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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Le traintrain du déjeuner; Little "jog-trot"

Publié le 14 Février 2014 par proust pour tous

Le traintrain du déjeuner; Little "jog-trot"

Gustave Caillebotte

Hier matin à 11 heures j'ai eu particulièrement faim. Comme je m'en faisais la réflexion, c'était ridicule de penser à déjeuner si tôt. Et, restant chez moi ce jour-là, j'essayai de contrôler les impulsions d'un appétit trop robuste. Heureusement, l'appétit ne cédant pas, je pensai à Proust, et préparai mon déjeuner.

Quand je dis qu'en dehors d'événements très rares, comme cet accouchement, le traintrain de ma tante ne subissait jamais aucune variation, je ne parle pas de celles qui, se répétant toujours identiques à des intervalles réguliers, n'introduisaient au sein de l'uniformité qu'une sorte d'uniformité secondaire. C'est ainsi que tous les samedis, comme Françoise allait dans l'après-midi au marché de Roussainville-le-Pin, le déjeuner était, pour tout le monde, une heure plus tôt. Et ma tante avait si bien pris l'habitude de cette dérogation hebdomadaire à ses habitudes, qu'elle tenait à cette habitude-là autant qu'aux autres. Elle y était si bien « routinée », comme disait Françoise, que s'il lui avait fallu un samedi, attendre pour déjeuner l'heure habituelle, cela l'eût autant « dérangée » que si elle avait dû, un autre jour, avancer son déjeuner à l'heure du samedi. Cette avance du déjeuner donnait d'ailleurs au samedi, pour nous tous, une figure particulière, indulgente, et assez sympathique. Au moment où d'habitude on a encore une heure à vivre avant la détente du repas, on savait que, dans quelques secondes, on allait voir arriver des endives précoces, une omelette de faveur, un bifteck immérité. Le retour de ce samedi asymétrique était un de ces petits événements intérieurs, locaux, presque civiques qui, dans les vies tranquilles et les sociétés fermées, créent une sorte de lien national et deviennent le thème favori des conversations, des plaisanteries, des récits exagérés à plaisir : il eût été le noyau tout prêt pour un cycle légendaire si l'un de nous avait eu la tête épique. Dès le matin, avant d'être habillés, sans raison, pour le plaisir d'éprouver la force de la solidarité, on se disait les uns aux autres avec bonne humeur, avec cordialité, avec patriotisme : « Il n'y a pas de temps à perdre, n'oublions pas que c'est samedi ! » cependant que ma tante, conférant avec Françoise et songeant que la journée serait plus longue que d'habitude, disait : « Si vous leur faisiez un beau morceau de veau, comme c'est samedi. » Si à dix heures et demie un distrait tirait sa montre en disant : « Allons, encore une heure et demie avant le déjeuner », chacun était enchanté d'avoir à lui dire : « Mais voyons, à quoi pensez-vous, vous oubliez que c'est samedi ! » ; on en riait encore un quart d'heure après et on se promettait de monter raconter cet oubli à ma tante pour l'amuser. Le visage du ciel même semblait changé. Après le déjeuner, le soleil, conscient que c'était samedi, flânait une heure de plus au haut du ciel, et quand quelqu'un, pensant qu'on était en retard pour la promenade, disait: « Comment, seulement deux heures ? » en voyant passer les deux coups du clocher de Saint-Hilaire (qui ont l'habitude de ne rencontrer encore personne dans les chemins désertés à cause du repas de midi ou de la sieste, le long de la rivière vive et blanche que le pêcheur même a abandonnée, et passent solitaires dans le ciel vacant où ne restent que quelques nuages paresseux), tout le monde en chœur lui répondait : « Mais ce qui vous trompe, c'est qu'on a déjeuné une heure plus tôt, vous savez bien que c'est samedi ! » La surprise d'un barbare (nous appelions ainsi tous les gens qui ne savaient pas ce qu'avait de particulier le samedi) qui, étant venu à onze heures pour parler à mon père, nous avait trouvés à table, était une des choses qui, dans sa vie, avaient le plus égayé Françoise. Mais si elle trouvait amusant que le visiteur interloqué ne sût pas que nous déjeunions plus tôt le samedi, elle trouvait plus comique encore (tout en sympathisant du fond du cœur avec ce chauvinisme étroit) que mon père, lui, n'eût pas eu l'idée que ce barbare pouvait l'ignorer et eût répondu sans autre explication à son étonnement de nous voir déjà dans la salle à manger : « Mais voyons, c'est samedi ! » Parvenue à ce point de son récit, elle essuyait des larmes d'hilarité et pour accroître le plaisir qu'elle éprouvait, elle prolongeait le dialogue, inventait ce qu'avait répondu le visiteur à qui ce « samedi » n'expliquait rien. Et bien loin de nous plaindre de ses additions, elles ne nous suffisaient pas encore et nous disions : « Mais il me semblait qu'il avait dit aussi autre chose. C'était plus long la première fois quand vous l'avez raconté. » Ma grand' tante elle-même laissait son ouvrage, levait la tête et regardait par-dessus son lorgnon. Du côté de chez Swann
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Yesterday at eleven a.m. I suddenly felt very hungry. I thought that it was ridiculous to imagine having lunch so early. As I was spending the day at home, I tried to contain the impulses of a too robust apetite. Fortunately, as my apetite was not abating, I thought of Proust and prepared my lunch without guilt.

When I say that, apart from such rare happenings as this confinement, my aunt’s ‘little jog-trot’ never underwent any variation, I do not include those variations which, repeated at regular intervals and in identical form, did no more, really, than print a sort of uniform pattern upon the greater uniformity of her life. So, for instance, every Saturday, as Françoise had to go in the afternoon to market at Roussainville-le-Pin, the whole household would have to have luncheon an hour earlier. And my aunt had so thoroughly acquired the habit of this weekly exception to her general habits, that she clung to it as much as to the rest. She was so well ‘routined’ to it, as Françoise would say, that if, on a Saturday, she had had to wait for her luncheon until the regular hour, it would have ‘upset’ her as much as if she had had, on an ordinary day, to put her luncheon forward to its Saturday time. Incidentally this acceleration of luncheon gave Saturday, for all of us, an individual character, kindly and rather attractive. At the moment when, ordinarily, there was still an hour to be lived through before meal-time sounded, we would all know that in a few seconds we should see the endives make their precocious appearance, followed by the special favour of an omelette, an unmerited steak. The return of this asymmetrical Saturday was one of those petty occurrences, intra-mural, localised, almost civic, which, in uneventful lives and stable orders of society, create a kind of national unity, and become the favourite theme for conversation, for pleasantries, for anecdotes which can be «mbroidered as the narrator pleases; it would have provided a nucleus, ready-made, for a legendary cycle, if any of us had had the epic mind. At daybreak, before we were dressed, without rhyme or reason, save for the pleasure of proving the strength of our solidarity, we would call to one another good-humoredly, cordially, patriotically, “Hurry up; there’s no time to be lost; don’t forget, it’s Saturday!” while my aunt, gossiping with Françoise, and reflecting that the day would be even longer than usual, would say, “You might cook them a nice bit of veal, seeing that it’s Saturday.” If, at half-past ten, some one absent-mindedly pulled out a watch and said, “I say, an hour-and-a-half still before luncheon,” everyone else would be in ecstasies over being able to retort at once: “Why, what are you thinking about? Have you for-gotten that it’s Saturday?” And a quarter of an hour later we would still be laughing, and reminding ourselves to go up and tell aunt Léonie about this absurd mistake, to amuse her. The very face of the sky appeared to undergo a change. After luncheon the sun, conscious that it was Saturday, would blaze an hour longer in the zenith, and when some one, thinking that we were late in starting for our walk, said, “What, only two o’clock!” feeling the heavy throb go by him of the twin strokes from the steeple of Saint-Hilaire (which as a rule passed no one at that hour upon the highways, deserted for the midday meal or for the nap which follows it, or on the banks of the bright and ever-flowing stream, which even the angler had abandoned, and so slipped unaccompanied into the vacant sky, where only a few loitering clouds remained to greet them) the whole family would respond in chorus: “Why, you’re forgetting; we had luncheon an hour earlier; you know very well it’s Saturday.” The surprise of a ‘barbarian’ (for so we termed everyone who was not acquainted with Saturday’s special customs) who had called at eleven o’clock to speak to my father, and had found us at table, was an event which used to cause Françoise as much merriment as, perhaps, anything that had ever happened in her life. And if she found it amusing that the nonplussed visitor should not have known, beforehand, that we had our luncheon an hour earlier on Saturday, it was still more irresistibly funny that my father himself (fully as she sympathised, from the bottom of her heart, with the rigid chauvinism which prompted him) should never have dreamed that the barbarian could fail to be aware of so simple a matter, and so had replied, with no further enlightenment of the other’s surprise at seeing us already in the dining-room: “You see, it’s Saturday.” On reaching this point in the story, Françoise would pause to wipe the tears of merriment from her eyes, and then, to add to her own enjoyment, would prolong the dialogue, inventing a further reply for the visitor to whom the word ‘Saturday’ had conveyed nothing. And so far from our objecting to these interpolations, we would feel that the story was not yet long enough, and would rally her with: “Oh, but surely he said something else as well. There was more than that, the first time you told it.” Swann's Way
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zaza 14/02/2014 12:31

Merveilleuse Françoise !
Peut-être la femme la plus intellligente de la "recherche" ?
Je l'adore.