'il dormait, sa mémoire en avait été chercher la sensation exacte. Et avec cette muflerie intermittente qui reparaissait chez lui dès qu'il n'était plus malheureux et qui baissait du même coup le niveau de sa moralité, il s'écria en lui-même : « Dire que j'ai gâché des années de ma vie, que j'ai voulu mourir, que j'ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n'était pas mon genre ! » Du côté de chez Swann

Jules parle : (scène filmée : une sonnette de jardin qui sonne interminablement)

Louloutte m’a quitté depuis 3 mois, et c’est avec une grande nostalgie que je relis son blog dont la dernière publication date de cette époque: tout me revient. Toute notre vie d’alors, dépeinte de son point de vue ; elle n’avait pas compris que malgré mes réticences apparentes, je ne pouvais lui consacrer plus de temps, que ma vie professionnelle était un enfer aimé, mais un enfer, qui me mettait sous une incessante pression, que je n’ai pu faire oublier à mes enfants la disparition de leur mère, que je n’avais pas la force de lutter pour l’insérer dans ma vie si lourde, et que l’amour que je lui portais reposait sur ce fait qu’elle ne prenait pas part à ce fardeau de devoirs, qu’elle était mon refuge, ma distraction, et que je ne pouvais l’aimer que comme ça, en intermittance, garant de ma passion. Elle est partie, mais elle m’a laissé son amour de Proust, et maintenant c’est moi qui reprend son blog : Proust maintenant, c’est lui qui va m’aider à vivre…

À ce moment même, dans l'hôtel du prince de Guermantes, ce bruit de pas de mes parents reconduisant M. Swann, ce tintement rebondissant, ferrugineux, interminable, criard et frais de la petite sonnette, qui m'annonçait qu'enfin M. Swann était parti et que maman allait monter, je les entendais encore, je les entendais eux-mêmes, eux situés pourtant si loin dans le passé. Alors, en pensant à tous les événements qui se plaçaient forcément entre l'instant où je les avais entendus et la matinée Guermantes, je fus effrayé de penser que c'était bien cette sonnette qui tintait encore en moi, sans que je pusse rien changer aux criaillements de son grelot, puisque, ne me rappelant plus bien comment ils s'éteignaient, pour le réapprendre, pour bien l'écouter, je dus m'efforcer de ne plus entendre le son des conversations que les masques tenaient autour de moi. Pour tâcher de l'entendre de plus près, c'est en moi-même que j'étais obligé de redescendre. C'est donc que ce tintement y était toujours, et aussi, entre lui et l'instant présent, tout ce passé indéfiniment déroulé que je ne savais pas que je portais. Le Temps retrouvé

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