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  le blog proustpourtous

Les réflexions d'une proustienne sur sa vie, et en quoi elle lui rappelle dans des épisodes du quotidien des passages de "A la recherche du temps perdu", en Français et en Anglais

Pour Noël, un cadeau sans pareil; for Christmas, a unique gift

Publié le 25 Novembre 2013 par proust pour tous

Pour Noël, un cadeau sans pareil; for Christmas, a unique gift

Toujours chez Pippa, 25 rue du Sommerard, durant ma signature samedi, j'ai rencontré de très charmants artistes qui exposaient dans cette petite galerie située sous la librairie: une exposition collective de peintures, aquarelles, dessins à la plume, très abordables, dont le thème était le jouet (sans oublier Pouch sur la musique). Un petit enchantement qui faisait penser aux soldats de plomb dans "Casse-noisette", et comme je ne peux m'empêcher de relier tout à tout, je me disais que d'offrir une petite pièce d'art à un enfant pour Noël, qu'il garderait précieusement, comme j'avais offert à mes enfants des animaux de ferme en plomb, qu'ils regardaient dans une vitrine près de notre grande cheminée de Wellesley, et n'avaient le droit de toucher pour quelques instants qu'un à un (j'espérais ainsi combattre la tendance familiale au bordélisme, mais le goût de l'ordre n'a, je peux le dire maintenant que tout le monde est adulte, pas été apporté dans la hotte du père Noël).

«Ma fille, disait-elle à maman, je ne pourrais me décider à donner à cet enfant quelque chose de mal écrit.»

En réalité, elle ne se résignait jamais à rien acheter dont on ne pût tirer un profit intellectuel, et surtout celui que nous procurent les belles choses en nous apprenant à chercher notre plaisir ailleurs que dans les satisfactions du bien-être et de la vanité. Même quand elle avait à faire à quelqu’un un cadeau dit utile, quand elle avait à donner un fauteuil, des couverts, une canne, elle les cherchait «anciens», comme si leur longue désuétude ayant effacé leur caractère d’utilité, ils paraissaient plutôt disposés pour nous raconter la vie des hommes d’autrefois que pour servir aux besoins de la nôtre. Elle eût aimé que j’eusse dans ma chambre des photographies des monuments ou des paysages les plus beaux. Mais au moment d’en faire l’emplette, et bien que la chose représentée eût une valeur esthétique, elle trouvait que la vulgarité, l’utilité reprenaient trop vite leur place dans le mode mécanique de représentation, la photographie. Elle essayait de ruser et sinon d’éliminer entièrement la banalité commerciale, du moins de la réduire, d’y substituer pour la plus grande partie de l’art encore, d’y introduire comme plusieurs «épaisseurs» d’art: au lieu de photographies de la Cathédrale de Chartres, des Grandes Eaux de Saint-Cloud, du Vésuve, elle se renseignait auprès de Swann si quelque grand peintre ne les avait pas représentés, et préférait me donner des photographies de la Cathédrale de Chartres par Corot, des Grandes Eaux de Saint-Cloud par Hubert Robert, du Vésuve par Turner, ce qui faisait un degré d’art de plus. Mais si le photographe avait été écarté de la représentation du chef-d’œuvre ou de la nature et remplacé par un grand artiste, il reprenait ses droits pour reproduire cette interprétation même. Arrivée à l’échéance de la vulgarité, ma grand’mère tâchait de la reculer encore. Elle demandait à Swann si l’œuvre n’avait pas été gravée, préférant, quand c’était possible, des gravures anciennes et ayant encore un intérêt au delà d’elles-mêmes, par exemple celles qui représentent un chef-d’œuvre dans un état où nous ne pouvons plus le voir aujourd’hui (comme la gravure de la Cène de Léonard avant sa dégradation, par Morgan). Il faut dire que les résultats de cette manière de comprendre l’art de faire un cadeau ne furent pas toujours très brillants. L’idée que je pris de Venise d’après un dessin du Titien qui est censé avoir pour fond la lagune, était certainement beaucoup moins exacte que celle que m’eussent donnée de simples photographies. Du côté de chez Swann

At Pippa's during my signature day, I met some very charming artists who were installing a collective exhibition around the theme of toys, of paintings, watercolors, drawings, all very much affordable. A small wonder that reminded me of the lead soldiers in "The Nutcracker", and, as I can't help finding a link between all things, it reminded me of the Christmas gift of lead farm animals I used to make to my children. The animals were stored in a glass showcase next to our huge fireplace, in Wellesley (MA). I let them touch the figurines one at a time, only for a few minutes, trying then to fight the family disease of mess making, a failed attempt, as I may judge now that everybody is an adult.

“My dear,” she had said to Mamma, “I could not allow myself to give the child anything that was not well written.”

The truth was that she could never make up her mind to purchase anything from which no intellectual profit was to be derived, and, above all, that profit which good things bestowed on us by teaching us to seek our pleasures elsewhere than in the barren satisfaction of worldly wealth. Even when she had to make some one a present of the kind called ‘useful,’ when she had to give an armchair or some table-silver or a walking-stick, she would choose ‘antiques,’ as though their long desuetude had effaced from them any semblance of utility and fitted them rather to instruct us in the lives of the men of other days than to serve the common requirements of our own. She would have liked me to have in my room photographs of ancient buildings or of beautiful places. But at the moment of buying them, and for all that the subject of the picture had an aesthetic value of its own, she would find that vulgarity and utility had too prominent a part in them, through the mechanical nature of their reproduction by photography. She attempted by a subterfuge, if not to eliminate altogether their commercial banality, at least to minimise it, to substitute for the bulk of it what was art still, to introduce, as it might be, several ‘thicknesses’ of art; instead of photographs of Chartres Cathedral, of the Fountains of Saint-Cloud, or of Vesuvius she would inquire of Swann whether some great painter had not made pictures of them, and preferred to give me photographs of ‘Chartres Cathedral’ after Corot, of the ‘Fountains of Saint-Cloud’ after Hubert Robert, and of ‘Vesuvius’ after Turner, which were a stage higher in the scale of art. But although the photographer had been prevented from reproducing directly the masterpieces or the beauties of nature, and had there been replaced by a great artist, he resumed his odious position when it came to reproducing the artist’s interpretation. Accordingly, having to reckon again with vulgarity, my grandmother would endeavour to postpone the moment of contact still further. She would ask Swann if the picture had not been engraved, preferring, when possible, old engravings with some interest of association apart from themselves, such, for example, as shew us a masterpiece in a state in which we can no longer see it to-day, as Morghen’s print of the ‘Cenacolo’ of Leonardo before it was spoiled by restoration. It must be admitted that the results of this method of interpreting the art of making presents were not always happy. The idea which I formed of Venice, from a drawing by Titian which is supposed to have the lagoon in the background, was certainly far less accurate than what I have since derived from ordinary photographs. Swann's Way

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