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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

La phrase de Proust; Proust' sentence

Publié le 20 Mars 2014 par proust pour tous

La phrase de Proust; Proust' sentence

La méthode Proust pour tous à Sceaux, ce samedi 22 mars à 16h.

J'essaie de faire lire Proust, et je suis en train d'élaborer ce que le magazine de Sceaux appelle "La méthode de Laurence". Je sais que la phrase longue est un obstacle pour beaucoup de candidats-à-la-lecture-de-la-Recherche, et, selon mon habitude, j'en parle autour de moi:

Hier, Finn, le patron du laboratoire pharmaceutique pour lequel je travaille, au déjeuner, a fait une remarque très pertinente (est-ce parce qu'il est danois? ou qu'il a une passion pour les langues?): "ça serait intéressant de savoir comment Proust parlait". Ce qui m'a fait penser à Bergotte:

Enfin la qualité toujours rare et neuve de ce qu'il écrivait se traduisait dans sa conversation par une façon si subtile d'aborder une question, en négligeant tous ses aspects déjà connus, qu'il avait l'air de la prendre par un petit côté, d'être dans le faux, de faire du paradoxe, et qu'ainsi ses idées semblaient le plus souvent confuses, chacun appelant idées claires celles qui sont au même degré de confusion que les siennes propres. D'ailleurs toute nouveauté ayant pour condition l'élimination préalable du poncif auquel nous étions habitués et qui nous semblait la réalité même, toute conversation neuve, aussi bien que toute peinture, toute musique originale, paraîtra toujours alambiquée et fatigante. Elle repose sur des figures auxquelles nous ne sommes pas accoutumées, le causeur nous paraît ne parler que par métaphores, ce qui lasse et donne l'impression d'un manque de vérité. (Au fond les anciennes formes de langage avaient été elles aussi autrefois des images difficiles à suivre quand l'auditeur ne connaissait pas encore l'univers qu'elles peignaient. Mais depuis longtemps on se figure que c'était l'univers réel, on se repose sur lui.) Aussi quand Bergotte, ce qui semble pourtant bien simple aujourd'hui, disait de Cottard que c'était un ludion qui cherchait son équilibre, et de Brichot que « plus encore qu'à Mme Swann le soin de sa coiffure lui donnait de la peine parce que doublement préoccupé de son profil et de sa réputation, il fallait à tout moment que l'ordonnance de la chevelure lui donnât l'air à la fois d'un lion et d'un philosophe », on éprouvait vite de la fatigue et on eût voulu reprendre pied sur quelque chose de plus concret, disait-on pour signifier de plus habituel. Les paroles méconnaissables sorties du masque que j'avais sous les yeux, c'était bien à l'écrivain que j'admirais qu'il fallait les rapporter, elles n'auraient pas su s'insérer dans ses livres à la façon d'un puzzle qui s'encadre entre d'autres, elles étaient dans un autre plan et nécessitaient une transposition moyennant laquelle un jour que je me répétais des phrases que j'avais entendu dire à Bergotte, j'y retrouvai toute l'armature de son style écrit, dont je pus reconnaître et nommer les différentes pièces dans ce discours parlé qui m'avait paru si différent. À un point de vue plus accessoire, la façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense, qu'il avait de prononcer certains mots, certains adjectifs qui revenaient souvent dans sa conversation et qu'il ne disait pas sans une certaine emphase, faisant ressortir toutes leurs syllabes et chanter la dernière (comme pour le mot « visage » qu'il substituait toujours au mot « figure » et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d's, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments) correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière, précédés d'une sorte de marge et composés de telle façon, dans le nombre total de la phrase, qu'on était obligé, sous peine de faire une faute de mesure, d'y faire compter toute leur « quantité ». Pourtant, on ne retrouvait pas dans le langage de Bergotte certain éclairage qui dans ses livres comme dans ceux de quelques autres auteurs modifie souvent dans la phrase écrite l'apparence des mots. C'est sans doute qu'il vient de grandes profondeurs et n'amène pas ses rayons jusqu'à nos paroles dans les heures où, ouverts aux autres par la conversation, nous sommes dans une certaine mesure fermés à nous-même. À cet égard il y avait plus d'intonations, plus d'accent, dans ses livres que dans ses propos ; accent indépendant de la beauté du style, que l'auteur lui-même n'a pas perçu sans doute, car il n'est pas séparable de sa personnalité la plus intime. C'est cet accent qui, aux moments où, dans ses livres, Bergotte était entièrement naturel, rythmait les mots souvent alors fort insignifiants qu'il écrivait. Cet accent n'est pas noté dans le texte, rien ne l'y indique et pourtant il s'ajoute de lui-même aux phrases, on ne peut pas les dire autrement, il est ce qu'il y avait de plus éphémère et pourtant de plus profond chez l'écrivain, et c'est cela qui portera témoignage sur sa nature, qui dira si malgré toutes les duretés qu'il a exprimées il était doux, malgré toutes les sensualités, sentimental. A l'ombre des jeunes filles en fleurs - Autour de Madame Swann

I am trying very hard to make people read Proust, and I am composing what the Sceaux magazine calls "Laurence's method". I know that Proust's long sentence is a real obstacle to overcome, and, as I always do, I try to collect information from the people I meet:

Yesterday at lunch, Finn, the boss of the pharmaceutical company for which I work, told me something very relevant (is it because he is Danish, or because he has a passion for language?): "It would be interesting to know how Marcel Proust was speaking". I immediately thought of Bergotte:

Moreover the quality, always rare and new, of what he wrote was expressed in his conversation by so subtle a manner of approaching a question, ignoring every aspect of it that was already familiar, that he appeared to be seizing hold of an unimportant detail, to be quite wrong about it, to be speaking in paradox, so that his ideas seemed as often as not to be in confusion, for each of us finds lucidity only in those ideas which are in the same state of confusion as his own. Besides, as all novelty depends upon the elimination, first, of the stereotyped attitude to which we have grown accustomed, and which has seemed to us to be reality itself, every new conversation, as well as all original painting and music, must always appear laboured and tedious. It is founded upon figures of speech with which we are not familiar, the speaker appears to us to be talking entirely in metaphors; and this wearies us, and gives us the impression of a want of truth. (After all, the old forms of speech must in their time have been images difficult to follow when the listener was not yet cognisant of the universe which they depicted. But he has long since decided that this must be the real universe, and so relies confidently upon it.) So when Bergotte — and his figures appear simple enough to-day — said of Cottard that he was a mannikin in a bottle, always trying to rise to the surface, and of Brichot that “to him even more than to Mme. Swann the arrangement of his hair was a matter for anxious deliberation, because, in his twofold preoccupation over his profile and his reputation, he had always to make sure that it was so brushed as to give him the air at once of a lion and of a philosopher,” one immediately felt the strain, and sought a foothold upon something which one called more concrete, meaning by that more ordinary. These unintelligible words, issuing from the mask that I had before my eyes, it was indeed to the writer whom I admired that they must be attributed, and yet they could not have been inserted among his books, in the form of a puzzle set in a series of different puzzles, they occupied another plane and required a transposition by means of which, one day, when I was repeating to myself certain phrases that I had heard Bergotte use, I discovered in them the whole machinery of his literary style, the different elements of which I was able to recognise and to name in this spoken discourse which had struck me as being so different. >From a less immediate point of view the special way, a little too meticulous, too intense, that he had of pronouncing certain words, certain adjectives which were constantly recurring in his conversation, and which he never uttered without a certain emphasis, giving to each of their syllables a separate force and intoning the last syllable (as for instance the word visage, which he always used in preference to figure, and enriched with a number of superfluous v’s and s’s and g’s, which seemed all to explode from his outstretched palm at such moments) corresponded exactly to the fine passages in which, in his prose, he brought those favourite words into the light, preceded by a sort of margin and composed in such a way in the metrical whole of the phrase that the reader was obliged, if he were not to make a false quantity, to give to each of them its full value. And yet one did not find in the speech of Bergotte a certain luminosity which in his books, as in those of some other writers, often modified in the written phrase the appearance of its words. This was doubtless because that light issues from so profound a depth that its rays do not penetrate to our spoken words in the hours in which, thrown open to others by the act of conversation, we are to a certain extent closed against ourselves. In this respect, there were more intonations, there was more accent in his books than in his talk; an accent independent of the beauty of style, which the author himself has possibly not perceived, for it is not separable from his most intimate personality. It was this accent which, at the moments when, in his books, Bergotte was entirely natural, gave a rhythm to the words — often at such times quite insignificant — that he wrote. This accent is not marked on the printed page, there is nothing there to indicate it, and yet it comes of its own accord to his phrases, one cannot pronounce them in any other way, it is what was most ephemeral and at the same time most profound in the writer, and it is what will bear witness to his true nature, what will say whether, despite all the austerity that he has expressed he was gentle, despite all his sensuality sentimental. Within a Budding Grove, Mme Swann at Home
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